JUILLET-AOÛT
2001.
Jean-Marie Ploux,
Lettres à Sébastien. Un jeune
peut-il encore croire en Dieu
aujourd’hui? Paris, Éd. De L’Atelier/Ouvrières, 2000.
Prêtre
de la Mission de France, Jean-Marie
Ploux a accepté, dans cet ouvrage
admirable, de répondre avec
franchise à la question d’un
jeune agnostique plein de bonne foi
et d’incertitudes : «Peut-on
croire encore à Dieu à l’aube du
XXIe siècle?» Ploux, évidemment,
sert un «oui» énergique en guise
de réponse à son interlocuteur,
mais les objections et les hésitations
de ce dernier l’obligent à
approfondir avec brio une
anthropologie et une théologie chrétiennes
d’une richesse encore trop souvent
méconnues.
À
la source de la foi, écrit le prêtre,
se trouve un manque, une sorte de
creux à l’intérieur duquel
l’homme accepte de retraiter dans
un mouvement fondamental qui,
paradoxalement, le projette vers
l’altérité. C’est «aller au désert,
mais non déserter», résume Ploux,
en précisant de belle façon :
«L’acceptation d’une vulnérabilité
à celui qui est Autre que nous et
pourtant intimement présent, ne
s’impose pas de l’extérieur.»
La
parole chrétienne exige la liberté
humaine, sans laquelle elle perdrait
tout son sens, et sa pertinence,
aujourd’hui comme hier, se trouve
dans sa capacité à donner du sens
à cette genèse quotidienne
qu’est l’existence humaine :
«Qu’est-ce qui fait l’homme
aujourd’hui, qu’est-ce qui est
pour lui source, condition de son
humanité.»
Pour
Jean-Marie Ploux, le mystère de
l’Incarnation est la clé de cette
énigme : «Et c’est le cœur
de la révélation ou de la révolution
chrétienne que d’accepter que
Dieu se soit fait le Très Bas, pour
nous conduire vers le Très Haut.
Non pas en nous évadant de
l’ici-bas, mais en nous faisant
consentir à cet ici-bas.» Là où
les bouddhistes cherchent à se libérer
du désir premier afin d’en finir
avec la souffrance, les chrétiens
l’assument comme un appel à
l’ouverture à l’Autre au cœur
de soi.
À
cette anthropologie chrétienne de
l’engagement («Le rappel que
l’homme ne vit pas que de pain
quand on étouffe sa vie
spirituelle. Le rappel que l’homme
a besoin de pain quand on
l’oublie.»), Ploux ajoute une théologie
du Dieu pauvre, dépouillé, dépendant
même, qui prend le risque de
s’inscrire dans l’histoire par
le bas afin de rendre à l’homme,
en plus de sa liberté, sa
responsabilité : «Et Dieu
n’intervient pas dans l’histoire
autrement que par le témoignage des
hommes de foi. Encore faut-il que ce
témoignage dure dans l’histoire.
[…] Aucun homme engagé vers Dieu
ne peut sous-estimer le risque que
les signes de la présence de Dieu
finissent par disparaître parce que
les hommes auront renoncé à les
porter au sein de l’humanité.»
C’est en ce sens qu’une véritable
parole chrétienne ne saurait être
aliénante puisque ses fondements même
ne disent rien d’autre que
l’absolue liberté de l’humain,
qui peut aller jusqu’à la négation
de ce qui la fonde, et son irréductible
dignité.
Pédagogiques
sans prosélytisme, respectueuses
sans complaisance, ces Lettres à Sébastien parlent aussi de la prière, des rapports
entre la science et la foi, de
l’aporie du mal dans une
perspective chrétienne, avec un art
consommé du dialogue honnête et
amical. Les questions des jeunes
adultes qui servent d’amorces à
ces lettres brillent d’ailleurs
par leur franchise et leur sincérité.
Le
témoignage de foi qui en résulte
en est un de haut vol qui invite à
une aventure exaltante, intime et
solidaire : «La foi chrétienne
n’est pas une bouée de secours.
C’est une musique qui accompagne
sur le chemin… parfois triste,
parfois joyeuse, parfois à la
limite du silence. Quelques fois même
elle se tait parce que nous-mêmes
avons posé nos instruments, trop
las pour en jouer encore. Mais quand
les autres sont dans la peine ou la
tristesse, ne faut-il pas
recommencer à bercer leur
souffrance?»
Ne
vous laissez pas influencer par la
couverture plutôt laide et criarde
de ce livre. Ouvrez-le.
Louis
Cornellier
(Le
Devoir, mars 2001)
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