Livres
du mois
NOVEMBRE
2009
E.-Martin
Meunier, Le pari personnaliste : Modernité et
catholicisme au XXe siècle. Montréal, Fides,
2007.
Publié en 2007, cet excellent livre a toujours
une pertinence particulière dans les grands
débats actuels sur la présence du catholicisme
dans la société. Étonnamment, il n’a pas suscité
beaucoup d’intérêt, malgré le fait que Martin
Meunier est le co-auteur du livre Sortir de
la «Grande Noirceur »,
paru peu avant et reconnu comme innovateur. Dans
Le pari personnaliste, l’auteur adopte
une approche sociologique et philosophique. Il
s’inspire des écrits de Max Weber qui a analysé
l’éthique des religions pour mieux comprendre
leur impact sur la société.
Selon Max Weber, l’éthique protestante a été un
facteur important
─
un facteur parmi d’autres
─
dans l’émergence de la société moderne. Alors
que l’éthique catholique médiévale, totalement
vouée aux choses célestes, avait un effet plutôt
conservateur en défendant la stabilité de
l’ordre hiérarchique de la société, l’éthique
protestante, orientée vers l’engagement dans le
monde, avait un effet transformateur de la
culture. À la suite de Weber, les sociologues
ont analysé les éthiques changeantes des
religions pour mesurer leur impact sur la
société. Martin Meunier utilise cette méthode de
recherche.
Pour mieux comprendre l’évolution du
catholicisme au XXe siècle, il compare
« l’éthique post-tridentine », dominante dans
l’Église catholique du XVIe siècle au
commencement du XXe, et l’éthique dite
« personnaliste » mise de l’avant par certains
penseurs catholiques et promue, plus tard, par
des mouvements comme l’Action catholique. Selon
Meunier, l’éthique personnaliste a reçu l’appui
du concile Vatican II, même si elle est
présentement questionnée par le courant
conservateur de l’Église.
Meunier distingue trois caractéristiques de
l’éthique post-tridentine. 1) L’accent mis
sur la condition pécheresse des humains,
leur culpabilité et leur rédemption par le
sacrifice. 2) L’existence d’un ordre naturel,
objectif et immuable, créé par Dieu et
reconnaissable par la raison humaine. 3) La
capacité du clergé de régler tout ce qui
concerne la sphère évangélique et spirituelle,
faisant ainsi de l’obéissance la vertu
principale des laïcs. Par opposition, notre
auteur définit l’émergente éthique personnaliste
par trois principes. 1) La grande dignité de la
personne humaine, créée à l’image divine, est
le fondement de sa liberté et de sa
responsabilité sociale. 2) L’ordre du monde est
en évolution, même les vérités et les valeurs
sont le fruit d’un développement historique. 3)
Puisque l’Église, la communauté des baptisés,
est le corps de Christ, tous les membres, laïcs
et clergé, sont appelés à participer à sa
mission.
Dans les deux premières parties du livre,
l’auteur analyse les théologiens et les
mouvements pastoraux qui, dans le monde
francophone, ont été les premiers à proposer
cette nouvelle éthique. On y trouve des
chapitres sur le Père Lagrange qui a introduit
l’histoire dans l’interprétation de la Bible,
sur Péguy, prophète catholique engagé dans la
société, deux chapitres sur Jacques Maritain qui
a fait appel à la pensée de saint Thomas pour
justifier les droits humains et le régime
démocratique, trois chapitres sur Emmanuel
Mounier, l’auteur de la pensée personnaliste,
qui, en opposition à l’individualisme libéral et
au collectivisme communiste, prônait la liberté
de la personne humaine en même temps que sa
vocation à la solidarité et la responsabilité
sociale. Un autre chapitre traite des mouvements
dans l’Église, en particulier de l’Action
catholique, qui pratiquaient l’éthique
personnaliste.
La troisième partie du livre présente des
analyses de l’éthique personnaliste dans l’œuvre
des théologiens dominicains et jésuites de
France
─
dont les plus connus sont Chenu, Congar et de
Lubac
─
qui ont tous eu une grande influence sur
l’évolution de la pensée des évêques réunis au
concile Vatican II et sur la préparation des
documents conciliaires. Ces documents ont
pleinement épousé les trois caractéristiques de
l’éthique personnaliste: ils ont fait de la
dignité de la personne humaine, libre, solidaire
et responsable, le principe moral guidant la
réflexion catholique sur la vie en société; ils
ont reconnu l’évolution de l’humain dans le
monde ainsi que le caractère historique des
vérités et des valeurs; ils ont mis de l’avant
le sacerdoce universel des baptisés.
L’auteur se rend compte qu’il n’y pas unanimité
dans l’Église à l’égard de cette nouvelle
éthique. Mêmes les documents conciliaires
restent souvent ambigus, faisant une place à un
point de vue traditionnel à côté de l’éthique
personnaliste. Rappelant que, après une certaine
ouverture au monde moderne opérée par Léon XIII,
le très conservateur Pie X a fermé toutes les
portes et les fenêtres, l’auteur se demande si
Benoît XVI n’agit pas de la même façon en regard
de l’ouverture au monde vécue au Vatican II.
Gregory Baum
[
RETOUR ]