Livres
du mois
SEPTEMBRE
2008
Pierre Vadeboncoeur, La clef de voûte. Montréal, Bellarmin, 2008,
168 pages.
Vadeboncoeur en vérité
Pierre Vadeboncoeur, sur l’essentiel, ne discute
plus. Dans La clef de voûte, un essai
d’une rare intensité dans lequel il explore et
cherche à dire son espace intérieur, il n’hésite
pas à affirmer qu’il n’a pas à présenter ses
raisons. « Cela, écrit-il, ne relève pas de la
critique. C’est que je ne dépends pas d’une
tradition où règne l’esprit de discussion. Je
pense à autre chose, je veux autre chose. »
Et cette autre chose, difficile à évoquer « en
termes clairs et facilement accessibles »,
relève de la mystique qui, insiste Vadeboncoeur,
est un fait et, comme tel, elle précède tout
raisonnement, et non seulement elle le précède
mais elle en est indépendante ». Contre les
philosophes qui heurtent les « absolus » en lui,
l’essayiste dit rejeter les débats académiques
pour mieux embrasser l’expérience poétique et
mystique. « Sauf dans les matières pratiques,
précise-t-il, je suis orienté vers ce que l’on
contemple et non vers ce que l’on discute. Je
laisse ceci à d’autres, maintenant indifférent à
leurs conflits. » Contre le cynisme et le doute,
contre la révolte même, entendue au sens
métaphysique, Vadeboncoeur veut témoigner de son
« accord avec l’Existence plutôt qu’avec les
raisons de douter d’elle ».
Il y a, on l’aura peut-être entrevu dans les
lignes qui précèdent, du Pascal et du Péguy dans
ce livre d’un vieil homme libre, souverain, qui
dit sa vérité sans s’embêter de la réception
critique qu’on pourrait lui faire. C’est, au
fond, de sa foi que traite Vadeboncoeur, mais
d’une foi au-delà des dogmes, des formules et
des normes usuelles, d’une foi qui, pour être
difficile à partager, n’en repose pas moins
comme un fait d’évidence au fond –il le dit avec
ce terme- de son cœur, comme « une expectative,
une sensibilité, une aspiration, une
anticipation, une connaissance avant la lettre,
une orientation, un pré-savoir, toutes choses
vagues qui déplaisent fort au rationalisme ».
Jamais, écrit-il, depuis la jeunesse, ce lien
« avec un être personnel que je ne nomme
pourtant pas mais qui habite je ne sais comment
ma conscience d’une manière aussi constante que
l’est celle-ci même » ne l’a quitté. « J’ai le
sentiment, lance-t-il, de n’être pas seul »,
même si cette idée reste extrêmement difficile à
rendre.
Il dira encore, pour essayer de faire apparaître
plus clairement cet espace intérieur aux yeux du
lecteur, que « ce fameux Lieu où il n’y a rien
est un lieu où non seulement il y a quelque
chose mais où ce quelque chose est transcendant.
Un peintre, un musicien savent cela. Cette
transcendance ne peut être décrite. […] L’ultime
est ce qu’il y a de plus indéniable mais de
moins évident. »
Évoquer cette expérience de la transcendance,
pour Vadeboncoeur, ce n’est pas se perdre en
spéculations sur le divin, mais plutôt de tenter
de rejoindre l’humain en sa vérité comme,
écrit-il, le fait le cinéaste Bernard Émond ou
encore l’Évangile en étant « attentif à toutes
les misères comme aux faiblesses morales » et en
allant « chercher les hommes là où ils sont, là
où individuellement ils en sont rendus ». Or
cela, dans la société contemporaine, se serait
perdu. « L’extérieur, se désole l’essayiste
d’humeur parfois trop chagrine, est devenu
l’espace préféré de la conscience et de
l’attention, ou plutôt de l’inconscience et de
la distraction. » Et, croyant ainsi discréditer
une transcendance imposée de l’extérieur, cette
société aurait rendu l’humain étranger à
lui-même.
L’effacement de la notion de faute a affranchi
l’humain, mais ce fut de sa propre
responsabilité personnelle, et ce mouvement
général d’indifférence à l’intériorité l’a livré
au relativisme et au fatras qui caractérisent le
« climat de pauvreté métaphysique et morale » de
la société contemporaine, assène le moraliste
avec des accents de Benoît XVI.
Dans un renversement de perspective fidèle à
l’esprit de Péguy et, dans ce cas, pas très
papal, Vadeboncoeur relie cette débâcle de la
mystique à un effondrement du sens politique.
« On se croit dans une gauche, explique-t-il,
alors qu’on s’engouffre à plein dans une droite.
Qu’existe-t-il de plus à droite que la licence?
La gauche, dans les divers ordres, est plutôt
interrogation, inquiétude critique, morale; la
droite est plutôt refus de s’interroger, volonté
libérée de l’éthique. La gauche est plutôt le
droit; la droite plutôt l’intérêt et
l’arbitraire. »
« J’invente généralement tout à mesure. Je me
confie en ce qui en moi en sait plus que
moi-même. Je n’écris pas comme on raisonne »,
écrit Vadeboncoeur pour résumer sa méthode plus
artiste qu’argumentative. Pour dire une
expérience de la transcendance qui évite à
l’humain de se perdre en croyant se gagner,
cette prose brûlante, même si elle déconcerte
souvent et s’emporte un peu trop, s’imposait
probablement.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Le Devoir, samedi le 30 août 2008
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