Livres
du mois
FÉVRIER
2012
Collectif, Mourir comment? Le débat sur
l’euthanasie. Montréal, Médiaspaul, 2011,
160 pages.
Dignement, jusqu’à la fin
La Commission spéciale sur la question de mourir
dans la dignité, dont les audiences se sont
tenues de septembre 2010 à mars 2011, devrait
déposer son rapport et ses recommandations le
mois prochain. Ce dépôt est attendu parce que la
question intéresse beaucoup les Québécois depuis
quelques années. Selon un sondage Léger
Marketing-Le Devoir dont les résultats ont été
publiés dans nos pages le 28 septembre 2010,
71 % des Québécois seraient d’accord avec la
légalisation de l’euthanasie, alors que 13 %
seraient contre et que 16 % suspendent leur
jugement. Preuve de cet intérêt pour la
question, 270 citoyens et regroupements ont
déposé des mémoires devant la commission.
Dans Mourir comment? Le débat sur
l’euthanasie, les éditions Médiaspaul ont
réuni huit de ces mémoires, présentés par des
associations professionnelles et des organismes
à vocation humanitaire reconnus, non
confessionnels et qui, sans nécessairement avoir
une position arrêtée sur la question de la
légalisation de l’euthanasie, partagent des
inquiétudes quant aux conséquences qu’une telle
décision pourrait entraîner.
Selon notre opinion préalable sur la question,
nous recevrons ces points de vue différemment.
Les opposants à la légalisation de l’euthanasie
y trouveront matière à conforter leur opinion.
Quant aux autres, majoritaires, semble-t-il, et
non dépourvus d’arguments valables, ils seront
peut-être ébranlés par les inquiétudes qui y
sont calmement formulées.
L’Association québécoise de prévention du
suicide (AQPS) affirme ne pas avoir « de
position ferme dans le débat », mais elle craint
toutefois que les bénéfices attendus de
l’euthanasie pour une minorité de personnes
nuisent à la lutte contre le suicide, en
présentant la mort provoquée comme une solution
acceptable à la souffrance. Le taux de suicide
d’une société, explique-t-elle, est influencé
par deux éléments : la souffrance des individus
et l’acceptation collective du suicide comme
solution à cette souffrance. « En acceptant les
demandes d’“aide à mourir”, écrit l’AQPS, quel
message passons-nous à toutes les personnes qui
souffrent de dépression ou d’autres problèmes de
santé mentale sans être en fin de vie? » Que
dit-on de la valeur de leur vie?
L’Association québécoise de gérontologie
n’hésite pas à se prononcer contre une
légalisation de l’euthanasie ou du suicide
assisté. Sa crainte principale concerne la
pression sociale qu’une telle décision ferait
peser sur les personnes vulnérables. « Dans une
société où sévit l’âgisme, où les vieux sont
déjà présentés comme responsables des
difficultés d’accès aux soins de santé ou du
déficit budgétaire, écrit cette association,
comment croire que le consentement à
l’euthanasie sera libre de toute pression
sociale? Qu’arrivera-t-il si le consentement est
donné par d’autres? » La volonté de recourir à
l’euthanasie, continue-t-elle, provient
principalement de quatre facteurs : le désir de
ne pas être un fardeau, le besoin de contrôler
sa maladie, la dépression ou détresse
psychologique et la douleur. Des soins
palliatifs adéquats, voire la sédation
palliative dans les cas limites, et la présence
des proches peuvent atténuer ces facteurs. Or,
le problème, c’est que « seulement 10 % des
Québécois ont accès aux soins palliatifs en fin
de vie, faute de ressources suffisantes ». Le
problème à régler est d’abord là.
Le Comité d’éthique du Réseau de soins
palliatifs du Québec va aussi dans ce sens. Il
déplore le fait que « le débat actuel laisse
entendre […] que sans la possibilité d’avoir
accès à l’euthanasie et au suicide assisté, il
ne peut y avoir de mort digne et que le
sentiment d’indignité ne peut être modifié par
des interventions appropriées ». Le comité, qui
réclame un accès universel aux soins palliatifs
et expose au passage « l’évolution dangereuse
des pratiques d’euthanasie » dans certains pays,
amène aussi le débat sur un terrain
philosophique, en reprenant la critique de
l’autonomie formulée par le philosophe Charles
Taylor dans un contexte plus général.
La culture contemporaine, qui s’abîme dans le
culte absolu de l’autonomie, de l’épanouissement
de soi, explique le philosophe, néglige le fait
que toute quête du sens de la vie s’inscrit dans
un « horizon préexistant de signification ».
L’être humain, en d’autres termes, est un
citoyen de droits, mais aussi, même à l’étape
ultime, « un citoyen de devoirs envers autrui et
envers la société » qui lui permettent d’exister
en le reconnaissant. D’où, selon Taylor, les
« exigences de la solidarité ». En ce sens,
conclut le Comité d’éthique du Réseau de soins
palliatifs du Québec, « la légalisation de
l’euthanasie viendrait accorder priorité à la
valeur “autonomie”, à l’origine du repli sur
soi, au détriment de valeurs prônant l’altérité
et la solidarité. Ainsi, la rupture du lien
social aurait pour conséquence l’isolement et
l’abandon plutôt que la promesse d’une
solidarité envers la personne malade, âgée ou
mourante […]. »
La Maison Michel-Sarrazin, un centre de soins
palliatifs, ne dit pas autre chose. « Mourir est
le plus solitaire des actes humains, mais
paradoxalement il est aussi le plus
communautaire, écrit-elle. Pourquoi? Parce que
nous sommes reliés les uns aux autres. Parce que
nous mourons les uns avec les autres. […] Nous
naissons et nous mourons dans une dépendance
absolue et nous ne pouvons rien y changer. Nous
mourons et les autres nous regardent mourir.
Nous avons besoin du soutien de nos semblables
pour entrer dans la vie, nous avons besoin d’eux
pour en sortir. Vivre jusqu’à la fin, affirmer
sa liberté jusqu’à la fin sont des souvenirs
motivants pour ceux qui nous survivent et qui
continuent leur itinéraire vers leur propre
mort. » Les soins palliatifs, on n’y échappe
pas, constituent la voie royale de cette mort
digne. Il reste à les rendre vraiment
accessibles.
Or, ces soins palliatifs sont méconnus et
incompris. Dans Ombres et lumières sur la fin
de la vie (Médiaspaul, 2010), le docteur
Patrick Vinay, spécialiste de la médecine
palliative à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal,
réfute quelques mythes entretenus à leur sujet
(sur la morphine qui tue, sur l’indignité du
malade, sur la souffrance intolérable) et signe
un éloge senti de leurs bienfaits. Œuvre
lumineuse d’un expert en médecine de fin de vie
et en humanité, ce petit livre chante avec
délicatesse la vie digne, même celle qui râle,
jusqu’au bout.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Le Devoir,
14 janvier 2012
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