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DÉCEMBRE 2002. 

Olivier Le Gendre, Lettre aux successeurs de Jean-Paul II, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.

L’Église ne fonctionne plus. Elle est devenue inefficace, au pire contre-productive. Sa gouvernance connaît une crise sans précédent. Voilà, rédigé en termes administratifs et sans nuance, le sombre constat d’échec que l’on serait porté à formuler après la lecture de ce livre qui porte sur la situation critique de l’Église aujourd’hui. Avec franchise, se trouvent posés les vrais problèmes qui touchent à son fonctionnement, à sa structure hiérarchique, à son culte du secret propre à toute bureaucratie, à son discours à prétention universelle mais qui ne touche plus personne, à ce qui reste de sa capacité de sanctionner les coupables (théologiens; prêtres laïcisés; divorcés remariés… ), à son injustifiable refus de donner aux femmes leur pleine émancipation ecclésiale, à son obsédante tendance à vouloir ramener à une vision unilatérale les questions d’éthique et de morale, à son attachement à un mode de fonctionnement en complet désaccord avec la culture environnante, à son refus d’un renouveau réclamé par la base, mais ignoré par ses gouvernants, devant la désertion soudaine et massive du clergé et des croyants, lassés de tant d’immobilisme doctrinaire.

À ces maux, l’auteur propose des remèdes. Il invite les chrétiens à tourner la page. Avec sagesse et confiance, il s’adresse à l’Église de Rome, aux deux futurs papes, pour qu’elle apporte quelques correctifs « évangéliques » à son image de puissance spirituelle : revenir à la simplicité du discours évangélique; redécouvrir la communauté ecclésiale des premiers siècles chrétiens; revoir la fonction épiscopale et sacerdotale pour mieux s’acquitter de l’annonce missionnaire de l’Évangile; abandonner cet apparat impérial qui peut impressionner le croyant comme le non-croyant mais qui relève avant tout du spectacle que notre époque a appris à décoder; admettre, comme elle a commencé à le faire, ses responsabilités historiques : abus de pouvoir, refus des libertés, immixtion dans les domaines profanes perçus comme autant de contre-témoignages, de désaveux du message évangélique.

Toutefois, ces réflexions sur un système ecclésiastique mieux adapté à notre temps laissent le lecteur quelque peu songeur. Certes, le diagnostic ne peut être contesté : il est vrai que l’Église représente l’institution la plus centralisée qui soit, qu’elle constitue grâce à Jean-Paul II une référence symbolique, une force d’attraction médiatique incomparable, que plus d’un milliard de chrétiens se réclament d’elle. Mais le diagnostic semble insuffisant quand on considère l’effort intellectuel déployé par les théologiens et les laïcs avant et après le concile Vatican II pour la remettre sur roues et la préparer à sa mission actuelle de l’annonce de l’Évangile. À ce chapitre, le constat apparaît incomplet et sa formulation adoucie. Nul besoin d’y insister. L’Église de Rome ne cultive pas la transparence évangélique : « l’Esprit qui rendra libre » ne semble pas avoir touché tous les milieux romains et le système encore en place constitue un frein plutôt qu’un outil de libération pour tous ceux qui du dedans ou du dehors n’attendent plus de lui l’initiative d’un renouveau. Car le centralisme romain peut encore faire illusion : dans les faits, il est déjà dépassé. La direction collégiale qui lui succédera tôt ou tard en recueillera les fruits. Une immense perte de prestige, compensée par un retour à la vocation première du christianisme qui est d’être missionnaire, ouvert aux aspirations de tous ceux qui chrétiens comme non chrétiens partagent le besoin d’une intelligence actualisée du projet de Jésus, dissociée d’une conception de l’Église historiquement et théologiquement surannée.

Sans doute, pour l’auteur, croyant engagé et PDG d’une firme d’informatique, ces questions font partie du dossier des aspirations entretenues par les croyants à l’égard de leur Église. Pourtant, pour eux, il énonce dès le départ le principe qu’il ne faut pas attendre de changement dans cet organisme à moins qu’il ne vienne d’en-haut, tout en affirmant que ce mode de fonctionnement a pu à certaines époques la favoriser. Aujourd’hui, il débouche sur une crise. On peut s’interroger sur cette justification rétroactive du système ecclésial. Si la réforme de l’Église tarde tant, peut-être est-ce dû à ce réflexe de consommateur que ce système a mis en place et que la rédaction de ces Lettres aux prochains papes pour des changements à prévoir perpétue dans un certain sens. La requête pour une gouvernance plus souple, plus respectueuse de la diversité des cultures, confine encore les croyants à une dépendance cléricale ambiguë à une époque où l’acculturation de la théologie constitue une tâche déjà bien amorcée.

On l’aura noté : ce qui manque à cette réflexion, plus pastorale que théorique, ce sont les préalables théologiques largement développés dans ces courants de théologie dont Rome, encore récemment, avait tendance à réduire ses porte-parole au silence et qui ont aggravé l’impasse actuelle. Une fois encore, les prophètes risquent d’être entendus après leur mort. Est-ce vraiment nécessaire? Qu’un pape véhicule une bonne image dans les médias, cela suffit-il à en faire un prophète? Olivier Le Gendre admet qu’en ces zones médiatiques, le message risque de se confondre avec le médium et que Jean-Paul II risque de passer à l’histoire comme un grand communicateur et beaucoup moins comme le réformateur que l’époque qui a succédé à Vatican II attendait. Ces lettres aux deux prochains papes gagneraient à être accompagnées d’une version adaptée au peuple chrétien encore trop porté à attendre les changements d’en-haut, à vouloir perpétuer le miracle de la longévité de l’Église et non la présence de l’Esprit dans tout le corps des baptisés.

Raymond Légaré

 

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