Livres
du mois
JANVIER
2008
Pauline Jacob, Appelées aux
ministères ordonnés, Ottawa, Novalis, 2007,
254 p.
ÉDITH RICHARD :
La directive était nette, absolue et sans appel:
«Le débat sur l'ordination sacerdotale pour les
femmes est définitivement clos» (Ordinatio
sacerdotalis 1994). Et pourtant!...
La recherche théologique sur le sacerdoce pour
les femmes se poursuit toujours nonobstant
l'arrêté du magistère. Ça prend tout de même du
courage, de la détermination et, admettons-le,
un certain toupet pour ainsi défier
l'interdiction vaticane.
Pauline Jacob a relevé ce défi. Dans la foulée
de sa recherche doctorale, elle nous présente
les témoignages de 15 femmes qui disent
ressentir un appel au ministère sacerdotal ou
diaconal. Témoignages confirmés par 73 témoins
vivant un lien pastoral, professionnel ou
communautaire avec ces femmes.
Ce qui est remarquable dans ce livre, c'est
l'originalité de la démarche. II s'agit de L'APPEL.
II fallait y penser. Selon l'institution
ecclésiale, «seul l'homme (vir) est appelé par
Dieu à la prêtrise» mais non les femmes. L'Esprit-saint
serait-il sexiste? L'auteure nous fait connaître
des femmes qui n'entendent pas se laisser
définir par le Droit Canon mais plutôt par
rapport à elles-mêmes, de ce qu'elles ressentent
au plus profond de leur être. Elles
reconnaissent qu'elles sont l'objet d'une
élection, d'une distinction, d'une aspiration
venant de l'intérieur qui s'impose à la volonté
et pousse à l'action. Elles se sentent appelées,
elles le disent, elles le vivent. À l'aide d'un
parcours ignatien, l'auteure exploite «un filon
peu développé, celui du discernement vocationnel
que ces femmes se sont donné pour en arriver à
une telle certitude du coeur».
Dans un bref rappel historique, l'auteure
observe une étonnante convergence des arguments
avancés pour ou contre l'obtention du droit de
vote des femmes au Québec et ceux invoqués
aujourd'hui pour ou contre l'admission des
femmes au ministère sacerdotal ou diaconal et
cela tant «sur le plan de l'intégration sociale
que sur le plan de la conception de l'être
humain et sur le plan des rôles et des
fonctions». En fait, le débat s'articule autour
du binôme public/privé. Aux hommes, la sphère
publique, lieu du verbe et de l'action; quant
aux femmes elles sont assignées à la sphère
privée lieu de la vie, de l'amour et de la
famille. Dans un enchaînement cohérent, une
certaine place leur est accordée dans l'Église
mais dans une fonction de service sous l'égide
d'une direction cléricale.
On trouvera dans ce livre une abondante matière
à réflexion. Tout n'a pas encore été dit. Les
témoignages de ces femmes nous concernent et
nous interpellent; de plus nous partageons leur
souffrance du fait que l'Église n'accepte ni de
reconnaître leur vocation ni de les écouter.
Catherine de Sienne, docteure de l'Église, était
aussi interpellée par les problèmes de l'Église.
Au pape Urbain VI, elle écrivait audacieusement
ceci: «Votre autorité s'étend à tout; mais votre
vue est bornée comme celle de l'homme [...] Je
sais que Votre Sainteté désire ardemment avoir
des prêtres qui puissent la servir, mais il faut
pour cela les écouter avec patience ».
MARIE
GRATTON :
« Rome a parlé, la cause est entendue », ainsi
le voudrait l'adage antique et solennel. Mais
les femmes, elles, n'ont que faire de ce silence
définitif qu'on a voulu leur imposer à la fin du
siècle dernier, espérant ainsi clore le débat
sur l'ordination des femmes aux ministères
ordonnés. Les militantes de la cause, faisant fi
des interdictions, ont montré, avec une
courageuse constance et un aplomb toujours plus
vigoureusement affirmé, qu'elles n'auraient de
cesse aussi longtemps que le Vatican camperait
sur ses positions, sous le prétexte qu'elles
seraient l'expression de la volonté divine, et
non pas le fait d'un patriarcat impénitent.
La thèse doctorale que Pauline Jacob a consacrée
à ce sujet et le livre qu'elle en a tiré, et
dont il sera ici question, illustrent
admirablement une incontournable réalité : les
femmes qui s'estiment « appelées » aux
ministères ordonnés du diaconat ou du sacerdoce
cherchent à se faire entendre, mais surtout, et
c'est le plus difficile, elles veulent être
écoutées. Les victimes d'injustice et
d'exclusion intéressent notre auteure, elle qui
a d'abord travaillé comme psychoéducatrice dans
des centres pour jeunes en difficulté, puis
comme agente de pastorale au diocèse de
Montréal.
Lise Baroni Dansereau, qui en a signé la
préface, présente l'ouvrage de Pauline Jacob
comme « l'une des meilleures études publiées en
théologie pratique », et son expertise en ce
domaine est bien connue depuis longtemps.
Le livre comporte quatre chapitres et une
conclusion. Dans le premier, l'auteure se met
« À l'écoute des femmes et de leurs
communautés ». Dans le deuxième, elle élabore
« Une problématique dans un contexte en
ébullition ». Dans le troisième, elle analyse
« Les fondements théologiques du discernement
ministériel ». Dans le quatrième, elle nous
expose ce que peut devenir « La tradition
réinterprétée par les femmes ». Pour ce qui est
de la conclusion, elle ouvre sur une vision
renouvelée d'une « ekklèsia libre et sans
exclusion ».
Au premier chapitre, nous entendons la voix des
femmes qui se disent « appelées » aux ministères
ordonnés. Elles sont quinze, ont entre trente‑deux
et soixante-neuf ans, détiennent toutes des
grades universitaires. Treize d'entre elles sont
impliquées dans des activités de pastorale dans
différents milieux, une enseigne au secondaire
et une autre rédige une thèse de doctorat. Elles
sont toutes francophones et oeuvrent dans six
diocèses catholiques du Québec. Quelques-unes
sont les épouses de diacres permanents, et
perçoivent d'une manière bien particulière la
discrimination qui les frappe. Soixante-treize
« témoins » de leur « vocation », des collègues
de travail engagés en pastorale, des amies et
amis, des sœurs, un conjoint viennent exprimer
leur conviction que les femmes qui disent avoir
entendu l'appel de l'Esprit ont les qualités
requises pour devenir de bonnes pasteures.
Il est beaucoup question, dans ces récits de
vie, d'enfance pieuse, d'attrait précoce pour le
travail pastoral et d'engagement dévoué au
service de l'Église. Ces femmes trouvent injuste
le fait que, parce qu'elles sont femmes, on
refuse de reconnaître l'authenticité de l'appel
qu'elles disent avoir entendu. Elles n'en
continuent pas moins à consacrer leur temps,
leur intelligence, leur savoir-être, leurs
compétences professionnelles et leur
savoir-faire au service du Christ qui les fait
vivre et de l'Église qu'elles aiment envers et
contre tout. Il n'est jamais question de la
rémunération de ces personnes. Sont-elles toutes
bénévoles? Certaines touchent-elles un salaire
convenable ou plutôt symbolique? Il aurait été
intéressant de trouver des réponses à ces
légitimes questions.
Pour analyser le sérieux de l'appel que toutes
disent avoir entendu, Pauline Jacob a scruté le
discours de ces femmes à partir de trois points
de vue : « l'appel intérieur, l'appel manifesté
dans leur engagement social et ecclésial et
l'appel des communautés ». Dans tout ce qu'elles
disent d'elles-mêmes et dans tout ce qu'on dit
d'elles, on voit s'inscrire en lettres
majuscules l'esprit de service. C'est ce que
l'Église attend de toutes les femmes, c'est ce
qu'elle juge digne de sacraliser et de
sacramentaliser chez certains hommes, en
l'assortissant du pouvoir de l'Ordre. Aussi
longtemps que les femmes besogneront, aussi
longtemps qu'elles permettront de pallier la
pénurie de prêtres, n'est-il pas illusoire
d'espérer des changements structuraux, s'il
m'est permis de poser une question dont il me
semble, à tort ou à raison, connaître la
réponse? J'exprime ici, vous l'avez compris, mon
évaluation personnelle de la situation. Les
femmes qui rendent compte de leurs expériences
voient, dans leur infinie patience et leur zèle
ardent, les choses d'une autre façon. Le temps
leur donnera-t-il un jour raison?
J'ai pris un immense plaisir à la lecture du
deuxième chapitre. Il y est question de la
révolution féministe, et de l'impact de ce
mouvement social et politique sur la prise de
conscience des femmes face aux inégalités et aux
injustices dont elles souffrent dans l'Église
catholique. L'auteure salue au passage le
travail du groupe Femmes et Ministères comme
celui de L'autre Parole. La révolution
enclenchée dans l'Église anglicane a encore
ajouté de la pression sur les autorités
vaticanes, mais sans les faire changer d'idée,
nous le savons. Elles se sont juste un peu plus
agitées pour dire et redire : « Non ! »
Pauline Jacob a eu la brillante idée de comparer
les arguments utilisés par la hiérarchie
catholique pour refuser aux Québécoises le droit
de vote – un gain qui ne date que de 1940 – et
ceux qui continuent, prétendument, de justifier
l'exclusion des femmes des ministères ordonnés.
Je résume en quelques mots la démonstration fort
convaincante de l'auteure. D'abord, une certaine
conception anthropologique de la femme, héritée
d'Aristote, revue par Thomas d’Aquin, qui juge
le sexe féminin imparfait, et de ce fait devant
être, par nature, soumis et subordonné au sexe
masculin. Hier, comme aujourd'hui, on continue à
expliquer aux femmes qui elles sont, ce qui est
bon pour elles et ce qui ne l'est pas, à cause
de leur nature particulière. Ce qu'elles ont à
dire d'elles-mêmes n'intéresse pas, non plus que
leurs expériences. Dans le discours actuel, on
parle volontiers de leur égale dignité, mais
leur maternité est censée marquer leur existence
d'un sceau qui détermine leur destin. La sphère
privée est leur zone désignée; le reste du monde
est le domaine des hommes, et le sacré leur
chasse gardée.
Hier comme aujourd'hui, on persiste à croire que
les femmes ne veulent que gagner du pouvoir et
accroître leur prestige social quand elles
s'estiment « appelées ». Leurs engagements
politiques et religieux, même les plus dévoués,
deviennent aisément suspects. Hier, les femmes
n'avaient pas besoin de voter, disait-on, pour
exercer une influence bénéfique dans la société,
via la famille. Aujourd'hui, elles n'ont nul
besoin d'accéder aux ministères pour se mettre
corps et âme au service du Christ et de
l'Église.
Pauline Jacob énumère et explique brièvement
« les clés de compréhension apportées par le
féminisme » : « le genre » qui est une
construction sociale; « l'occultation » de leur
place et de leur rôle dans l'histoire, de leur
travail et de son impact économique; « le
corps », celui des femmes spécifiquement, et les
contrôles que la société et l'Église ont cherché
à lui imposer; et finalement « le quotidien »,
tissé de joies, de souffrances, d'aspirations,
d'espérances, et qui accorde une juste place à
l'expérience des femmes. Cette grille d'analyse
du mouvement féministe a guidé et éclairé les
revendications que celles-ci ont faites dans
l'Église.
Le troisième chapitre traite des « fondements
théologiques du discernement ministériel ». Les
femmes rencontrées par l'auteure se disent
appelées aux ministères ordonnés du diaconat ou
du presbytérat. La constance de leur engagement
zélé au service de l'Église, malgré tous les
obstacles rencontrés, témoigne, hors de tout
doute raisonnable, du fait qu'elles semblent
bien avoir entendu un « appel intérieur ». Pour
ce qui est de « l'appel extérieur », on pourrait
croire à tort qu'il ne peut venir que des
autorités hiérarchiques, mais elles refusent de
le lancer, puisqu'elles ont décidé que Dieu
n'appelait pas les femmes. Point à la ligne.
Elles ont compté sans l'Esprit présent au sein
des communautés chrétiennes. Or celles-ci
reconnaissent dans certaines femmes les qualités
de cœur et d'esprit qui font les bonnes
pasteures. Puisqu'elles croient en Dieu,
manifestent de la liberté intérieure, de la
maturité et un bon équilibre, et que de plus
elles sont présentes à la vie de leurs
communautés et en perçoivent les besoins, elles
devraient être considérées ipso facto comme des
candidates de choix aux ministères ordonnés.
Elles savent rassembler, animer et faciliter la
compréhension du message évangélique. Qui dit
mieux? Que leur manque-t-il donc? Il leur manque
d'appartenir au sexe masculin. Pauline Jacob
nous rappelle pourtant, dans des pages qu'il est
bon de relire, que dans les premiers siècles
chrétiens, la reconnaissance de l'appel aux
ministères ne tenait pas aussi mesquinement à un
seul critère aussi tristement étriqué.
Dans le quatrième chapitre, nous voyons comment
la Tradition peut être réinterprétée par les
femmes. Leur arrivée en pastorale a déjà eu un
impact qu'on ne peut nier. Plusieurs ont abordé
leur travail sur le terrain et l'ont nourri par
des études théologiques et exégétiques. Cela
laisse des traces. Leur accession aux ministères
ne pourrait qu'accroître leur influence. Un bon
pasteur nourrit les êtres qui lui sont confiés,
spirituellement, psychologiquement,
intellectuellement et physiquement. Il veut les
renforcer, leur donner du pouvoir, il se met en
quête de leurs besoins, cherche à les combler en
utilisant toutes les ressources de la
communauté. Il fait preuve de compassion et
développe l'autonomie. En Jésus de Nazareth des
femmes ont vu un modèle du pasteur selon le cœur
de Dieue, et elles s'y sont attachées.
Quand les femmes ont eu accès aux études
théologiques et exégétiques, elles ont mis la
tête dans la porte... D'autres, en travaillant
sur le terrain, y ont mis et la tête et le pied
et le cœur, et se sont rendues indispensables !
Rien n'est plus tout à fait comme avant. Une
nouvelle grille de lecture et d'interprétation
de l'Écriture et de la Tradition s'est dessinée.
Mieux, elle est aujourd'hui partie intégrante de
la Tradition vivante du christianisme.
Pauline Jacob conclut son ouvrage sur une note
d'espérance. Elle croit qu' « un jour des
chrétiennes et des chrétiens se lèveront pour
dire: "C'est assez!", et montreront la route à
prendre aux décideurs » de l'Église. Mais ce
cri, est-ce qu'il ne retentit pas déjà? La
hiérarchie catholique ne lui fait-elle pas
obstinément la sourde oreille? L'ekklèsia
« libre et sans exclusion » dont elle rêve avec
les autres féministes chrétiennes existe déjà et
grandit dans l'esprit et le cœur d'un nombre
toujours croissant de femmes et d'hommes de
bonne volonté. Il me semble que c'est là, et
nulle part ailleurs, qu'il faut placer son
espérance.
Les femmes que nous présente Pauline Jacob sont
déchirées : elles souffrent des obstacles qu'on
dresse sur leur route, et trouvent leur joie à
marcher... Allez donc les rencontrer.
L'autre Parole,
no 118, été 2008
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