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MAI  2008


Marco Veilleux (dir.), Hélène Pelletier-Baillargeon, Jean-Philippe Perreault, Jacques Grand’Maison, Caroline Sauriol, Élisabeth J. Lacelle, Anne Fortin, Transmettre le flambeau. Conversations entre les générations dans l’Église.
Montréal, Éditions Fides, 2008.



GILLES   PILETTE :

En prenant connaissance de ce livre, je pense à une phrase de Érasme, né en 1469 à Rotterdam et mort en 1536 à Bâle. Il était humaniste et théologien, l'un des plus représentatifs de la Renaissance. Il disait : « On ne naît pas homme, on le devient ». En effet, on le devient dans la rencontre et dans l’ouverture à l’autre.

Dans cet ouvrage, cette rencontre de l’autre entre générations est une invitation à « faire mémoire du souffle puissant qui traversait la période conciliaire et post-conciliaire ». Il faut se rappeler que toute une génération a porté le projet de réaliser une véritable « Église peuple de Dieu », une « Église communion » en tant que Corps du Christ. Cette génération décline de plus en plus, des témoins se retirent et sont remplacés par des figures ecclésiales aux antipodes de cet esprit et de ce projet.

Marco Veilleux, diplômé en théologie, membre de l’équipe du Centre justice et foi et rédacteur en chef adjoint de la Revue Relations, propose dans ce travail de favoriser un « passage ». C’est-à-dire « permettre à des croyantes et des croyants de transmettre, à une nouvelle génération qui lui est solidaire de pensée et de vision, le flambeau de cette tradition ouverte et progressiste du catholicisme d’ici ».

Il a fait appel à trois personnalités catholiques importantes au Canada français qui ont longuement travaillé au renouveau de l’Église suite à Vatican II et qui ont mené de durs combats dans leurs domaines respectifs. Il leur a demandé d’écrire une lettre à trois jeunes croyants, dans la trentaine, et d’expliciter pour eux, à partir de leurs expériences de vie et de foi, leurs motivations, leurs espoirs, leurs convictions profondes. Il leur demandait même d’indiquer aux plus jeunes les chantiers qu’ils aimeraient leur voir reprendre et poursuivre.

Pour que l’échange soit véritable, les trois membres de la jeune génération devaient répondre à ces lettres, affirmer leur position et surtout dire comment ils souhaitent « reprendre le flambeau ». Dialogue, conversation, partage, tout sera dit avec grande liberté et fidélité créatrice.

Mme Hélène Pelletier-Baillargeon, journaliste et écrivain, qui a dirigé la revue Maintenant et exercé certaines tâches au Conseil supérieur de l’éducation, écrit la première lettre. Elle demande à la nouvelle génération d’assumer pleinement leur statut de dissident : « La situation actuelle nous conduit inexorablement au choix suivant : ou bien, vous les jeunes, vous vous jugerez vous-même exclus de l’Église institutionnelle à cause de vos convictions trop souvent opposées aux siennes en diverses matières; ou bien, au contraire, ainsi que nous, vos aînés, le souhaitons ardemment, vous assumez pleinement votre statut de «dissidents». Vous demeurerez alors vous aussi « l’Église » en tant que baptisés, donc des bénéficiaires, comme tout autre baptisé- fût-il pape, cardinal ou évêque,- des lumières de l’Esprit. Car nul ne saurait, sans s’élever indûment au-dessus de ses frères et sœurs dans le Christ, en revendiquer l’exclusivité à cause de sa position hiérarchique. »

En réponse, Jean-Philippe Perreault, diplômé en théologie de l’Université de Montréal, étudiant au doctorat en sciences des religions à l’Université Laval, écrit un texte tout en nuances… Son cheminement de foi le distingue de ses camarades et amis, mais ce ne lui est pas souffrance: « L’anticonformisme peut être profitable s’il permet de dire notre singularité. » Par ailleurs, ajoute-t-il, « l’inconfort profond à l’égard d’une certaine asocialité présente chez les gens d’Église est directement lié à la quête d’intelligence qui nous occupe ». Chercher à comprendre, établir un réel dialogue soit avec le passé, soit avec nos contemporains ne devrait-il pas déboucher sur de profondes connivences au-delà des oppositions...

Mme Pelletier-Baillargeon souhaite que la jeune génération reprenne le flambeau « de la militance au service des grandes avancées théologiques de Vatican II ». Pour ce faire, son jeune interlocuteur voit bien qu’il faut prendre connaissance des luttes de la génération conciliaire. « La Tradition chrétienne se construit sans cesse, devant nous, dans ce jeu de mémoire. » La quête d’intelligence passe par des lieux de transmission. « Il faut dire dans nos mots et intelligemment, qu’il y a un autre discours catholique que celui qui vient de Rome. » Le dire en gardant en mémoire les discours et les luttes de la période du Concile. Le dire en toute confiance pour que sa génération poursuive cette lutte et construise dans l’espérance la route de la liberté évangélique à la manière des disciples d’Emmaüs qui, en bout de route, reconnaisse Celui qui se fait reconnaître.

La deuxième étape de ce livre de transmission intergénérationnelle met en relation épistolaire Jacques Grand’Maison, prêtre, théologien, sociologue et professeur émérite de la faculté de théologie de l’Université de Montréal et Caroline Sauriol, ingénieure et consultante en gestion en entreprise privée, très engagée dans son milieu.

À la lumière de son expérience de vie et de la situation actuelle, Jacques Grand’Maison constate que le Vatican demeure, de génération en génération, massivement prescriptif. Dans l’Église, en raison de cette situation, la liberté doit être « un enjeu majeur du présent et de l’avenir de la foi catholique ».

Il croit fermement que la nouvelle génération « a les atouts pour penser, croire et agir autrement y compris pour revisiter plus librement et décanter le meilleur de la riche mémoire historique ». Les jeunes s’interrogent sur le sens religieux, le message évangélique et les valeurs qui s’y rattachent ainsi que sur des questions de continuité, « en contrepoint de tant de ruptures passées et présentes qui nous ont privés de sens pour le présent et l’avenir ».

Grand’Maison estime « que la longue expérience religieuse et culturelle de l’humanité ne saurait être mise en veilleuse pour l’intégration morale et spirituelle des nouveaux enjeux sociétaires et politiques». Le débat de fond se trouve là dans cette recherche d’un nouveau vivre et d’un nouvel agir ensemble.

C’est un grand défi qui est lancé à la génération trentenaire. Caroline Sauriol dans sa réponse, doit évidemment réagir à cette problématique. Elle commence par dire qu’elle est croyante et que sa foi lui donne le souffle pour agir et s’engager. Mais avoir la foi, pour sa génération, n’est pas évident. Le langage lui manque pour l’exprimer clairement, « perdue qu’elle est dans ses repères multiples, en mutation et souvent cacophoniques ». Cependant, la lecture que Caroline Sauriol fait du témoignage de Jacques Grand’Maison qui a investi son cœur, son intelligence et ses mains dans la construction d’un projet de société plus juste, lui parle, lui dit quelque chose de cohérent, « dans un langage simple et vrai et animé d’une espérance qui ne tarit pas ». C’est là, dans ce discours, qu’elle voit « les mots qui doivent servir à exprimer la foi, à engager celles et ceux qui se questionnent sur le chemin de vie ».

En fait, elle croit que pour ce vivre et agir ensemble, « chaque nouvelle génération doit agir dans des enjeux cruciaux de la cité, dans les défis humains du monde, comme premier lieu du royaume de Dieu ».

C’est pourquoi Jacques Grand’Maison déclare qu’ensemble, jeunes et vieux, « nous sommes confrontés à un acte de foi beaucoup plus résolu en la Résurrection et en la promesse de Dieu de ne jamais abandonner l’humanité, même quand elle a la tentation de ne plus croire en elle-même. Alors, on ne peut être que des espérants têtus dans nos engagements, comme dans notre aventure intérieure ».

Pour Caroline Sauriol ce message est une invitation à faire sien cet appel et à garder le flambeau allumé, symbole de la présence de l’Esprit Saint en chacun de nous pour faire pousser de nouvelles semences de vie.

Le dernier volet de ce partage entre générations revient à Élisabeth J. Lacelle, théologienne et Marco Veilleux que j’ai présenté plus haut.

Mme Lacelle fut de tous les combats en Église, particulièrement sur la question des femmes versus l’Institution romaine. Sa participation en 1982 à un comité ad hoc chargé d’analyser la situation des femmes dans l’Église pour la CECC lui a permis de constater que la promotion du dialogue homme et femme dans cette institution était difficile et nécessaire pour la reconnaissance mutuelle et la réconciliation. Elle devait s’engager dans cette ligne parce que c’est dans la prière qu’elle a trouvé ce devoir de réconciliation et qu’elle a pris conscience du don inouï de la grâce baptismale.

La foi est sa force pour croire en cette Église « lieu de service d’un ministère de réconciliation, de création nouvelle (2 Corinthiens 5,17-20), partout où il a y a des humains en attente, non de jugement et d’exclusion, mais de délivrance » malgré 

  1. la détresse de la non-reconnaissance de l’être humain baptisé, « sujet intégral de sa vie personnelle et ecclésiale »;

  2. le difficile dialogue à savoir, la reconnaissance de l’autre comme interlocuteur et interlocutrice, égal en droit et en parole;

  3. la vie sacramentelle dans les Églises locales où se vivent des « jeûnes eucharistiques » en raison du manque de ministres ordonnés.

Le défi est grand pour son interlocuteur, Marco Veilleux. L’aventure sera différente, mais comprendra les mêmes combats, avec des mots et des interventions nouvelles. Même combat, parce qu’il est en communion avec Mme Lacelle dans cette prise de conscience de la liberté baptismale qu’il a trouvée dans l’épître de Paul aux Romains, « Magna Carta » de sa vie de croyant. Il veut être porteur de la présence du Christ, « être Église dans les lieux sociaux où il nous est donné de vivre et d’agir ». C’est son lieu de réconciliation-critique. Lieu pour combattre la « parole ligotée » dans l’Église, « parole niée ou ignorée, individuellement ou en groupe ».

Son espérance demeure vive malgré les nœuds qui ligotent présentement la liberté de parole et de discernement des baptisé(e)s au sain de l’Institution. Avec sa génération, M.Veilleux croit « au ministère de réconciliation auprès d’humains en attente, non de jugement et d’exclusion, mais de délivrance et de salut ». Voilà son combat, ce flambeau de la réconciliation qu’il prend à pleine main.

Pour conclure, j’invite les lecteurs, à la suite de Mme Anne Fortin, professeure à la Faculté de théologie et des sciences religieuses de l’Université de Laval, qui signe la postface, et à la lumière de l’héritage ou de la filiation, « à organiser sa propre synthèse de ces témoignages en rapport à l’Institution ».

Plus encore, ce livre est une invitation à prendre à notre tour la parole, comme le dit si bien Mme Élisabeth J Lacelle : « Parler c’est être, c’est faire être. L’être humain devient un adulte, une personne intégrale, dans la mesure où il advient comme sujet « parlant ». Il peut alors se poser en face de l’autre et lui permettre de se poser en face de lui : entrer en conversation, échanger, dialoguer » afin que le « flambeau transgénérationnel » ne puisse jamais s’éteindre malgré les « inespérances » venant de la parole hiérarchique romaine.



LOUIS  CORNELLIER :

«Nous avons besoin de l'institution, mais il nous faut apprendre à résister à son autorité», écrit Jean-Claude Guillebaud dans son Comment je suis redevenu chrétien (Albin Michel, 2007). «La longévité du christianisme trouve là son origine, ajoute-t-il. Sans la subversion venue des marges, le message se serait affadi ou même éteint. Mais, sans l'Église, il n'aurait pas été transmis. Dissidence et institution sont comme l'avers et le revers d'une même vérité en mouvement.»

Tous les invités à ces «conversations entre les générations dans l'Église» regroupées dans Transmettre le flambeau, paru sous la direction de Marco Veilleux, partagent ce constat. Issus de générations différentes, mais animés par une foi commune qui se conjugue avec un engagement social progressiste, ils ne ménagent pas leurs critiques envers l'Église institutionnelle, mais ils rejettent l'idée d'en finir avec elle. «La critique légitime de la religion, écrit par exemple Jacques Grand'Maison, ne saurait déboucher sur le rejet de son rôle de médiation dans l'expérience de plusieurs milliards d'êtres humains d'hier et d'aujourd'hui.»

Aussi, pour les aînés, transmettre le flambeau signifie autant appeler les plus jeunes à une «foi rebelle» (Hélène Pelletier-Baillargeon), à une foi dissidente, que les prévenir contre la tentation de la table rase qui les cantonnerait au statut de «consommateurs de spiritualité». «Rêver d'une Église désinstituée, note Grand'Maison, est une grave illusion. [...] D'où l'importance de discerner [...] ce qui mérite la continuité, la rupture ou le dépassement.»

Si elle partage le point de vue du prêtre-sociologue, Caroline Sauriol souligne toutefois que faire institution, pour les jeunes croyants, est un défi qui prend un nouveau visage en une époque où plusieurs affirment que la spiritualité est une affaire privée. À ceux-là, avoue-t-elle, elle aimerait répondre: «À quoi ton Dieu t'invite-t-il? Pour quel type de relations avec les autres ton Créateur t'a-t-il fait? Es-tu porteur d'une espérance de vie particulière?» Par là, rejoignant Grand'Maison, elle redit avec raison que, «sans mise en commun et sans partage, la spiritualité peut demeurer une zone informe de l'être, une présence imprécise qui, au mieux, accompagne les aléas de la vie, mais qui n'appelle pas au dépassement et qui ne s'inscrit pas dans le monde réel environnant».

Nous ne sommes pas catholiques en solitaires, affirment tous les collaborateurs de cet ouvrage, et cette «maison» qu'est l'Église nous est nécessaire. Comment, cela étant, s'y sentir à l'aise quand les valeurs que nous chérissons (démocratie, égale dignité des personnes, justice sociale) et qui nous sont inspirées par notre foi y sont foulées au pied? «La non-reconnaissance, par ceux qui la gouvernent, de l'intégralité humaine et baptismale de la femme compromet l'authenticité du message évangélique», lance la théologienne Élisabeth J. Lacelle. Sans y voir «la solution miracle à tous les maux de l'Église», le jeune théologien Jean-Philippe Perreault lie tout de même la révolution démocratique et féministe à la crédibilité du discours de l'Église. «Il ne s'agit pas, précise-t-il, d'une "concession" à la culture ambiante. C'est une question de cohérence évangélique. L'Église ne peut pas annoncer l'espérance et la libération pour les autres et encourager la discrimination et la sujétion en son sein.»

Un printemps de courte durée

Vatican II avait ouvert les fenêtres et suscité l'espérance en ce sens. Ce printemps de l'Église, tous le notent, fut malheureusement de courte durée. Depuis quelques décennies, ce sont plutôt ses «fossoyeurs inavoués» qui tiennent le haut du pavé à Rome et qui imposent leur mouvement de restauration, ainsi résumé par Pelletier-Baillargeon: «Mise en veilleuse de la collégialité des évêques, tentative de centralisation de plus en plus poussée du pouvoir aux mains des instances romaines, condamnation de la théologie de la libération, méfiance des avancées de la psychanalyse et de celles du féminisme, exclusion réaffirmée de la femme des ministères ordonnés, perpétuation d'une morale sexuelle décrochée du réel et de la compassion face au sida.»

Pourquoi, dans ces conditions, ne pas quitter ce navire à la direction douteuse? Rédacteur en chef adjoint de la revue Relations, organe des catholiques de gauche québécois, Marco Veilleux fait état de cette tension. «Comment dépasser, demande-t-il, ce tiraillement entre l'option de quitter l'Église -- et avoir ainsi la conviction de renoncer à mon héritage et à mon identité religieuse -- et l'option d'y rester -- et avoir ainsi la perception de devoir trahir mon intégrité?» Il évoque alors le concept de «liberté baptismale», qui donne à tous les héritiers de cette tradition «la faculté de vivre, de parler et d'agir en sujets libres et responsables». L'Église, clame-t-il, «c'est chacun de nous» et il est impossible «d'en être expropriés».

Veilleux rappelle d'ailleurs que l'arrivée de ses ancêtres en Nouvelle-France précède de 18 ans la nomination de François de Montmorency-Laval comme évêque de Québec. «Cette préséance est, pour moi, plus que chronologique, explique-t-il. Elle a une signification sur le plan de ma foi. Elle illustre remarquablement le fait que les laïcs "précèdent" l'autorité hiérarchique dans la fondation de l'Église de Dieu en Nouvelle-France, cette Église locale qui a partie liée avec le projet d'une société française en Amérique et dont je suis le fils et l'héritier »

Étrangers à toute complaisance, les six croyants réunis dans cet ouvrage savent bien que la foi qui les anime suscite souvent l'indifférence de leurs contemporains, notamment des jeunes. «On vous livre une Église démunie de bien des façons», constate Grand'Maison. «Au Québec, nous cherchons encore les mots pour dire notre foi contemporaine», ajoute Pelletier-Baillargeon. S'ils restent, malgré tout, «des espérants têtus dans [leurs] engagements», selon les mots du sociologue, c'est qu'ils continuent de croire à la pertinence de «cette tradition ouverte et progressiste du catholicisme d'ici» (Veilleux) qui donne sens à leurs actions en faveur d'un monde meilleur. Le flambeau qu'ils continuent de porter est peut-être «plus modeste, moins triomphal», mais il éclaire encore au ras du sol, là où ça compte, disait Fernand Dumont.


Le Devoir,
21-22 juillet 2008

 

 

 

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