Livres
du mois
AVRIL
2008
Olivier Le
Gendre, Confession d’un Cardinal, Paris,
Jean-Claude Lattès, 2007.
En prenant connaissance de ce titre, il nous
vient à l’idée de nous poser la question, qui
est ce cardinal qui se « confesse » ainsi?
Olivier Le Gendre, écrivain, journaliste français et
militant religieux, est un grand connaisseur des
milieux chrétiens et il est l’auteur de
plusieurs ouvrages sur l’Église. Dans ce livre,
il propose une lecture sous la forme d’une
conversation courtoise avec un cardinal. Une
conversation entremêlée d’anecdotes
significatives, de révélations et de
considérations historiques
Ce cardinal octogénaire, qui fut « ministre » de Jean Paul II,
souhaite « épancher son cœur » et dire
tout haut ce qu’il pense tout bas de l’Église
actuelle. Il y a un enjeu majeur qui sépare deux
grandes tendances de l’Église soit d’une part
une restauration des pratiques anciennes à
savoir l’Église visible, soit la naissance d’une
Église « invisible ».
Ce cardinal ne veut plus entendre parler d’une
restauration de ces pratiques anciennes. Cette
Église « visible » dite hiérarchique est au bout
de course en Occident et bientôt ailleurs dans
les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
Pour lui, cette nouvelle naissance « invisible »
de l’Église fait véritablement résonner
l’Évangile, une Église au ras des pâquerettes,
présente aux hommes et aux femmes sans souci de
doctrine, de structures ou de statistiques. Tout
au long de cet ouvrage, le cardinal précise
cette mouvance « invisible » de l’Évangile.
Le lecteur prend plaisir à partager le
« diagnostic » d’un prêtre de la hiérarchie qui
a quitté son ministère au Vatican pour se
consacrer aux enfants déshérités du Sud Est
asiatique.
Une de ses révélations concerne l’attentat de
Jean-Paul II. Il situe cet épisode dans le
contexte d’une guerre froide de plus en plus
« tendue » avec le Parti soviétique. Le pape
voulait apporter dans son pays natal son soutien
au syndicat « Solidarité » ou « Solidarnosc »
et bien attendu, Moscou ne voyait pas d’un bon
œil cette intervention papale.
Ainsi, à la suite d’une lettre très dure
adressée au Secrétaire général Leonid Brejnev
lui demandant de ne pas envahir la Pologne, il y
eut une conspiration pour assassiner le pape.
Évidemment, le Cardinal savait que, pour des
raisons diplomatiques, le Saint-Siège ne pouvait
publiquement pointer du doigt les vrais
responsables de l’attentat.
Du point de vue des considérations historiques, l’effet «
Humanae Vitae » a été décisif dans la cassure
pour un grand nombre de chrétiens. Ces derniers
espéraient une évolution au sujet du mariage et
de la contraception, à la suite du Concile
Vatican II. Paul VI n’a pas retenu les
recommandations des représentants du comité de
travail et, pris de scrupules, ne voulut pas
faire figure de pape rompant avec l’enseignement
reçu, en particulier avec l’encyclique de Pie XI
Casti Connubii (1928) .
À l'époque, l'encyclique de Paul VI eut l'effet
d'une bombe, car elle déclarait
« intrinsèquement déshonnête » toute méthode
artificielle de régulation des naissances,
réaffirmant ainsi la position
traditionnelle de l'Église
à l'encontre d'une
opinion publique très largement
favorable à un assouplissement de la doctrine
catholique. Cette prise de position
déclencha une profonde
crise d'autorité dans l'Église.
Ce dialogue nous présente l’avènement de Ratzinger à la
papauté comme un moindre mal. Le Cardinal aurait
souhaité plutôt un pape historien et plus porté
sur les questions pastorales que sur les
discours théologiques. « C’est un homme
vraiment de grande valeur, dit-il. Il l’a montré
en différentes occasions et il le montrera
encore. Mais à mon avis, il négligera sans doute
certains domaines à mes yeux essentiels pour se
consacrer à d’autres que je juge secondaires. »
C’est au Rwanda, « pays où Dieu aime le soir se reposer »,
qu’il découvre tout le drame de l’échec de
l’évangélisation. Avec le génocide (1994),
l’Église découvre une faillite chrétienne. En
effet « quand une religion dite chrétienne ,
met au centre de son message l’amour de Dieu et
du prochain, on est en droit de se demander si
des génocides survenant en terre chrétienne ne
sont pas le signe que cette religion a échoué
dans sa mission ».
Le Cardinal s’y rend en mission à la demande de
Jean-Paul II. Il y découvre l’horreur. Et son
séjour aux pays des mille collines lui permet
de prendre conscience progressivement que la
hiérarchie de l’Église est trop éloignée des
enjeux premiers de la foi et du monde.
« Nos critères de réussite relèvent d’une arithmétique
secondaire dérisoire. Le taux de pratique
dominicale, le nombre d’entrées chaque année
dans les séminaires, la quantité de personnes
présentes aux dernières JMJ comparées à celles
des années précédentes , le nombre de sacrements
de mariage célébrés, et celui du baptême, la
connaissance de la foi des enfants en fin de
catéchèse. »
L’essentiel, il l’a vu chez cette dame nommée
Donatienne, sur une des collines de Kigali. Elle
a recueilli six enfants abandonnés et
probablement orphelins. Elle les avait trouvés
affamés, au bord du chemin qui longeait le
marais où ils s’étaient cachés. Deux d’entre eux
étaient blessés sérieusement. Malgré son
désespoir, Donatienne, qui elle même avait perdu
ses propres enfants, a pris en charge ces jeunes
sans distinction de race, Tutsis autant
qu’Hutus.
L’essentiel est invisible aux yeux, disait Saint-Exupéry.
L’essentiel de l’Évangile est là chez cette
dame. Il est là, invisible, chaque jour, chez
ces personnes qui tentent de mettre un peu
d’humanité dans le monde où ils sont nés. Le
Cardinal l’exprime avec assurance, car c’est
là-dessus que nous serons jugés. La question que
tous doivent se poser, chrétiens dans ou hors
les murs de l’Église: « Aurons-nous réussi,
au nom de notre foi, à mettre un peu plus
d’humanité dans un monde qui semble saisir
toutes les occasions de se déshumaniser. »
Tout au long de son parcours, le Cardinal nous amènera à
découvrir ce qui a manqué dans la mission
d’évangélisation. Il se consacre, maintenant
qu’il est à sa retraite, aux plus pauvres, aux
enfants malades dans un pays (Thaïlande) où tout
s’échange et où sévit l’exploitation des
enfants, la pédophilie, la prostitution à grande
échelle, le tourisme du sexe, etc. Bref, « un
monde éclaté dans le sens où il est le lieu de
la concurrence effrénée, des conflits, des
inégalités, des manipulations, des
envahissements ». C’est la jungle!
Où est l’essentiel de l’Évangile dans ce monde?
Le Cardinal accompagnera un jeune malade du VIH dénommé Poo
sans chercher à le convertir. Cet homme d’Église
vit maintenant dans un pays où la religion
majoritaire est le bouddhisme. Donc, pas
question d’évangélisation, mais plutôt une
simple présence de la tendresse de Dieu,
sans bruit, sans apparat, à la manière d’une
« brise légère », comme lorsque Dieu se présente
à Élie (1Roi 19,9-13a).
Cette tendresse de Dieu, elle est là dans des gestes
semblables, posés dans un monde sans âme et
dangereux pour l’humanité. À l’instar des
Gandhi, des Mère Térésa, des Jean Vanier de ce
monde, « nous ne devons pas nous tromper sur
la nature des enjeux qui sont les nôtres».
Nous devons écouter « la brise » et faire vivre
l’essentiel du message évangélique.
« L’Église, ce n’est pas le Vatican, les conférences
épiscopales, les nonces. Ce sont des parents qui
transmettent leur foi à leurs enfants, c’est un
prêtre qui ouvre une maison pour les sidéens,
bref ce sont des gens croyants, prêtres et
laïcs, hommes et femmes de toute condition qui
vivent une pratique un peu banale, même si elle
peut être profonde, mais aussi des gens qui
inventent sans arrêt des manières d’être croyant
dans le monde. Bref, l’Église, c’est avant tout
un fourmillement d’initiatives et de
réalisations, connues ou inconnues. »
À travers cette lecture, nous sommes invités à partager une
« confession » déroutante, à nous laisser
caresser par cette « brise légère ». Dieu n’est
pas toujours où nous pensons. Nous devons
purifier notre regard pour discerner sa
présence. Cette lecture est donc une invitation
à mettre nous aussi, notre histoire sur la table
et à y donner le titre « confession » d’un ou
d’une…
Gilles Pilette
N. B. : Le cardinal nous propose de visiter le
site suivant : www.sarepta-org.net.
Il s’agit d’un réseau international de chrétiens
qui apprennent à se connaître et qui ont en
commun plusieurs convictions :
-
La «crise» de l'Église n'est pas due à des causes récentes,
objets des querelles stériles entre
progressistes et traditionalistes.
-
Le message chrétien sera à nouveau audible si des personnes
de foi ont le souci d'incarner, là où elles
vivent et au service du monde, la tendresse
de Dieu.
-
Une myriade d'initiatives individuelles ou collectives sont
menées dans cet état d'esprit.
-
Ces initiatives sont discrètes, vécues dans la prière,
l'ouverture aux plus pauvres, le souci de
donner à la foi chrétienne une expression
aussi proche que possible de l'Évangile.
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