Livres
du mois
JANVIER
2011
Pietro De Paoli, Lettres à un jeune prêtre.
Préface de monseigneur Jean-Michel di Falco
Léandri. Paris, Plon, 2010.
UN SACERDOCE au service des hommes
Catho et néanmoins évangélique
Composé d’une douzaine de lettres fictives
adressées par un évêque de tendance progressiste
à un jeune prêtre plutôt traditionaliste, ce
remarquable petit livre est catholique à
plusieurs titres. D’abord, au meilleur sens du
terme : en offrant le message foncièrement
universel de Jésus, « bonne nouvelle » proposée
sans préalable à tous les hommes
–
c'est ce qui sera retenu ici. Puis, en un sens
plus spécifique : en portant un intérêt
particulier au sacerdoce et à l’eucharistie, et
en se souciant du vécu actuellement malaisé des
prêtres. Enfin, accessoirement, d’un point de
vue catho-catholique : par une photo trompeuse
sur la page de couverture, à travers la préface
d’un prélat dont la prudente ambivalence
ecclésiastique cache mal les solidarités
institutionnelles, et moyennant un épilogue
inattendu. Que le lecteur qui bute sur la
signature de « Monseigneur Jean-Michel di Falco
Léandri, Évêque de Gap et d’Embrun » (excusez du
peu!) passe outre : les lettres de l’évêque
imaginaire Marc Belhomme rachètent mille fois la
préface
[1].
Dédié aux prêtres, il va de soi que le livre
parle prêtrise et célébration de la messe. Cela
n’intéresse pas tout le monde au premier chef,
mais cette approche s’avère en fin de compte
bienvenue en dépit des limites de la théologie
qui la sous-tend. Beaucoup d’hommes engagés dans
cette voie y puiseront espérance et courage face
à une évolution qui décrédibilise leur vocation
et malmène leur existence. Leur consolation
passera par un salutaire examen critique des
fonctions sacerdotales issues d’une histoire
bimillénaire qui a souvent mêlé le pire au
meilleur. Et elle se nourrira de la conviction
sereine et joyeuse qui inspire ces lettres quant
à la possibilité de servir nos contemporains
selon l’évangile en assumant les exigences
constitutives du sacerdoce chrétien. Autre
utilité de ces lettres, et non la moindre, elles
proposent un cadre de dialogue et de
collaboration des plus féconds entre les prêtres
et les laïcs, tout à fait approprié au
dépassement des oppositions stériles liées à un
héritage religieux révolu.
Mais cette correspondance vaut surtout par son
esprit évangélique. Par delà les préoccupations
ecclésiastiques et une représentation dépassée
de l’Église et des sacrements, elle interpelle à
partir de l’évangile n’importe quel chrétien et
jusqu’aux non-chrétiens qui s’interrogent sur
l’évolution spirituelle de la société moderne ou
post-moderne.
D’une foi libre
et responsable, les lettres de Marc Belhomme
sont précieuses
par leur modestie autant que par leur lucidité.
Elles prennent à bras le corps les graves
questions
que soulèvent non seulement le
mal-être du clergé happé par le doute ou la
présomption après Vatican II, mais
l’effondrement du christianisme traditionnel en
général et le vide qui s’ensuit. Chacun pourra y
trouver, rapporté aux difficultés que
rencontrent l’Église et le monde contemporains,
ce qui constitue l’essentiel du message de Jésus
de Nazareth
[2]. Les nombreuses citations proposées
ci-après ne visent qu’à susciter l’envie de lire
ces lettres qui sont d’une richesse impossible à
résumer, marquées par la transcendance d’une foi
profonde en même temps qu’empreintes de
compréhension et de tendresse, écrites dans un
style enlevé et plaisant.
Une foi libérée du passé
Face aux difficultés, les hommes aiment
idéaliser le passé. Marc Belhomme refuse cette
régression et s’inscrit résolument dans le monde
présent au nom de sa foi en un Dieu qui
intervient dans l’histoire. Les épreuves pouvant
elles aussi être providentielles, il n’hésite
pas à écrire : « Les signes de la “ruine de la
chrétienté” à travers les églises vides ne
m’émeuvent guère... Les clercs, nous avons perdu
notre situation de puissance économique,
politique, sociale, culturelle... N’est-ce pas
la situation que Dieu lui-même a choisi d’avoir
devant sa créature? » S’affirmant, pour cette
raison, « très heureux que nous, les prêtres,
les évêques, ayons quasiment perdu la
considération et la reconnaissance sociale que
nous avions autrefois », il se réjouit de
constater que « la plupart des gens n’ont plus
peur d’être damnés, plus peur d’aller en
enfer », qu’ils ont réussi à se délivrer des
terreurs religieuses.
Le dénuement qui résulte de cette évolution
permet de relativiser la gloire dont l’Église
s’est parée durant des siècles, et de scruter
les exigences d’une incarnation actuelle de
l’évangile. La disparition de l’ancien ordre
social et religieux n’a rien d’affligeant aux
yeux de Marc Belhomme, au contraire : « À y
regarder d’un peu près, cette “chrétienté” était
un monde terrible et violent. La vie humaine n’y
avait pas grand prix. Les famines et les
épidémies fauchaient des générations entières.
Pense à la mortalité infantile, à toutes ces
femmes qui mettaient des enfants au monde “pour
la mort”... Pense aussi à la violence sociale, à
l’outrecuidante richesse des riches, à leur
superbe, à leur arrogance... Pense à la violence
de la justice, à la torture, à l’atrocité des
condamnations à mort. Ce monde dit “chrétienté”
ne me semble guère enviable et je ne vois pas
qu’il ait été plus juste, ni plus paisible, ni
plus miséricordieux que le nôtre. »
Marc Belhomme ne se montre pas plus indulgent
pour l’Église en tant que système
politico-religieux. Il rappelle qu’elle a
continûment été inféodée aux catégories sociales
dominantes : à l’aristocratie, puis à la
bourgeoisie et aux puissances d’argent. Âprement
attachée à ses privilèges et défendant par
solidarité ceux de ses alliés, elle s’est
régulièrement opposée aux remises en cause de
l’ordre social établi, et notamment « à tout ce
qui était issu de la Révolution française : les
droits de l’homme, la liberté de conscience, la
démocratie et la République ». Soigneusement
occultée, son attitude au cours de la Deuxième
Guerre mondiale a été particulièrement
honteuse : « L’épiscopat français, à part
quelques notables et héroïques exceptions près,
s’est acoquiné avec le pouvoir de Vichy, a béni
la “révolution nationale” et s’est donné sans
état d’âme à la collaboration. »
La perte des savoirs religieux traditionnels ne
chagrine pas Marc Belhomme. L’oubli de la
« caricature de Dieu »que le catéchisme et la
prédication ont couramment véhiculée lui paraît
plutôt satisfaisant : « Un petit Dieu, mesquin,
ratatiné, un Dieu enfermé dans le carcan des
mots, emprisonné dans l’étroitesse de nos
petites cervelles et de nos cœurs secs. » Si nos
contemporains n’ont pas « envie de voir Dieu »,
de le retrouver, c’est parce que beaucoup
estiment « l’avoir assez vu », certains allant
jusqu’à dire qu’il « leur en a assez fait
voir ». Avant de vouloir enseigner Dieu aux
autres, il faut essayer de les comprendre et
apprendre à les accompagner sur leurs chemins,
en écoutant le Dieu qui marche à leurs côtés. La
connaissance évangélique ne relève d’aucun
savoir ou pouvoir, elle ne peut s’acquérir qu’à
la faveur d’un partage, d’une communion. Marc
Belhomme exhorte son correspondant à « découvrir
qu’il a un cœur de chair, capable de se réjouir
avec ses frères et sœurs, et non un cœur de
pierre sur lequel serait gravé une loi
d’airain ».
Pour éclairer la désertion des lieux de culte,
Marc Belhomme ose une comparaison pour le moins
surprenante, voire choquante : « Quand on ouvre
les portes des prisons, en général, les gens
sortent plutôt qu’ils n’entrent. » Il s’explique
en ces termes : « La pratique religieuse était
une obligation sociale et le message était un
message de contrainte et de chantage : nous
avons les clés du ciel, si vous ne nous écoutez
pas, vous serez damnés. » Au jeune prêtre qui
déplore que le « véritable sens du
catholicisme » se soit perdu, il répond sans
ambages : « Si c’est la logique de la terreur,
je ne regrette rien. Tant pis si les églises
sont vides parce que les gens y venaient pour de
mauvaises raisons. » Monseigneur Lefèbvre ne
s’est pas trompé, dit-il, en affirmant que
Vatican II a sapé la religion : « Le poison du
concile, c’est la déclaration sur la liberté
religieuse et son corollaire qui est la liberté
de conscience. » Mais vouloir conserver ou
restaurer la religion n’est qu’une vaine
obsession, alors qu’il faut « passer d’une
pastorale de la peur à une pastorale de la
responsabilité » pour que l’Église rayonne
l’évangile.
De vieux démons toujours vaillants
Il se dit que l’Église manque de visibilité et
qu’elle devrait par conséquent s’afficher
davantage. Marc Belhomme rejette ce point de
vue : « De la visibilité, nous en avons : il y a
des églises vides et fermées partout... Être
visible, c’est facile... Mais est-ce que ça fait
résonner l’évangile? Notre visibilité n’a aucune
importance, nous ne sommes pas une
multinationale qui mène une politique d’image. »
L’évangile n’est pas assimilable à une
marchandise qu’il serait possible de promouvoir
par la publicité comme un quelconque produit
alimentaire, des contrats d’assurance ou des
services bancaires. Orchestrer des
grands-messes, de grandioses rassemblements, des
campagnes médiatiques est une mode qui ne mène à
rien de durable : « Jean-Paul II, ce pape
surdoué de la communication, dont ni la foi ni
le charisme ne peuvent être mis en doute, a
attiré un million de personnes à Paris. Un
million. Où sont-elles? » La vanité est une
vieille compagne et reste une séductrice
invétérée.
Marc Belhomme s’oppose de même aux positions
« révisionnistes » qui « prétendent que ce sont
les changements liturgiques, les “innovations”,
la disparition du latin et des soutanes qui ont
jeté les gens hors des églises ». Il note que la
désertion des fidèles a commencé bien avant
l’abandon du latin et ajoute avec humour que
« la messe et les sacrements sont toujours
célébrés dans une langue terrienne parce que,
jusqu’à preuve du contraire, nous ne connaissons
aucune langue “divine” ou “sacrée” ou
“angélique” ». S’agissant des « dévotions très
catholiques » comme le culte marial, l’adoration
du saint sacrement, la vénération des saints et
des reliques, il recommande la circonspection en
notant que « beaucoup flirtaient avec
l’idolâtrie quand ce n’était pas avec le
paganisme ». Par ailleurs, le conservatisme
manipulateur qui se dissimule à l’abri de la
religion lui semble des plus pernicieux :
« Derrière la revendication de la “messe de
toujours” se cache trop souvent un combat
politique. La religion devient l’instrument qui
soutient l’ordre “naturel” où chacun demeure à
la place que (prétendument) Dieu lui a fixée.
Les femmes à la maison, les ouvriers à l’établi,
les prêtres à l’autel et les rois sur le trône.
S’y ajoutent la peur du métissage, la phobie de
l’Islam, la méfiance devant les institutions
républicaines et laïques. »
Les visées de « reconquête » ou de « quasi
croisade » qui « utilisent les jeunes prêtres
comme une avant-garde combattante... pour
restaurer une Église hiérarchique » sont blâmées
par Marc Belhomme. « Les prêtres de Jésus-Christ
ne sont pas une force de maintien de l’ordre »,
ni même un corps d’élite voué à « une sorte de
perfection catholique ». L’exemple des
Légionnaires du Christ illustre, selon lui, que
la quête de l’absolu représente une des pires
tentations quand elle se subordonne à des
stratégies de pouvoir et fait fi de la condition
humaine. Il est persuadé que l’évangile est bien
mieux servi par les prêtres « galeux » qui
sauvent Dieu en luttant pour sauvegarder la vie
des plus vulnérables dans les communautés de
base sud-américaines. Loin de constituer une
milice de purs, de forts, d’êtres supérieurs,
les prêtres sont, comme les autres chrétiens,
des hommes ordinaires qui aspirent, dans le
sillage du Christ et portés par la grâce, à
vivre selon l’évangile : « Tu n’as pas d’armes,
dit Marc Belhomme à son correspondant, tu as les
mains vides, nues. Tu n’as que l’amour, que la
puissance subversive de l’amour. »
Sans désigner de bouc émissaire, Marc Belhomme
souligne que le manque de crédibilité de
l’Église est avant tout imputable à son
incohérence, au gouffre séparant ses actes de
ses discours : « Oui, Dieu vous aime. Mais,
cependant, sont condamnés : les divorcés
remariés, les homosexuels, les femmes qui
prennent la pilule, les jeunes et les moins
jeunes qui utilisent un préservatif, les couples
qui font des bébés éprouvettes et même les
jeunes gens qui font l’amour sans être mariés. »
Cette incohérence affecte jusqu’à l’image de
Dieu que présente l’Église, dit-il : « Comment
se fait-il qu’un Dieu qui aime les humains ne
comprenne pas du tout, je dis bien, pas du tout,
leurs façons de s’aimer?... C’est nous, hommes
d’Église qui ne comprenons pas Dieu. » Et Marc
Belhomme d’en conclure : « [Les gens] ne nous
font pas confiance. Ils nous trouvent
incohérents. Incohérents ou stupides ou
menteurs... Soit nous mentons sur Dieu..., soit
nous trahissons ce Dieu quand nous énonçons en
son nom des lois et des jugements qui condamnent
la façon de vivre de la plupart de nos
contemporains. »
L’évangile, tout simplement
Pour Marc Belhomme, l’évangile a dépassé
l’archaïque clivage établi entre le sacré et le
profane, fondement habituel des religions et du
sacerdoce que caractérisent la séparation et la
pureté rituelle : « Notre Dieu n’est pas sacré,
c’est d’ailleurs ce qui le différencie des
divinités ordinaires. » Rien, à proprement
parler, n’est sacré pour les chrétiens. Et
cependant, la création entière est à considérer
comme sacrée en étant appelée à manifester en
toutes choses la sainteté de Dieu, l’amour qui
est à l’origine de tout et qui mène tout vers
son ultime accomplissement : « Au contraire du
sacré qui sépare, qui met à part, la sainteté se
communique et nous unit à Dieu. » Il s’en suit
que le prêtre chrétien n’est pas une sorte
d’« intouchable » qui serait « étranger aux
préoccupations ordinaires et légitimes des
humains » : il est un homme parmi les hommes,
prêtre pour eux, et non pour Dieu
[3]. Aussi doit-il être attentif à la
connaissance spontanée que le cœur humain a de
Dieu, parfois supérieure aux prétentions de la
religion : « Les gens ont une intelligence
“naturelle” de Dieu et ce sens intime qu’ils ont
de ce qui est juste et bon se heurte à la
complexité de nos explications et au tranchant
de nos condamnations. » La religion est à
repenser en fonction de l’homme créé par Dieu et
habité par lui, sans hypothèque idéologique
relevant de la sacralité primitive.
Les réflexions de Marc Belhomme concernant la
devise choisie par son correspondant, « Dieu
premier servi », méritent d’être intégralement
reproduites ici : « C’est une belle devise, mais
cela ne signifie pas que Dieu passe avant les
hommes... Cela signifie que Dieu (et donc le
service des hommes) passe avant l’argent, la
puissance, les honneurs, l’amour-propre, le
désir de possession et aussi notre envie de nous
distraire. Cela signifie que rien, absolument
rien, ne passe avant l’humain. Notre obéissance
à Dieu, au Dieu fait homme, nous impose de
toujours choisir la réalité de la vie des hommes
et des femmes, de toujours choisir cette épaisse
et visqueuse pâte humaine, contre notre amour
idolâtrique des absolus. Jamais une idée ne vaut
plus cher qu’un homme, une femme, parce que
c’est pour cet homme, pour cette femme que le
Christ donne sa vie. Choisir de défendre une
idée, une théorie, une théologie, plutôt que les
hommes ou les femmes réels et vivants, c’est
“recrucifier” le Christ. »
Pour parler de son Dieu, Jésus n’a pas dispensé
de connaissances doctrinales ou édicté de règles
morales complexes comme les docteurs de la Loi,
les scribes et les pharisiens. Y a-t-il plus
simple que son évangile? S’il est vrai que les
disciples ne sont pas plus grands que leur
maître, il leur faut s’inscrire dans le sillage
du prophète de Nazareth sans vouloir expliquer
l’inexplicable, ni vouloir plier terre et ciel à
leurs théories : « Les grands systèmes
d’explication du monde, philosophiques,
politiques ou religieux, sont tenus en échec »,
dit Marc Belhomme, quitte à relativiser la
religion. La foi n’est pas déterminée par des
savoirs religieux, mais par la confiance que
chacun place en la vie : « Serions-nous les plus
grands théologiens, nous ne serions pas plus
avancés, nous risquerions d’être comme ces
savants dont parle Jésus, et à qui les choses,
les vraies choses demeurent cachées. La question
n’est d’ailleurs pas de croire ceci ou cela à
propos de Dieu, mais de croire Dieu. De croire
sa parole, sa promesse, son amour, de croire
qu’il nous veut du bien. »
Célébrer le Dieu qui s’est fait homme et qui
s’identifie aux humbles n’est pas plus
compliqué. Il suffit d’un peu de pain et de vin
à partager simplement pour fêter et actualiser
l’amour qui s’est accompli sur le Golgotha, cet
amour qui a vaincu la mort et qui continue
d’irriguer la vie. Les dignitaires qui se
donnent en spectacle en s’arrogeant la fonction
d’intermédiaires exclusifs entre Dieu et les
hommes trahissent l’évangile. Dieu ne demande
pas à être loué, dit Marc Belhomme : « Nous ne
célébrons d’ailleurs pas un culte à un Dieu,
nous célébrons une alliance. Nous ne sommes pas
des fonctionnaires de Dieu, et encore moins des
employés de la multinationale romaine... Nous
sommes les serviteurs d’un peuple auquel nous
sommes envoyés. » La prière n’a pas à flatter un
monarque narcissique, mais à féconder une
relation : « Nos dévotions, nos piétés ne sont
ni utiles ni nécessaires à Dieu. Sa gloire n’en
a nul besoin... L’œuvre de prière, c’est
d’ouvrir nos cœurs et nos esprits à l’accueil de
la bonté et de la sollicitude de Dieu... La
prière est faite pour l’homme et non pour
Dieu. »
Somme toute, le Christ dont témoigne Marc
Belhomme se situe aux antipodes du glorieux
Christ-Roi que l’Église a voulu faire régner sur
le monde, et que le mouvement Regnum Christi
des Légionnaires du Christ continue d’exalter :
« Le Dieu dont le visage est révélé par Jésus
n’est pas le Dieu des victoires, le Seigneur
Sabbaoth. C’est le Dieu qui est défait, nu sur
la croix, exposé à l’outrage. Ce Dieu-là ne se
bat pas avec des légions d’anges, pas même avec
l’épée de Pierre, il se bat avec sa peau
offerte, son sang versé, son flanc transpercé.
Ce Dieu-là ne fait pas bonne figure... La
croix : c’est là que Jésus le Christ est vrai
Dieu, né du vrai Dieu... Victoire de la
faiblesse... » Mais, sans se replier dans le
dolorisme qu’affectionne la religion, cette foi
est chemin de libération : « Le Christ, cloué au
bois de la croix est un homme libre et c’est
dans sa liberté que nous sommes sauvés. Nous
sommes libérés des entraves du mal et du péché.
Et cette liberté souveraine, nous en voyons le
triomphe au matin de Pâques... Et c’est au corps
du Christ que nous communions et c’est sa vie
divine que nous recevons. »
Sacerdoce universel au service du monde
L’évangile enseigne l’humilité et la tolérance :
« Personne, absolument personne, ni pape, ni
théologien, ni philosophe, ne peut brandir la
Vérité armée de son grand “V”. » Pour solide que
puisse être la foi, elle ne sera jamais
arrogante, écrit Marc Belhomme : « Il n’y a pas
de certitudes si l’on est véritablement
chrétien. Jésus est maître d’intranquillité...
Il nous faut accepter de n’avoir comme réponse
que des balbutiements... et notre vie. » Qu’il
soit impossible d’expliquer le mal importe peu,
il suffit de le combattre en se fiant à la vie :
« Cette création n’est pas un chaos abandonné.
Elle a, depuis la parole initiale, un sens. Nous
confessons que le monde vient de Dieu et va à
Dieu. Quant au mal, nous ne pouvons pas en dire
grand-chose. Nous savons que nous avons part
avec le mal... Mais nous savons aussi... que
Dieu réprouve et combat le mal. C’est un combat
que Dieu mène avec nous... La bataille qui est
en train d’être menée est d’ores et déjà
gagnée. » Le Christ dépassant le christianisme,
tous les hommes de bonne volonté sont conviés à
y participer.
Privilégiant la bienveillance, Marc Belhomme se
veut accueillant sans réserve et ne condamne
personne : « On ne peut pas juger “simplement”,
parce que le vie est compliquée, dit-il. Chaque
situation est unique, chaque personne est
unique. La caractéristique de l’humaine
condition, c’est la complexité. » La culture
catholique est plurielle, ouverte à toutes les
sensibilités, « capable de recueillir en son
sein et de reconnaître comme son héritage aussi
bien l’austérité cistercienne que les folies
baroques romaines ou bavaroises, et aussi le
kitsch rococo d’Amérique latine ou des
Philippines ». Mais ce n’est pas pour autant que
toutes les pratiques sont acceptables. La
vocation des chrétiens étant de « changer le
monde » en se référant à l’idéal évangélique,
les mensonges, les abus de pouvoir et les
trahisons doivent être d’autant plus vivement
stigmatisés et combattus qu’ils émanent
d’instances investies de responsabilités au sein
de l’Église ou de la société : « Si Jésus a
parfois des paroles dures, ce n’est jamais à
l’égard de ceux qui sont considérés comme des
“pécheurs”, mais plutôt contre ceux qui
détiennent l’autorité qui les condamne. »
Nul ne peut dire ce que sera le christianisme de
demain. Libre comme le vent, l’esprit créateur
souffle où il veut sans craindre de bousculer
les vieux décors, les « professionnels du
religieux », et « le fonctionnement de
l’administration vaticane qui est très
bureaucratique, centralisé et autoritaire »...
Marc Belhomme rappelle qu’il « ne faut pas
confondre la Tradition, cette grande ligne de
force qui, de génération en génération, a fait
résonner l’Évangile jusqu’à nous, et les petites
(ou même les grandes) habitudes, bonnes ou
mauvaises, qui sont le propre de toutes les
familles et de toutes les organisations ». La
Tradition est le sillon laissé par les croyants
du passé, mais ne constitue pas un carcan. À
chaque génération de réinventer la foi dans la
fidélité à la Parole reçue : « La Tradition est
un livre ouvert, jamais achevé où chaque
génération écrit sa page, ajoute son chapitre. »
En réalité, les perspectives esquissées dans ce
livre portent au delà de la prêtrise imposée par
un catholicisme romain sourcilleux et
pusillanime
[4]. Que le culte « en esprit et en vérité »
chasse les idolâtries pour que le sacerdoce
évangélique se révèle comme un sacerdoce
universel au service du monde !
Jean-Marie Kohler
Notes
[1] Pourquoi donc, en tête du livre, ce
texte complaisamment signé « Monseigneur
Jean-Michel di Falco Léandri, Évêque de Gap et
d’Embrun »? Fallait-il, pour tenter d’être
entendu du clergé traditionaliste, une caution
épiscopale émanant de cette personnalité bien en
cour à Rome comme dans l’épiscopat français et
dans les milieux mondains? En dépit de quelques
concessions, le prélat préfacier pratique la
langue de bois que réclament ses fonctions
officielles. Le pseudonyme Pietro De Paoli
rappelant son propre nom, il se défend d’être
lui-même le Belhomme auteur de ces lettres,
évite soigneusement de prendre position sur le
fond, et appelle de ses vœux des contradicteurs
capables de pondérer la portée de l’écrit qu’il
préface... Le clergé traditionaliste appréciera
d’autant plus ces ambiguïtés qu’il sait combien
rares sont les évêques disposés à adhérer
publiquement aux vues de leur confrère
imaginaire Marc Belhomme. Quant aux lecteurs
désireux d’une parole claire et engagée de
l’Église, ils ne peuvent être que déçus par la
légèreté évasive des propos qui leur sont servis
dans cette préface. Manque d’humour! leur
sera-t-il peut-être rétorqué...
[2] L’épigraphe qui ouvre le livre interroge
d’entrée la religion qui se réclame de
l’évangile : « Vous pouvez rigoler, chers
frères, ce ne sont pas les communistes ni les
sacrilèges qui ont mis le Seigneur en croix. Ça
ne vous frappe pas que le bon Dieu ait réservé
ses malédictions les plus dures à des
personnages très bien vus, exacts aux offices,
observateurs rigoureux du jeûne, et beaucoup
plus instruits de leur religion – sans reproche
– que la plupart des paroissiens
d’aujourd’hui? » Georges Bernanos, Les Grands
Cimetières sous la lune.
[3] Marc Belhomme explique comment le
célibat sacerdotal s’est imposé pour des raisons
surtout pratiques après un millénaire de
christianisme, et comment il a ensuite fait
l’objet d’un surinvestissement spirituel sous le
signe du don total de soi et de la pureté
rituelle. Mais « la vraie question, selon lui,
c’est de savoir comment nous faisons pour porter
notre célibat comme une fécondité et non comme
une stérilité ». Le problème du contrôle de la
sexualité à des fins de pouvoir n’est pas évoqué
dans cette correspondance.
[4] L’épilogue du livre laisse dubitatif :
les séminaires ne semblent guère être, dans leur
forme actuelle, en mesure de recevoir et de
transmettre le message de Marc Belhomme.
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