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NOVEMBRE  2008
 

Pietro De Paoli, La confession de Castel Gandolfo, Paris, Plon 2008. 220 p.
 

Dans ce récit où la fiction n’est pas si éloignée de la réalité, l’auteur convie le lecteur à tout un événement. Le pape a invité à Castel Gandolfo un célèbre théologien, ancien collègue d’université et collaborateur au Concile Vatican II, victime avouée de l’ostracisme de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. L’échange sera vif et le dialogue percutant sur les enjeux actuels de l’Église. On l’aura deviné : le scénario évoque la rencontre de Benoît XVI et de Hans Küng en septembre 2005 à Rome, sans toutefois les nommer.

Au terme de leur carrière ecclésiastique, l’une marquée par un immense travail d’érudition et de réflexion théologique que la Curie a sanctionné par un interdit d’enseignement dans toute institution catholique, l’autre commencée également à l’université, puis continuée à Rome comme expert au Concile, poursuivie au sein de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et s’achevant par une élection au trône pontifical. Deux destins opposés, deux visions de l’Église, deux fidélités à l’Église qui s’affrontent.

Le Pape défend son institution et son rôle, tandis que le théologien combat pour la liberté de l’Évangile face à une Église qui s’en est éloignée. Le style n’est pas sans rappeler le Huis Clos de Jean-Paul Sartre : il est sans concession. Le théologien et le Pape posent chacun leur diagnostic sur les difficiles relations de l’Église avec le monde. Pour le premier, l’antimodernisme continue à dominer, quatre siècles après la Réforme, marqué par une incapacité de s’ouvrir à la société et à la culture ambiante. D’où les condamnations des valeurs du monde et des mœurs actuelles par le Pape, outré par la pensée relativiste et la théologie faible qui en est le rejeton. Il y oppose la Vérité, celle de la Tradition et de la distinction entre le bien et le mal. Sur ce terrain dogmatique, l’affrontement est inévitable et vigoureux. Le théologien plaide pour une évolution du système centralisateur romain, tâche à laquelle le Pape se reconnaît impuissant à s’atteler :  trop de fidèles attendent encore de lui, de l’icône qu’il est devenu, qu’il continue à se porter garant du dogme et de la morale traditionnels.

Forts de leurs convictions, les deux interlocuteurs n’entendent pas se défiler devant les arguments de la partie adverse. Le Pape ne cède pas devant les assauts du théologien qui conteste le langage inactuel de la théologie, le culte de Marie perçue comme un ersatz de déesse mère, la religion fondée sur le sacré et non sur l’affranchissement de la religiosité. Ce débat sur le rôle de la religiosité dans le catholicisme constitue d’ailleurs un temps fort de l’échange. L’audace du théologien lui permet de déboulonner de fausses certitudes : la croyance au péché originel à laquelle même un enfant de huit ans s’objecterait aujourd’hui. L’aggiornamento promis de l’Église tient non pas à un renouveau de la Vérité à transmettre qu’à une redéfinition de son langage, de son universalité, de la responsabilité et du pouvoir conféré aux acteurs ecclésiaux à tous les échelons, et à la fraternité, valeur idéale que beaucoup de nos contemporains partagent sans la revêtir d’une transcendance.

Mais c’est au sujet du rôle de la femme que l’écart entre ces deux personnages s’agrandit. Le théologien marque ici des points en s’attaquant à la position patriarcale défendue par le Pape. Dieu peut-il être annoncé et présenté en des termes aussi démodés? Et la loi naturelle? objecte alors le Pape qui n’hésite pas à faire l’éloge de la maternité? « Je crois que le Christ nous libère, nous affranchit de ces rôles », répond avec vigueur le théologien. Plus loin, il s’élèvera contre la tendance à confondre la vie humaine avec le matériel génétique humain, à idolâtrer le biologisme obscurantiste et fondamentaliste dont l’Église est complice.

On ne dévoilera pas ici le dénouement de l’intrigue : pourquoi le Pape a-t-il fait venir son ex-collègue à Castel Gandolfo? Pourquoi accepte-t-il de subir sans trop s’en plaindre les leçons du théologien progressiste? Sans doute, le Pape admire-t-il la liberté du propos de son illustre interlocuteur. Tout en défendant l’institution, il excuse en partie les excès de langage de son visiteur. Mais la fin du récit sera davantage éclairante quant à son attitude présente et justifiera amplement le titre de l’ouvrage.

Être du système ou ne pas en être, voilà la question shakespearienne soulevée par cet échange animé et nourri de culture théologique, d’histoire et d’intelligence de la foi, au cours duquel le Pape se montre passablement accueillant. La critique s’y déploie en toute liberté avec verve et courage et la place attribuée à l’examen de l’institution avantage le théologien. Au reproche de relativisme, ce dernier répond en présentant l’hérésie comme la recherche de la pureté. La soumission aveugle à la tradition en est une forme, quand elle se limite à la transmission du dépôt sacré. Elle équivaut dès lors à la quête utopique de la pureté.

Pierre et Paul n’ont pas tout à fait fini de s’expliquer, voire de s’affronter. Cela ressort de ce dialogue empreint d’un profond attachement à l’Évangile et à l’Église. Mais l’universalité du message du Christ ne peut se limiter à la vision romaine de notre époque. Elle est à reconstruire avec l’avancée de l’humanité. S’attarder à la figure du monde passé ou opter pour une Église en prise sur un monde qui se renouvelle : voilà le dilemme que soulèvent nos deux personnages. S’agit-il in fine d’une simple querelle de mots, comme le suggère le Pape. À quoi répond le théologien : « Mais c’est avec des mots qu’on annonce le Salut, et nos mots, les vieux mots de l’Église, qui les entend et les comprend encore? » La réconciliation avec le monde presse. Paul en a pris son parti. Il reste Pierre à convaincre.


Raymond Légaré

 

 

 

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