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JANVIER  2012

Olivier Le Gendre, L’Espérance du Cardinal. Paris, Éditions J.C. Lattès, 2011, 315 pages.

C’est en 2006 qu’Olivier Le Gendre a publié Confession d’un Cardinal. Ce livre censé livrer les échanges entre l’auteur et un (ou des ?) cardinal retraité connut un grand succès.

Ces nouveaux longs échanges reprennent, tantôt, entre Paris et l’Inde, par skype et webcam interposés, tantôt dans un vis-à-vis direct, à Rome.

Ce qui me frappe avant toute chose, c’est le style du récit, le climat dans lequel cette lecture m’a plongé.

La forme du colloque singulier crée une ambiance intimiste avec un langage simple, franc, direct, concret ; on se sent à leur côté; on est aux antipodes de longs et savants développements doctrinaux, philosophiques ou théologiques.

Le message de fond que l’auteur suggère s’ébauche très progressivement au cours des pages, de façon quasi indirecte, autant d’ailleurs à travers ce qui se dessine de la personnalité des deux protagonistes qu’à travers leur discours.

D’où une lecture aisée, agréable, voire captivante par moments.

Quant au contenu proprement dit de ces entretiens, je relève deux choses principalement.

- Tout d’abord, une sévère critique du fonctionnement de l’Église-institution ; critique solidement étayée par de multiples arguments et exemples.

- Ensuite, la défense de diverses valeurs humaines enracinées dans l’Évangile.

Le gouvernement de l’Église

Ce point occupe une place très importante dans ce livre.

On peut même dire que cette difficulté par rapport à l’organisation de l’Église semble, pour l’auteur et son interlocuteur, le problème actuel majeur concernant l’Église et la non-transmission du message évangélique. « Le fonctionnement de l’Église l’empêche de porter de manière crédible et sereine son message » (p.38).

Le gros de la critique concerne le Vatican et la Curie que nos deux protagonistes connaissent manifestement fort bien.

Notons ici que Benoît XVI semble relativement épargné dans cette appréciation négative du rôle du Vatican ; un peu surprenant tout de même vu sa rigueur doctrinale et vu qu’il est tout de même le grand patron de ce machin bureaucratique !

Face à ce problème d’ordre institutionnel, le cardinal suggère avant tout une forte décentralisation du pouvoir, notamment grâce à des conciles régionaux où la proximité avec la base et avec les communautés locales permettrait un dialogue plus effectif avec le peuple des croyants et permettrait de davantage prendre en compte la grande diversité des expressions de la foi  et des pratiques cultuelles dans le catholicisme.

Mais, plus profondément, c’est en fait une rupture radicale du mode de gouvernement qui est prônée. L’institution - Église est invitée à « animer » plus qu’à gouverner ; dit autrement, il faudrait que le pouvoir dans l’Église soit plus un « cœur qui bat » qu’ « une tête qui gouverne et contrôle ».

Je retrouve ici la formule de Philippe Bacq qui suggère de substituer une « pastorale d’engendrement » à la « pastorale d’encadrement ».

Cette forte insistance sur l’aspect institutionnel me pose à vrai dire question.

Est-ce en raison du fait que ce cardinal a été très impliqué dans l’organisation de l’Église ?

Est-ce, de la part de l’auteur, une sorte de choix stratégique pour initier un changement ?

N’y a-t-il pas, dans la grave crise que traverse l’Église, des causes en amont de l’institutionnel, causes liées à une certaine théodicée, à une certaine anthropologie, voire plus globalement à une vision du rapport au monde, à la nature et au spirituel ou à une vision de la place de la religion dans la culture ?

Quel apport quant au contenu  de la foi chrétienne?

Ceci m’amène à examiner l’apport du livre en termes de contenu.

J’ai parlé plus haut de « diverses valeurs humaines enracinées dans l’Évangile ».

Cette formulation illustre déjà que l’auteur ne s’intéresse guère au contenu doctrinal de la foi chrétienne ; nulle part il n’est question des dogmes, ni des articles du Credo ; cela révèle déjà une option significative.

Si la religion chrétienne a encore quelque pertinence pour notre temps, ce ne peut être qu’en raison de son lien avec le message évangélique.

Quelles sont dès lors ces valeurs mises en avant dans ce long dialogue ?

Pour commencer, je veux tout d’abord évoquer quelle doit être, de façon globale, aux yeux des deux protagonistes, la première préoccupation de l’Église : « incarner la tendresse de Dieu » (p.14).

C’est la toile de fond pour tout ce qui s’en suit en termes de valeurs à privilégier.

Attachante vision des choses, à mille lieues d’un Dieu juge tout-puissant et exigeant; à mille lieues aussi d’une Église régente des mœurs ;’est en outre aller au-delà d’une Église « experte en humanité. »

La valeur qui est présentée à plusieurs reprises comme primordiale est la pauvreté ; pas seulement la pauvreté matérielle, mais aussi, voire surtout, une pauvreté intérieure, la conscience, l’aveu d’un manque, d’une incomplétude, un détachement du non-essentiel.

« La pauvreté est la condition de l’espérance » (p.184).

Tout un chapitre lui est d’ailleurs consacré (p.212 à 223). Pas étonnant que la figure qui séduit le plus ce cardinal soit celle de François d’Assise.

Dans la même foulée, il faut citer la priorité donnée aux pauvres : « On est sûr de ne pas se tromper quand on donne la priorité aux plus petits » (p.28). C’est ce que dit très fortement le fameux passage de Matthieu XXV.

En choisissant de finir ses jours en Inde, en communauté avec les plus démunis, ce cardinal passe de la parole aux actes, ce qui donne à son témoignage beaucoup de force.

L’espérance

Pour conclure, j’en viens au titre choisi pour ce livre.

En réponse à la question si vitale de Pierre, « Seigneur, à qui irions-nous, toi seul as les paroles de vie éternelle... », les disciples choisissent de faire confiance à cet homme Jésus qui les a séduits par sa personnalité et sa façon de vivre. Cet homme aussi qui propose, qui se propose en écho à la question de Pierre : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (pp.179-180 et 264)

D’une certaine façon, cette petite phrase de Pierre résume tout le message, tout l’argumentaire du livre.

La foi part d’un manque : celui que crée l’interrogation universelle sur le sens présent et ultime de l’existence humaine.

La réponse chrétienne est de suivre ce maître et son enseignement ; réponse faite dans un sursaut d’espérance et de confiance.

On peut dire ainsi que la foi chrétienne se fonde et se maintient sur une sorte de trinôme : expérience de la pauvreté / mouvement d’espérance / acte d’adhésion à la personne de Jésus dans une attitude de confiance.

Reste certes (façon de parler...) à traduire cette foi dans une praxis, une attention de tous les instants aux plus petits ; c’est le « principe de Po » qui revient sans cesse comme la trame du récit du cardinal.

C’est là une présentation bien particulière, très différente de celle faite, par exemple, par un Yves Burdelot dans Devenir humain, la proposition chrétienne aujourd’hui. Dans ce livre qui eut aussi un certain retentissement, l’auteur fait un exposé clair et méthodique de ce qui peut être pour lui le contenu de la foi aujourd’hui.

Beaucoup d’autres donnent la même importance à l’intelligence de la foi : je songe à Karl Rahner, Henri de Lubac, Adolphe Gesché, Hans Küng, Joseph Moingt.

Ces différences illustrent la grande diversité des approches de la foi chrétienne.

C’est certes une bonne chose pour autant que ces diverses présentations de la foi chrétienne ne s’excluent pas.

Je ne résiste pas à l’envie de terminer par cette étonnante et très interpellante affirmation : « Comprenez moi...nous sommes obligés de revoir de fond en comble notre façon d’être au monde du fait même de la redécouverte que notre foi est fragile. En d’autres termes, ce n’est pas la fragilité actuelle de la structure de l’Église qui est le défi principal, mais notre acceptation d’être, les uns et les autres, du haut en bas de la pyramide, les fragiles témoins d’une foi fragile. Si nous consentons à cela, tout le reste suivra... » (p.297)

Quelle différence de ton avec l’encyclique Veritatis Splendor de Jean-Paul II en 1993 ! 


 

Jean Debelle (Communautés de base)
Bulletin PAVÉS n°28 (9/2011)

 

 

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