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JANVIER 2006.  RAPPEL !

Jean Mouttapa, Dieu et la révolution du dialogue, Paris, Albin Michel, 1996.
Repris en livre de poche sous le titre : Religions en dialogue, Albin Michel, 2002.

Observateur particulièrement bien informé de la scène religieuse contemporaine, l’Auteur affirme qu’au-delà des conflits de nature religieuse qui ont entaché l’histoire, un rapprochement entre les traditions religieuses est aujourd’hui devenu une nécessité. Le monde des religions est appelé à connaître une forme de révolution marquée du sceau du dialogue et de la paix. Aucune d’entre elles ne peut aujourd’hui prétendre détenir exclusivement la vérité, à moins de vivre hors du temps.

Cette conviction l’amène à distinguer dans les grandes traditions religieuses indiennes, juive, chrétienne et musulmane, dans les deux chapitres qu’ils consacrent à chacune, les germes d’un dialogue interreligieux. Les obstacles demeurent nombreux sur ce chemin de paix dans diverses régions du monde. Mais un changement de mentalité, devenu impératif, désenclave peu à peu la conscience religieuse et l’ouvre à l’ensemble des religions partagées par l’humanité.

Comme épisode-phare de cette démarche, l’Auteur évoque la figure emblématique de Krishnamurti. Messie malgré lui, formé dès son plus jeune âge à devenir le maître spirituel du mouvement théosophique, il renonce à ses fonctions devenu adulte. Refusant les voies défrichées par d’autres avant lui, il invite dorénavant chacun à découvrir pour son propre compte une spiritualité authentique. Au-delà des médiations et des déterminismes spirituels qui paralysent, celui qui incarne en quelque sorte la figure du non-maître enseigne l’abandon des catégories traditionnelles pour mieux saisir l’Incommensurable, l’Inconnu. Ainsi déconditionné, l’esprit peut alors tendre à une saisie immédiate de la réalité.

Cette saisie de la dimension personnelle et universelle de la réalité religieuse mène au partage de sa vérité avec l’autre sur un plan  non-violent et moins visible, de type mystique et relationnel. Car la pratique du dialogue, à l’ère du pluralisme, repose davantage sur l’individu que sur l’institution. Il reste bien sûr aux franges des différents groupes religieux des poches de résistance, celles des intégrismes ou fondamentalismes. À l’autre extrême s’ouvre le piège du confusionnisme ou cosmopolitisme pour qui il n’existe plus de frontières et donc de nécessité de dialoguer. Une fois repérées ces positions extrêmes, il reste à occuper tout le centre de l’éventail, formé par les multiples expressions de l’expérience personnelle du Transcendant, et à retrouver dans ce concert spirituel sa propre identité enrichie et renouvelée. Pour le chrétien, cela supposera d’aller à la découverte de l’au-delà du sacré, d’entrer dans l’ère du post-religieux, comme l’écrivait Bonhoeffer, voire au-delà du mythe Église selon l’expression de Dom Le Saux.

Les risques du dialogue ne sont pas tous à craindre, bien au contraire. Ce sera pour le chrétien de découvrir un autre Dieu, miséricordieux sans doute mais aussi plus juif, moins redevable à la philosophie grecque, et davantage à la tradition hébraïque à laquelle Jésus appartient. Ce sera encore le risque de devoir admettre dans le christianisme la dissidence, le pluralisme d’opinions, comme le montre le Talmud, en détruisant le mythe de la vérité absolue dont le Magistère romain s’est fait l’interprète. Mais ne nous faisons pas d’illusion : le changement ne viendra pas de Rome. D’où le souhait d’un écroulement sociologique et institutionnel pour contrer la dérive de l’obsession de la pureté.

De son côté, en retrouvant son centre spirituel depuis la fondation de l’État d’Israël, le judaïsme fait face au défi du dialogue avec l’entité palestinienne. L’œuvre de Martin Buber consacrée à l’existence dialogale et laïque demeure essentielle pour que soit reléguée aux oubliettes toute politique marquée par l’idolâtrie de la terre d’Israël. Quant à l’islam qui a permis à l’Europe naissante d’entrer en contact avec les valeurs culturelles et les connaissances scientifiques des divers peuples de son empire, il affiche aujourd’hui un déficit rationnel au plan théologique et religieux. La sclérose intellectuelle et culturelle de certains pays musulmans les maintient en effet dans un fondamentalisme asphyxiant où le mythe d’un prétendu âge d’or bloque toute apparition d’un embryon de pensée pluraliste. La liberté d’interprétation du Coran est ainsi supprimée à la faveur d’une idéologie antimoderniste et violente. Mais un fort courant axé sur la modernisation de l’islam se fait jour dans certains milieux qui redonne à la pensée du prophète sa valeur spirituelle distincte du politique.

Les difficultés du dialogue avec l’hindouisme apparaissent avec l’évocation des fractures de la société indienne fondée sur les castes. Terre de spiritualité sans doute, l’Inde des connaisseurs occidentaux a souvent fait l’économie de la protestation de Gandhi contre le sort des intouchables. Le désir du dialogue interreligieux doit éviter les pièges de l’idéalisation justifiant l’inégalité sociale. De même doit-il éviter ceux du langage à la source d’équivoques courantes. La figure de Jésus évoquée par le Coran n’est pas le Jésus chrétien. L’idée de réincarnation dans le bouddhisme et l’hindouisme est loin d’être cette réalité consolante évoquée par les auteurs à la mode. Jean-Paul II lui-même a cédé à un certain nombre d’abus de langage dans son livre Entrez dans l’espérance où l’auteur dénote l’emploi d’un ton condescendant à l’égard des autres religions.

Le lecteur ne trouvera pas dans ce livre une tentative de théorisation du dialogue interreligieux. L’approche est ici impressionniste, par touches progressives, inspirée par la poursuite d’une réalité en mouvement. Mais sans jeu de mots, le résultat est impressionnant. Loin des utopies égalitaires et des enracinements dogmatiques, le dialogue interreligieux acquiert ici ses dimensions axées sur les valeurs de respect de sa propre tradition (l’auteur affirme son appartenance au catholicisme) et de celles de l’autre. Il ne faut pas s’attendre à l’éclosion d’un nouvel homme universel, interchangeable au plan spirituel.

Le défi du croyant repose aujourd’hui sur l’honnêteté dans la pratique du dialogue qui ne fera pas disparaître les religions mais les obligera à revoir leurs tradition et à soulever les lourds déterminismes de l’histoire. En résistant, selon l’heureuse expression de Jean Mouttapa, à la « pulsion du discours normatif », le chrétien saura découvrir le rôle et la présence des religions non chrétiennes dans l’économie du salut et dépasser le dilemme entre dialogue et mission qui mène à une ambiguïté dans les écrits récents des papes et dans les initiatives interreligieuses de Jean-Paul II. Ce livre offre une réflexion sur la rencontre des religions que le croyant ne peut plus ignorer de nos jours. En devenant le vecteur et non le lieu du salut, l’Église est appelé à faire sa propre conversion et à inscrire dans l’ensemble des traditions spirituelles la singularité transcendantale du christianisme.

 

Raymond Légaré

 

 

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