Livres
du mois
SEPTEMBRE-OCTOBRE 2004
: Quelques pistes bienvenues?
Gianni Vattimo, Après la
chrétienté. Pour un christianisme
non religieux, Paris,
Calmann-Lévy, 2004.
Charles Taylor, Modern Social
Imaginaries, Durham, Caroline du
Nord, Duke University Press, 2004.
Gerald A. Arbuckle, Violence,
Society and the Church. A Cultural
Approach, Collegeville, Minn.,
The Liturgical Press, 2004.
André Fossion, Une nouvelle fois.
Vingt chemins pour recommencer à
croire, Bruxelles-Montréal,
Lumen Vitae-Novalis, 2004.
Le plaisir de comprendre, ce n’est pas tout, évidemment. Mais
il y a une telle propension à
craindre l’intelligence, dans les
milieux religieux. Si l’évangéliste
Jean a écrit « Au commencement était
la Parole »… en rappelant
souverainement la Genèse et le récit
de la création, nous sommes peu ou
prou, dans notre imaginaire social,
à la remorque de la réplique mise
par Goethe dans la bouche de Faust :
« au commencement était l’action ».
C’est ainsi du moins que je décode
un message récent circulant dans nos
papiers, et qui m’a donné un choc :
l’inquiétude de jouer au pharisiens
si nous nous associons à
l’eucharistie, faute d’engagement
social prédominant.
J’entreprends de situer quelque peu quatre sources écrites
récentes, car ce n’est pas facile de
trouver un écrit qui nous parle, qui
enclenche sur un dialogue intérieur
déjà amorcé.
Je suis profondément séduit par le propos de Gianni Vattimo,
dont le livre Espérer croire,
paru il y a quelques années, avait
touché une corde sensible en moi.
Après la chrétienté concerne
quiconque ne prend pas la
philosophie actuelle pour un fatras
insignifiant. S’il en fallait une,
c’est la preuve que les
intellectuels, des deux sexes, ne
sont pas des parias en
christianisme. La Révélation
continue dans l’histoire. Vattimo
ose s’interroger sur la parole si
énigmatique : L’Esprit vous
instruira de choses nouvelles… Dans
une lecture de l’histoire qui a de
fortes affinités avec celle de
Charles Taylor, Vattimo soutient que
des traits centraux de la modernité
occidentale que, souvent, l’on
déplore en milieu catholique, sont
tout de même des fruits de
l’Évangile. Le Dieu des raisons du
cœur à la façon de Pascal reprend
son sens à mesure que le Dieu des
puissants, des colonialistes, des
Eurocentristes s’efface. Une lecture
qui secoue et met en mouvement. Des
analyses fortes qui résistent à un
grand courant théologique
d’éloignement de Dieu, d’expérience
de son absence, d’exaltation de
l’Altérité totale, dans la ligne de
Karl Barth et d’Emmanuel Levinas…
Une prise de distance argumentée de
la propension traditionnelle et
magistérielle à justifier des
impératifs moraux sur la base d’une
conception aristotélicienne de la
« nature » et des finalités
inscrites dans ses lois, analyse
proche de celles du grand théologien
Paul Valadier sur la foi et la
raison.
Je rapproche la réflexion de Vattimo de celle de Taylor, qui
vient de publier une partie d’une
grande étude sur le sens historique
de la sécularisation sous le titre
de Modern Social Imaginaries.
Vattimo pose la question de
l’enracinement du christianisme
présent sur un arrière-plan de
pagano-christianisme, pour employer
un concept cher à Mgr Lustiger (voir
La Promesse). En effet, il y
a eu, au départ, des judéo-chrétiens
et des pagano-chrétiens. Le
christianisme s’est coloré, au fil
de l’histoire, d’un apport de
religions païennes, de religiosité
naturelle, de piété imprégnées
d’effroi du sacré. Pour tout dire,
il a très insuffisamment gardé ses
distances d’avec une religion
directement liée à la violence et
occupée à se servir d’une violence
moindre, ritualisée, pour limiter la
violence radicale, d’où le
sous-titre : Pour un christianisme
non religieux. Les grandes
intuitions de Nietzsche et les
thèses centrales de René Girard, sur
le mimétisme du désir et sur le bouc
émissaire, sont passées par là.
Taylor adosse pareillement ses
analyses sur un arrière-plan
d’histoire, plus sociale et
culturelle toutefois
qu’anthropologique à la façon de
Girard. Dans la période historique
dite axiale, soit depuis environ
1000 ans avant notre ère jusqu’à
l’aube de celle-ci, des grandes
religions universalistes ont émergé
dans plusieurs civilisations et
marginalisé les cultes primitifs,
tribaux en quelque sorte, marqués
d’une extrême cruauté, ou bien d’une
primitive non différenciation de
l’inerte, du vivant et de l’humain,
comme dans le chamanisme.
Pour Taylor, lorsque vers le 13e siècle démarrera,
dans le christianisme occidental, un
effort continu pour expulser les
restes de religion populaire et de
« religiosité naturelle » pour
pousser une pratique religieuse à la
fois plus personnelle ( « devotio
moderna » de quelques grands
ancêtres, particulièrement féminins,
dans la Flandre de l’auteur de
L’Imitation de Jésus-Christ) et plus
moralement stricte, on a la racine
lointaine de la modernité religieuse
et de la modernité séculière. En
effet, celle-ci repose sur un modèle
d’ordre moral d’abord soutenu
par la religion (Réforme,
catholicisme de la contre-réforme et
de la période baroque) puis émancipé
des religions sans foncièrement
changer de cap. Il en résulte, à
moyen terme, d’immenses éléments de
notre imaginaire social actuel,
c’est-à-dire de conceptions
implicites communes, sous-jacentes à
notre compréhension de l’économie,
de la souveraineté populaire en
démocratie, de l’espace sécularisé
et de la communauté virtuelle que
représentent pour nous la société
civile. Pour dégager les corollaires
de cette clarification historique
avec la place faite, ou niée, à la
foi dans le contexte moderne et
présent, les lecteurs et lectrices
de Taylor les plus débrouillards
mettront la main sur son texte tout
récent : « Closed World
Structures », qui fait partie d’un
livre absolument remarquable, par
des contributions de Vattimo et de
H. L. Dreyfus, entre autres : Mark
A. WRATHALL (editor) Religion
After Metaphysics, Cambridge,
Cambridge University Press, 2003 (p.
47-68).
Pour ceux et celles qui, comme Vattimo et Taylor, acceptent à
plein que nos discussions
religieuses se situent dans
l’histoire, et non pas en surplomb
en position de jugement parfois
violent, je mentionne deux ouvrages
récents qui me paraissent d’un grand
intérêt. Le premier est de Gerald A.
Arbuckle, un australien dont on a
récemment traduit, chez Bellarmin :
Refonder l’Église : Dissentiment
et leadership.
Il s’agit de : Violence, Society
and the Church : A Cultural
Approach.
Arbuckle a le mérite de tirer parti
d’analyses contemporaines lucides
des facteurs de violence et de
racines culturelles qui
l’engendrent. Inutile de dire que
ces analyses s’appliquent aussi bien
à la vie de l’Église et à ses
tensions actuelles qu’à la société
civile et à la politique. Le
second est d’André Fossion, Une
nouvelle fois… Avancer, c’est
comme re-commencer : avancer en
décantant, décanter en avançant,
voilà ce à quoi Fossion convie, de
façon simple et lumineuse. Il y a un
« contraire » sur lequel je
n’élabore pas, mais j’aime beaucoup
lire : « Ce que le christianisme
nous invite à croire, au contraire,
c’est que Dieu n’est nullement un
concurrent ou un gêneur. Il n’est
nullement une menace pour notre
autonomie et liberté. Nous pouvons
nous tenir debout devant lui et
consentir à sa présence sans en être
pour autant diminués ou dévorés.
Aller jusqu’au bout de notre
création, c’est aller vers Dieu pour
advenir à soi-même en nourrissant
les plus hautes espérances. » (p.
153)
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