MAI-JUIN 2003
Joan
Chittister, Ce que je crois. En
quête d'un Dieu digne de foi. Montréal, Bellarmin, 2003.
Dans ce commentaire spirituel du Credo, l’auteure déboulonne
un certain nombre de mythes
traditionnels entourant les mystères
chrétiens. Article par article,
elle commente les dogmes en leur
associant une thématique
contemporaine. Ainsi, le Je
crois est-il associé à la
signification de la croyance
aujourd’hui; l’idée de Dieu
est liée à celle de sa naissance
dans le croyant et de la lutte
contre les fausses images de Dieu;
le Père
évoque la vie mais ne se réduit
pas à la figure traditionnelle du
patriarche aux allures de potentat;
la crucifixion
rejoint le sens de la souffrance,
etc.
Au terme de la démarche, auront été abordés les
sujets-clés de la spiritualité chrétienne :
rapport nature et Puissance de Dieu;
la Création comme don et croissance
de soi; le ciel vu non plus comme un
alibi mais un état de vie; la terre
présentée sous l’angle écologique
et dont le sort est analogue à
celui de l’exploitation de la
femme ; le Jésus-Seigneur,
image de l’autorité spirituelle;
l’Ascension, paradigme de
l’accession à la dimension
mystique de la foi; la promesse du
retour du Christ (il
reviendra) venant conforter et
creuser l’espérance.
Moniale
bénédictine depuis une quarantaine
d’années, Joan Chittister conçoit
la vie spirituelle sous un angle
nouveau qu’elle incarne dans ses
divers engagements auprès des
communautés de religieuses américaines
et dans sa lutte pour la
reconnaissance des droits des femmes
dans l’Église et la société. On
ne s’étonnera donc pas de
retrouver au fil des pages des
accents qui trahissent ces préoccupations.
Car au-delà de ces combats menés
avec conviction, Joan Chittister
poursuit une démarche spirituelle
marquée par l’authenticité et
l’approfondissement de sa relation
au Christ de l’Évangile.
Sa
sincérité à ce propos l’amène
à des confidences sur la maladie
qui a marqué sa vie et celle de sa
famille, et surtout sur sa vie en
communauté : la religieuse
pieuse et conforme à la règle
d’hier a pris de l’assurance
et… de l’expérience. Avec l’âge,
la vie religieuse s’est métamorphosée
pour devenir une démarche plus intérieure,
beaucoup plus spirituelle et
engageante à laquelle la simple
conformité à des pratiques d’un
autre âge ne l’avait guère préparée.
Cette
métamorphose, tout croyant à ses
yeux doit la connaître. L’Église
n’est plus charismatique : le
fut-elle déjà? Conserver
aujourd’hui sa confiance en Dieu
relève pour certains de
l’exploit, tout au moins d’un
rude combat qui dépasse largement
les préoccupations d’une piété
individualiste. La conscience chrétienne
contemporaine se préoccupe des
droits humains, individuels et
collectifs, des relations avec les
autres religions et sagesses, des
enjeux éthiques soulevés par les
progrès scientifiques, de la
situation des exclus sociaux, des
sociétés opprimées et du sort des
femmes dans le monde. Voilà un Évangile
à la dimension du monde actuel et
à la hauteur du salut apporté par
le Christ. Il se conjugue avec un dépassement
de soi et la recherche d’une réussite
spirituelle que tous espèrent.
On
ne peut le nier : on ne sort
pas indemne de cette lecture. Il
s’y exprime une indocilité
bienfaisante et un radicalisme évangélique
qui départage les croyants adultes
des timorés, les tenants de la
liberté spirituelle des partisans
de la fatalité.
Cette
vigueur spirituelle, Joan Chittister
la manifeste également à l’égard
de l’Église. Non pas l’Église
qui rassemblent ceux qui tentent de
vivre selon leurs moyens l’espérance
chrétienne, mais l’Église-institution,
impériale et conservatrice. À son
endroit, ses critiques rejoignent
celles de bon nombre de catholiques.
Sa surdité face aux réclamations
du peuple des croyants; son blocage
psychologique sur la question de la
pleine reconnaissance des droits des
femmes dans l’Église; son
autoritarisme d’un autre âge qui
fait taire toute contestation des décisions
ou documents émanant de la Curie
romaine; son mépris de la diversité
d’opinions chez les théologiens
qu’elle continue à censurer comme
au temps de sa puissance médiévale;
le monopole qu’elle semble exercer
sur l’inspiration de l’Esprit
Saint; le recul tragique face aux
espoirs légitimes de changements
dans le système désuet de
l’organisation ecclésiale, suscités
par Vatican II et depuis lors quasi
combattus…
Son
Église à elle est une et sainte
d’une autre manière que juridique
et institutionnelle. Elle est
sacramentelle et ouverte au monde :
elle n’est pas celle du repli sur
le passé, sur la tradition selon la
conception romaine, mais acceptation
de la modernité.
Ce
vibrant plaidoyer, Joan Chittister
le fait au nom de tous ceux et
celles encore « accrochés »
à la robe de l’Église, bien que
souvent malmenés par elle. Il
n’est pas toujours facile de
distinguer ce qui tient de l’idéalisme
et de la foi dans ces commentaires
sur les exigences chrétiennes
actuelles. L’auteur fournit
quelques éclaircissements de nature
historique sur la composition du
Credo, mais son approche se veut
avant tout pragmatique, en quelque
sorte, américaine. Le
Credo, affirme-t-elle, n’est pas
une liste de dogmes, mais un
ensemble de choix, de propositions,
un guide, une invitation « à
croire au fait de croire » (p.
240).
Voilà
le genre de formules-électrochocs
qui expliquent la nature
conflictuelle de ses rapports avec
certaines autorités ecclésiastiques.
Mais cela aussi fait partie du
Credo, de son Credo. Lorsqu’on
croit au Christ, on risque de subir
son sort. L’Évangile n’est sans
doute pas fait exclusivement pour
les timorés qui sont invités ici
à une métamorphose spirituelle. On
le voit, nous sommes bien loin avec
cet ouvrage du manuel traditionnel
de spiritualité.
Raymond
Légaré
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