Livres
du mois
JUILLET
2010
Pietro De Paoli, Dans la peau d’un évêque,
Paris, Plon 2009. 294 p.
Dans son journal
intime, l’évêque d’un petit diocèse français
note ses réflexions en lien avec ses activités
pastorales et les événements qui touchent à
l’Église. En un rythme soutenu, le récit
enchaîne les événements qui tissent l’emploi du
temps sans surprise de l’évêque et que gère avec
exactitude Roberta, sa secrétaire. Sauf pour une
possible tumeur au cerveau qui l’oblige à subir
des tests à l’occasion. Cet imprévu menaçant, il
préfère le garder secret pour le moment. Au fil
des jours, de ses obligations pastorales et de
quelques rares échappées au bord de la mer pour
faire le point sur sa vie, le narrateur
réfléchit gravement à cette Église en déclin
marquée par les pénuries d’effectifs : manque de
prêtres, de collaborateurs laïcs, sans compter
la raréfaction des ressources matérielles et
l’absence de perspectives d’une embellie à court
terme. Ce clergé surchargé s’interroge à tous
les niveaux sur le sens de son engagement.
Pourquoi devenir prêtre et le demeurer lorsqu’on
est impuissant à faire évoluer la situation?
Qui plus est,
Rome propose à ses prêtres le fantasme du Curé
d’Ars pour attirer les vocations. En haut lieu,
on ne pense pas au renouveau mais à la
restauration d’un âge d’or imaginaire, celui de
la chrétienté disparue. Et comme la structure
hiérarchique de l’Église actuelle n’a pas même
été ébranlée par les décisions du Concile
Vatican II, les évêques encaissent les
directives romaines en fils obéissants, bradant
ainsi leur liberté d’expression par crainte de
représailles et des dénonciations des groupes
traditionalistes.
Un sentiment de
solitude finit par surgir, lié au doute sur la
valeur du renoncement à l’amour humain et à la
paternité (très beau passage sur Monique qui
aurait pu…mais) auxquels s’ajoute les crises qui
secouent l’opinion publique et les catholiques
avec l’éclatement du scandale de la pédophilie
dans le clergé.
Que faire? En
est-on aux derniers temps du catholicisme? Les
évêques sont inquiets, mais lors de leur
assemblée annuelle, les vraies questions sont
éludées. La relève? Les laïcs, les femmes en
particulier sont prêtes à l’assurer. Mais le
courage pour changer les choses semble manquer
aux successeurs des apôtres. Ils ont peur.
Bonne nouvelle
enfin. Après trois mois d’inquiétude, la menace
de tumeur au cerveau se dégonfle : les tests
n’ont rien révélé. Célébration de la vie
retrouvée et foi en Dieu perçue comme
nécessaire, plus que jamais. Mais sur le front
institutionnel, les choses ne s’arrangent pas.
Le Pape et la Curie alimentent l’atmosphère de
crise avec l’affaire de la réintégration
envisagée des prélats intégristes dont l’un est
négationniste. Autre faux pas :
l’excommunication par l’archevêque de Recife des
auteurs de l’avortement d’une fillette violée
par son beau-père, décision perçue par l’opinion
publique comme inhumaine et peu évangélique.
S’ajoute enfin la déclaration de Benoît XVI sur
l’usage du préservatif incapable selon lui
d’enrayer la propagation du sida en Afrique.
Devant ces
prises de position, les catholiques
s’interrogent : les instances de l’Église
ont-elles perdu contact avec la réalité. La
colère inspire certains propos peu flatteurs à
l’égard du pape, « ce petit professeur qui joue
au pape », cet intello solitaire qui n’ose
confronter son point de vue avec des opposants
comme le ferait un vrai intellectuel. Les
évêques doivent subir l’assaut, bien qu’ils
préfèrent sans doute défendre les valeurs du
Christ qui ne fut pas un grand partisan de la
Loi. Mais la tiédeur de leur défense ne leur
fera pas d’amis chez les partisans du pape.
Vatican II oublié, voilà les résultats. Mais il
faut sans doute reconnaître qu’on ne doit pas
mettre du vin nouveau dans de vieilles outres.
Au-delà de l’impuissance actuelle des
catholiques libéraux face au repli sectaire
encouragé par Rome, demeure l’annonce de
l’Évangile. Comment y procéder dans le contexte
actuel, dans les structures actuelles? Comment
célébrer la messe sur le monde et non pour les
croyants d’une religion figée.
L’évêque
n’entérine pas les prises de position de son
entourage, surtout les plus cinglantes. Mais
dans la fidélité à son rôle se cache une colère
qui ne semble pas près de s’apaiser. Homme de
prière, il croit au lendemain, à l’avenir du
message du Christ en Église. Mais comment? Le
métier de pasteur autrefois bien défini, estimé,
se vit aujourd’hui dans l’incertitude et le
quasi-anonymat. A l’hôpital, les jeunes ne le
reconnaissent pas. Désintéressé, le service de
l’Église et des croyants est d’abord service de
Dieu et du Christ. Il peut être un fardeau par
moments. C’est alors qu’il faut se poser les
vraies questions et parler en son nom et non
exclusivement par voix autorisée. Tous ne
peuvent le faire. Pietro De Paoli juge le risque
encore trop grand sans doute : il use d’un
pseudonyme pour faire connaître ses inquiétudes.
On le comprend. La Curie n’est pas tendre pour
ses critiques. Vaut mieux patienter et attendre
des temps meilleurs. Mais jusqu’à quand
faudra-t-il remettre le débat et lasser la
patience des croyants sincères? Nos
contemporains ne se reconnaissent plus dans
cette Église vieillissante aux réflexes d’un
autre âge. Pour refaire sa crédibilité, il vaut
sans doute mieux compter avec les vivants
qu’avec les morts. Les croyants prennent de
l’âge, ils n’ont guère le loisir d’attendre des
changements. Heureusement pour eux, à la base,
les choses se passent autrement.
Raymond
Légaré
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