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JUIN  2010

Lucien Lemieux, Une histoire religieuse du Québec. Montréal, Les Éditions Novalis Inc., 2010. 192 p.

Cet ouvrage, illustré et soigneusement édité, retrace ce que les auteurs de manuels scolaires anciens qualifiaient d’épopée religieuse du Canada-français. « Ta valeur, de foi trempée… » rappelle encore aujourd'hui notre hymne national Ô Canada. Rompant tout lien avec ce regard mystique sur notre passé, l’historien Lucien Lemieux fait ici la part des choses et propose une vision nuancée et critique de notre histoire de manière à mieux faire connaître et apprécier  l’héritage religieux du Québec. Les quatre siècles qui nous séparent de l’arrivée des premiers Européens en terre d’Amérique forment l’essentiel du livre avec un aperçu dans les trois derniers chapitres de la crise des valeurs qui a mené aux bouleversements des croyances et des comportements depuis une trentaine d’années.

Le lecteur y découvrira des vérités historiques oubliées par des historiens du passé. Entre autres, que Cartier n’avait pas de visée évangélisatrice malgré qu’il ait planté sa croix à Gaspé; que de Monts, compagnon de Champlain, et Champlain lui-même étaient d’anciens huguenots convertis; que les tentatives de conversion des Amérindiens furent infructueuses. Il verra que le premier évêque de la colonie fut pendant un certain temps l’évêque de Rouen qui céda sa place, de plus ou moins bonne grâce, à Mgr de Laval en 1658. Il remarquera que ce dernier joua un rôle important dans l’envoi d’un régiment militaire au Canada (régiment de Carignan), dans la suppression de la Compagnie des Cent-Associés, dans le recrutement de quelques centaines de colons et dans la fondation du Séminaire de Québec en 1663. Il assistera à la création de l’organisation paroissiale; il prendra part à la vie religieuse des habitants et à la pédagogie accompagnant l’apprentissage du catéchisme de Mgr de Saint-Vallier imprimé en France en 1702; il s’initiera à la vie morale des Canadiens marquée par le rigorisme et l’austérité.

Le traité de Paris qui entérine la cession du Canada à l’Angleterre crée des conditions inédites pour ces catholiques devenus sujets d’un roi protestant. Les rapports plutôt aimables avec l’autorité britannique permettent cependant un rassemblement ecclésiastique qui favorise le début de la mainmise de l’Église sur la société québécoise au XIXe siècle et conduit à la naissance d’une idéologie réactionnaire s’inspirant d’auteurs français réfractaires aux Lumières et à la Révolution française. L’adhésion à l’idéologie monarchie – agriculture – catholicisme pèsera de tout son poids sur le destin des Canadiens-français .

Le chapitre cinquième aborde un thème majeur du catholicisme québécois d’alors. L’influence du courant ultramontain avec, au centre, la figure du pape devenu l’objet d’un culte, et la propension accentuée à l’uniformité romaine qui trouve chez certains évêques des porte-parole influents, marqueront l’Église québécoise pendant plus d’un siècle. Se dérouleront alors des luttes dont l’issue ne fera pas toujours honneur à la clairvoyance des responsables ecclésiastiques : la disparition de l’Institut canadien; la question de l’émigration et de la colonisation; la lutte contre la syndicalisation à cause d’une présumée influence maçonnique; la mainmise sur l’instruction publique et les séminaires où œuvrent des enseignants religieux mal formés.

C’est au milieu du XXe siècle qu’éclate la bulle de l’uniformité des attitudes socio-religieuses des Québécois. Une crise des valeurs vient bouleverser les comportements jusqu’ici observés dans la société. Le Québec s’ouvre à la modernité et le monde religieux n’est pas en reste avec le concile Vatican II. Le mouvement de l’Action catholique préfigure cette remise en question, conscient de la crise de la civilisation qui submerge le monde traditionnel devant l’avancée du monde industriel et technique. L’œcuménisme témoigne pour sa part du besoin de contacts avec les autres groupes religieux chrétiens et non chrétiens.

Les derniers chapitres évoquent en un tableau éclairant les valeurs capables de redonner à une société en quête d’elle-même une identité basée sur les acquis de son histoire.  Les pages consacrées aux principaux dossiers qui confrontent la conscience croyante récente dépassent le strict point de vue de l’historien. Elles débouchent sur une réflexion constructive et sur la quête d’une nouvelle cohérence entre les différentes aspirations des individus et la quête de sens au sein d’une collectivité religieuse à réinventer. En fond de scène apparaît la mission de l’Église qui se déploie dans différentes directions et champs d’activité. L’A. en retient certains groupes qui ont tenté d’instaurer le renouveau, parfois de façon éphémère. Il leur faudra apprendre à vivre dans ce nouveau monde et ne plus penser en fonction d’une Église vue comme une force sociale dominante dans un milieu dorénavant marqué par la diversité religieuse, la déconfessionnalisation, l’égalité homme femme, la recherche spirituelle et le mouvement axé sur le christianisme social avec ses structures hors Église.

L’ouvrage se conclut sur des perspectives d’avenir. L’A. considère essentiel pour les individus de se définir en fonction de cette société nouvelle qui émerge de situations inédites, laquelle définition se situerait quelque part entre l’uniformité et l’éparpillement. À cet égard, il n’hésite pas à porter un jugement critique sur la structure hiérarchique de l’Église romaine qui freine le déploiement du message évangélique. L’insertion des baptisés dans des structures communautaires inadaptées à notre époque et leur soumission à une vision dogmatique de valeurs qui n’apparaissent pas exclusivement enracinées dans l’Évangile constituent des principes théologiques que Vatican II a voulu changer dans sa vision de l’Église de notre temps.

Ce guide constitue donc une synthèse de l’expérience religieuse vécue par des milliers de québécois d’hier et d’aujourd’hui. Son intérêt est indiscutable, sa lecture agréable, et sa facture impeccable. Le lecteur appréciera avant tout que cet ouvrage soit l’œuvre d’un historien reconnu et responsable de paroisse. L’histoire acquiert ainsi de la crédibilité.

Raymond Légaré

 

 

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