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AVRIL  2010

Marie-Abdon Santaner, Le ver était dans le fruit. Un christianisme en dégénérescence… Paris, Les Éditions du Cerf 2008. 185 p.

Fort de l’expérience acquise au cours d’une vie consacrée à l’enseignement tout en assumant diverses responsabilités pastorales, l’auteur, religieux capucin, réfléchit sur la situation du catholicisme aujourd’hui, sur son incapacité à recruter des forces nouvelles, à dialoguer avec la modernité, et sur le recul de son influence en Occident. Son diagnostic est clair : depuis longtemps, ce phénomène était prévisible : le ver était dans le fruit. Délaissant les explications des sociologues ou des historiens, il préfère revenir à l’origine du christianisme pour dégager le véritable sens de la foi enseignée par Jésus à ses disciples par comparaison à celui qu’on lui a attribué au cours des siècles. Faisant la distinction entre croire en et croire que, l’A. revient sur le passé de l’Église au moyen de cette clé de lecture et il constate que, à chaque époque, des gens ont cru en l’autre, en l’humain, comme nous y invite l’Évangile, et qu’il s’en est trouvé d’autres qui ont cru que et ont transformé son message en une doctrine, en une idéologie, religieuse ou laïque.

À l’origine de cette dérive sémantique et théologique, on retrouve l’expression foi chrétienne. Pour beaucoup de croyants, elle désigne l’ensemble de vérités auxquelles il faut croire et dont le catéchisme offre un résumé. Mais pour les premiers chrétiens, croire signifie croire de la foi dont Jésus-Christ a cru. Car si Jésus était un vrai homme, il a été croyant et marcher à sa suite suppose que le disciple emprunte le chemin qu’il a suivi et qu’il affronte les obstacles, les doutes et les rebuffades qui s’élèvent devant celui qui croit en l’autre, en l’humain.

Car la foi de Jésus consiste à croire tout à la fois en Dieu et en l’homme. Les tragédies humaines qu’a connues le monde au cours des siècles : guerres, épuration ethnique, inquisition, esclavage illustrent le sort réservé à l’humanité quand elle perd la foi en Dieu et en l’homme. Elle n’est plus guidée par cet Esprit que Dieu a insufflé à la glaise dont il a fait le premier homme. La figure d’Abraham, le père des croyants, et celles des prophètes, illustrent à leur tour cette alliance de Dieu avec sa créature. Et Jésus proclamera avec force l’œuvre de cet Esprit de Dieu en l’homme. Il le présente comme le garant de l’unité de l’humanité croyante et le gage de la paix universelle promise, car tous sont « nés de Sion », c’est-à-dire habitent déjà la Cité de Dieu.

Jésus proclame ce message et lui donne sa dimension universelle. Ne faisant acception de personne, il a foi en l’homme et ne tient aucunement compte des différences raciale, sexuelle ou culturelle. Il va jusqu’à proclamer qu’il faut aimer ses adversaires et il se livre à eux en leur pardonnant. Il croit en l’autre, quel que soit le degré d’acceptation, de foi ou d’aveuglement qu’il manifeste à son égard. C’est ainsi que sont vaincues les forces adverses de la mort. La foi en l’autre réalise le vrai dessein de Jésus qui est de transformer les relations entre humains. Sa mort inaugure une nouvelle ère où les hommes et les femmes croiront les uns dans les autres. Ils deviendront des êtres nouveaux qui célébreront un nouveau culte, fondé sur la conviction que l’autre est un autre soi-même et qu’il est destiné à faire partie de cette communauté nouvelle de croyants, que les évangélistes appellent déjà Église.

Mais avec la reconnaissance officielle du christianisme comme religion d’État au IVe siècle surgit un défi que les générations successives n’ont pas su entièrement relever. Les communautés des croyants, fruit des voyages apostoliques de Paul et des successeurs des apôtres, se retrouvent peu à peu rassemblées dans une Église dont  le pouvoir, prédominant au lendemain de la chute de l’empire romain, la fera dériver sur le terrain des affrontements idéologiques et politiques. La foi chrétienne se transforme alors en une orthodoxie, avec son cortège de vérités à croire. À cela s’ajoute l’émergence d’une conception élargie du rôle de la papauté lui permettant d’imposer ses vues en tous domaines. La foi chrétienne, née d’une soumission de la volonté et de l’affectivité au plan de Dieu, se vit dorénavant selon le principe de l’assentiment des esprits à des contenus de foi rationnels mis en forme dans des dogmes. C’est précisément cette mutation vers une forme de théocratie politique avec ses organismes de surveillance de l’idéologie officielle en matière de morale et de doctrine qui prêtera flanc à la plus sévère critique des contempteurs de la religion jusqu’à aujourd’hui.

Et pourtant, l’Église a su montrer, dès les premiers siècles de son histoire, son intérêt pour un dialogue entre foi et raison. Mais au lieu de laisser libre cours à la discussion des points de vue, elle a cru bon d’imposer sa vérité et élaborer une doctrine exclusive. D’où la lutte contre les déviances et la tragédie des répressions armées dirigées contre des groupes de présumés opposants ou déviants. L’époque de la Réforme, des Lumières et de la Révolution française forment autant d’étapes de ce combat idéologique de la vérité contre l’erreur, alors que le message du Christ se situait du côté de l’authenticité des relations humaines et de la fraternité universelle, en un mot des droits de la personne.

Les derniers siècles allaient accentuer cette tendance au dogmatisme et à la conformité doctrinale avec les conciles de Trente et de Vatican I. Le pape devient infaillible et approuve de nouveaux dogmes chrétiens. Ce raidissement dogmatique éloigne les chrétiens des véritables enjeux spirituels de l’Évangile en créant un antagonisme entre progressistes et conservateurs. Bien sûr, chaque époque a connu ses représentants plus ou moins obscurs du plus pur message évangélique. Mais l’ombre de l’institution veillait sur eux. Certains ont connu un meilleur sort posthume lorsque leur témoignage ou aspiration de vie concordait avec l’idéal de soumission qu’on attendait d’eux. D’autres, plus dérangeants, ont subi les foudres de l’excommunication et de la mise à l’index de leur œuvre. Devenu idéologique, ce système ecclésiastique s’exposait à devoir subir le sort de tout pouvoir idéologique : le discrédit des élites et le désaveu de la base. C’est le tableau que l’on a maintenant sous les yeux et que certains responsables ecclésiastiques cherchent à corriger en tentant de ramener l’Église à la belle harmonie imposée d’en haut.

Il serait tout à fait injuste de réduire cet ouvrage à la seule critique de l’idéologie chrétienne qui a profondément entravé et continue de freiner le renouveau de l’Église d’hier et d’aujourd’hui. Car derrière le procès de ces réalités se découvre une vision de la foi profondément chrétienne et vivante. La nouvelle communauté évangélique a déjà ses leaders, ses modèles du vivre-ensemble que sont l’abbé Pierre, Mère Térésa, François d’Assise, Maximilien Kolbe, Monseigneur Romero. Elle se manifeste également grâce au travail des artisans du dialogue interreligieux comme Jean-Paul II, le frère Roger de la communauté de Taizé et dans l’engagement de tous ces chrétiens et chrétiennes qui luttent pour le respect de la dignité humaine à travers le monde à l’exemple de Jésus.

Ce court ouvrage présente une excellente occasion de réfléchir sur les causes du malaise actuel de l’Église et sur la crise du christianisme en Occident. Il plaide pour une conversion de la pensée chrétienne : le croyant doit apprendre à croire en l’autre. Aux yeux de l’A., cette attitude constitue le cœur de l’engagement chrétien et pose les bases d’une théologie adaptée à notre époque. Il faut changer les attitudes, mettre un terme aux intrigues cléricales et faire confiance aux voies de Dieu qui seront toujours impénétrables par l’esprit de l’homme. L’heure présente redevient des plus opportune à la réalisation de ce dessein : la critique des idéologies religieuses ou quasi-religieuses et des doctrines athées ne peut qu’aider à l’éclosion d’une forme inédite de vivre-ensemble dans « une Église plus humaine ».

Raymond Légaré

 

 

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