Livres
du mois
SEPTEMBRE
2007
Michel Meslin, Alain Proust,
Ysé Tardan-Masquelier (dir.), La quête de
guérison. Médecine et religions face à la
souffrance. Paris, Bayard, 2006. 411 p.
Les religions naissent du malaise ressenti par
tout être humain face à l’inexplicable présence
du mal, de la souffrance et de la mort dans un
univers créé par les dieux. La façon de
répondre à cette question s’étend du désir de
s’en protéger par des rituels propitiatoires
jusqu’à l’acceptation d’une destinée d’ordre
cosmique, philosophique ou moral pouvant inclure
le sacrifice de soi.
Messages prophétiques, sagesses, systèmes
éthiques, pratiques religieuses témoignent au
long des siècles du besoin de soulager à la fois
la douleur physique et l’inconfort moral de
l’homme menacé dans sa fragile dualité physique
et spirituelle par des forces incontrôlables. Il
en acquiert le courage d’accepter, au-delà de la
révolte, les limites de sa condition par un
dépassement sous forme d’espérance en une
guérison prochaine ou, à plus long terme, en un
salut dans l’après-vie. Cette « bouteille à la
mer », cet espoir de guérison, constitue pour
ainsi dire la « geste spirituelle » des humains.
Le présent ouvrage synthétise sous un angle
pluridisciplinaire l’essentiel des réponses des
religions et des Écrits de sagesse sur la
souffrance. Le lecteur y découvrira la nouvelle
dimension donnée au sujet grâce à l’évolution
des connaissances en médecine et dans l’étude
des religions. La démarche est construite autour
de deux axes : 1) « Pourquoi l’être humain
souffre-t-il et quel sens donné à cette
épreuve » et 2) « Comment douleur et souffrance
sont-elles ressenties aujourd’hui? ».
Elle débute avec l’apport des sagesses et
traditions religieuses relatif à la souffrance.
L’héritage grec avec le stoïcisme et
l’épicurisme, les diverses lectures juives de la
souffrance, le discours chrétien marqué par sa
tendance au dolorisme mystique et la théologie
augustinienne du péché originel, le silence du
Coran atténué par la valorisation de la
souffrance autoinfligée dans le shi’isme, la
voie hindouiste de libération offrant à certains
des techniques de déconditionnement et à
d’autres la dévotion au Dieu suprême guidant le
croyant vers la fin du cycle des réincarnations,
l’enseignement du bouddhisme faisant de la
souffrance et de la douleur autant d’occasions
d’un dur apprentissage des lois de la
contingence, de l’impermanence des êtres.
Quelques aperçus sur la conception chinoise,
africaine, maya et aztèque de la souffrance
complètent cette présentation.
Cette première partie se termine avec un
chapitre rappelant les principaux griefs
formulés contre Dieu par ses adversaires : son
indigne silence face au mal provoqué par les
tragédies naturelles ou politiques; son rôle de
valeur refuge favorisant l’attitude
démissionnaire devant les durs combats qui
attendent les artisans d’une justice immanente
et d’un monde meilleur. Ainsi donc, deux visions
irréconciliables opposent le croyant et
l’incroyant. Mais la souffrance, maîtresse
d’humilité, est susceptible de les réconcilier.
Son rôle n’est-il pas de stimuler en
l’ennoblissant la lutte contre le mal et la
fatalité?
La deuxième partie précise le sens donné au fait
de souffrir analysé sous l’angle
pluridisciplinaire. L’anthropologue évoque ici
la souffrance volontaire : le rituel
d’initiation, la souffrance vue comme punition
et l’expérience des mystiques dont le dialogue
avec Dieu est source de souffrances, d’angoisse
et parfois de désordres psychiques. Le médecin
rend compte de l’expérience du malade par
rapport au monde des bien-portants qui
l’entourent et soulève la question souvent
éludée de la souffrance au féminin. Enfin,
l’historien et le philosophe prennent acte de la
souffrance par rapport à la durée, à la mémoire,
en traitant de l’expérience bouddhiste et juive;
ils évoquent brièvement le possible recours à la
rédemption individuelle (résilience) ou
collective (théologies de la libération).
Dans un chapitre d’une trempe différente et
riche est souligné l’apport de la psychanalyse
dans son approche critique du discours religieux
chrétien sur la souffrance et de ses ambiguïtés.
Distinguant les souffrances utiles de celles qui
sont stériles, voire fausses quand elles sont
valorisées à des fins d’édification personnelle
et religieuses ou encouragées par la culpabilité
érigée en principe moral originel, Maurice
Bellet présentent des attitudes qui permettent
d’humaniser le fait de souffrir, en particulier
lorsqu’elle s’exprime par la parole et conduit à
la découverte d’une fragilité comme lieu d’une
percée vers un soi plus authentique.
Ce long parcours s’achève sur la question centrale du rapport
entre guérison (santé) et espoir du salut
éternel pour l’âme créée par Dieu. Michel Meslin
traite ici des cultes de guérison, de la
croyance au miracle et de son évolution et des
pratiques religieuses et charismatiques toujours
présentes aux marges de l’univers thérapeutique
médical. La science n’ayant pas de réponse à
donner quant au sort réservé aux humains après
leur mort, un tel langage permet aux seuls
croyants d’attribuer à leurs convictions
efficacité et signification.
Le mérite de cette publication est de poser la
question de la souffrance dans toute son
ampleur, alors que la fragmentation de
l’enseignement de la médecine en des disciplines
la relègue à un traitement par modules
interposés dans une liste d’autres sujets. Les
médecins collaborateurs plaident ici pour un
élargissement de l’étude de la douleur qui
prenne en charge la personne souffrante. Au-delà
de la reconnaissance des symptômes de la
maladie, il importe de tenir compte de ce qui
peut apaiser la douleur et soulager la
souffrance du malade, « la conception de la
douleur reposant non pas sur le symptôme, mais
sur l’individu et son comportement ». (p.23)
Il reste cependant qu’au plan philosophique et
moral, le défi de répondre à une telle
interrogation paraîtra à beaucoup insoutenable.
Ce n’est pas une telle prétention qui a guidé
les auteurs. La question du sens de la vie et
des êtres vivants, aussi ancienne que variée,
suscite des réflexions d’une telle complexité
qu’il est vain d’en attendre une réponse
satisfaisante et univoque. La pluralité des
approches du phénomène religieux, d’autre part,
associée à la diversité des philosophies et des
cultures témoignent aussi, à la manière des
pyramides, d’un fait encore à élucider :
l’aspiration enracinée au cœur de l’être humain
d’apercevoir en ce monde-ci, l’instant d’une
vie, les figures de l’après-vie, les lignes de
sa destinée, immortalisée dans les philosophies,
célébrée en poésie, transcrite dans des livres
de sagesse et affirmée dans des édifices sacrés
somptueux ou dans des monuments funéraires
grandioses.
Vision fragmentaire d’une réalité insaisissable,
témoignant d’un défi qui fait la grandeur
humaine. Les auteurs ont su en dévoiler
l’essentiel en lui donnant sa dimension: celle
d’une quête de guérison, d’une quête permanente
de sens. Ce désir justifie amplement leur projet
qui mérite, dans ses limites mêmes, d’être
salué.
Raymond Légaré
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