MARS-AVRIL 2003.
René Rémond, Jean Delumeau, Marcel Gauchet, Danièle Hervieu-Léger,
Paul Valadier, Chrétiens, tournez
la page.
Entretiens avec Yves de
Gentil-Baichis. Paris,
Bayard, 2002, 143 p.
Indice
révélateur : le titre
interpelle moins les chrétiens en général
que les catholiques français. Ce
glissement sémantique tend à
avaliser une évolution récente du
langage et des mentalités qui se
montrent plus sensibles à
l’inclusion qu’à l’exclusion,
plus désireux de souligner
l’universalité du message du Christ
que les particularismes historiques à
l’origine de la galaxie chrétienne.
Avant le dernier Concile, les vrais
chrétiens, pour l’Église
catholique, c’était principalement
les siens, lesquels trouvaient dans
son magistère la garantie de leur
propre fidélité chrétienne. Désormais,
cela ne va plus de soi.
Car
en dépit de cet élargissement par
l’intérieur, l’institution
catholique est en pleine crise de décroissance :
a-t-elle même un avenir? La question
appelle des réponses nuancées que
cinq personnalités s’efforcent ici
de formuler sans jouer au prophète ou
à l’apologiste.
L’historien René
Rémond fait le premier le constat :
le catholicisme est en régression. Sa
sévérité morale est, depuis
l’encyclique Humanae
Vitae en particulier, ouvertement
attaquée par ses fidèles mêmes.
Partout le prestige de l’institution
romaine s’écaille. Crise plus sérieuse
encore : l’enseignement
religieux disparaît dans les réseaux
scolaires ou ne s’adresse plus qu’à
des minorités de jeunes. S’agit-il
d’une rupture ou d’un nouveau mode
de relation au religieux qui
s’instaure, encore largement à
inventer? Ce que l’on constate,
c’est que la catholicité rétrécie
d’aujourd’hui doit encore composer
avec la « concurrence »
des religions non chrétiennes, la
mondialisation de la culture et un
« certain aplatissement des
perspectives religieuses ». Bien
sûr, cette évolution est acceptée
par l’Église. Mais il reste que son
message du salut rejoint plus
difficilement ceux qui cherchent dans
la religion une source d’épanouissement
personnel et de bien-être, plutôt
qu’un chemin vers la mort/résurrection
balisé d’interdits. Vivant dans le
présent, jeunes et moins jeunes préfèrent
mener leur combat pour la justice, la
liberté et la paix sur le terrain
profane sans trop se douter de la
dette que l’Occident a contracté
sur le plan des valeurs à l’égard
du christianisme et de l’Évangile.
Il importe donc que, au-delà des
causes humanitaires qu’elle défend
toujours, l’Église se positionne au
plan de la réflexion et des idées et
poursuive son dialogue avec la
culture, l’art et la science. Il ne
faut pas minimiser les ressources dont
elle dispose grâce à la vitalité
des communautés chrétiennes et à
ceux qui œuvrent dans le secteur de
l’activité théologique et
intellectuelle. Quant à la question
cruciale de l’avenir, l’historien
exprime sa confiance : « Je
ne pense pas que puisse disparaître
une réalité qui a tenu tant de place
dans la société et joué un tel rôle
dans le développement de l’humanité. »
Jean
Delumeau
s’interroge sur la lente
christianisation de l’Europe selon
les modèles successifs de catéchisation
toujours incomplète à en juger,
entre autres exemples, par les
entreprises de colonisation du passé
et le commerce d’esclaves. Certes,
certaines de ces erreurs ont été
corrigées (réhabilitation de Galilée,
de Darwin) ou font avec Jean-Paul II
l’objet de demande de pardon (à
l’égard du peuple juif). Subsiste
peu ou prou un certain nombre de
fixations qui furent à l’origine du
raidissement doctrinal ou justicier
des siècles passés : conception
erronée de la doctrine du péché
originel qui condamnait tout homme à
l’enfer; dénonciation des
revendications du progrès et de
liberté du monde moderne sous Pie IX,
récemment canonisé sans que ne soit
affirmé par le magistère actuel que
l’Église ne se reconnaît pas dans
l’encyclique Quanta cura et son
annexe le Syllabus
condamnant en 1864 les « erreurs
modernes »; exclusion des femmes
du sacerdoce; perpétuation d’un
système clérical de gouvernement
centralisateur imposant à
l’ensemble de l’Église la vision
théologique (morale sexuelle
culpabilisante) de la curie romaine
comme si le monde n’avait pas changé
depuis le Moyen Âge. Autant de
questions qui entravent la
reconnaissance de l’immense apport
du christianisme en d’autres
domaines : culture, droits de la
personne, éducation, souci des
pauvres. Malgré ce passif, l’avenir
reste ouvert au message chrétien
toujours aussi universel, car il
s’est montré au cours des âges
apte à beaucoup de transformations.
Il affronte aujourd’hui un défi
nouveau genre : un désintérêt
à l’égard de la religion qui se
traduit par un agnosticisme
tranquille, auquel les chrétiens ne
pourront faire face qu’en empruntant
les chemins de l’œcuménisme.
Marcel
Gauchet
précise d’emblée que sa thèse sur
Le
désenchantement du monde, dans
son ouvrage paru en 1985, signifie que
le christianisme est la religion de la
sortie de la religion dans la mesure où
c’est « la religion qui permet
d’imaginer un domaine humain
distinct de l’organisation
proprement religieuse ». On ne
peut donc s’y référer pour en
conclure à un recul ou à un déclin
des croyances. La crise actuelle tient
selon lui à trois éléments :
1) le refus des contemporains de se
faire dicter leur conduite par des
autorités spirituelles; 2)
l’absence en christianisme de règles
de vie pour mieux vivre, en
remplacement de l’éthique
culpabilisante qui a eu cours jusqu’à
aujourd’hui. La vie en ce monde, les
relations humaines importent plus de
nos jours que la conscience du bien et
du mal. Sous cet aspect, le
christianisme est vulnérable aux
spiritualités orientales; 3) le
discours théologique ne sait plus
comment parler de Dieu. La Bible n’a
pas de réponse immédiate aux
questions actuelles; c’est un
message qui risque de conduire au
subjectivisme de la croyance s’il
n’est pas réactualisé. L’absence
de cette actualisation explique le
courant charismatique qui évite de
penser alors qu’il importe avant
tout de réfléchir de façon
rigoureuse sur la foi.
Danièle
Hervieu-Léger,
sociologue des religions, note
aujourd’hui une tendance à la
folklorisation du religieux, en
particulier dans les endroits où les
touristes affluent : lieux de pèlerinage,
abbayes, Semaine Sainte à Séville…
La vrai vie est ailleurs que dans la
religion qui n’a plus à en
coordonner les éléments. Elle est
devenue un centre d’intérêt parmi
d’autres. Pour autant, les croyances
subsistent. On constate cependant que
« les institutions ne peuvent
plus prétendre offrir à la société
des codes de sens et encore moins les
monopoliser ». La modernité a
opéré la rationalisation du monde grâce
à la science et à la technique qui a
placé au centre de sa vision des sociétés
l’autonomie des sujets citoyens et
plongé les uns et les autres dans
l’incertitude et le changement
favorisant ainsi la production de
croyances. Le christianisme, considéré
comme réservoir de sens et de
symboles, n’a pas perdu sa
plausibilité. Mais le capital
symbolique du catholicisme
s’amenuise dans sa version
institutionnelle autoritaire, dans le
maintien de la hiérarchie entre les
sexes et les générations, dans sa
conception du monde et de la famille
fondée sur l’ordre naturel, dans sa
croyance à l’au-delà aujourd’hui
passablement disqualifiée. « Le
primat de l’authenticité prend désormais
le pas sur le primat de la conformité
à des vérités à croire. »
Cela se traduit au niveau de la catéchèse
elle-même où la profession de foi
passe bien après le désir de
« personnaliser » la célébration
des sacrements. Le discours ecclésiastique
sur l’ordre de la nature est en
crise et c’est cela, beaucoup plus
que le manque de prêtres ou le nombre
de pratiquants, qui demande réflexion.
Un certain pessimisme donc s’impose.
Mais l’Église a réservé bien des
surprises au cours de son histoire.
Les chrétiens s’emploient nombreux
à un renouveau, qui ne prendra sans
doute pas toutes les formes actuelles :
patrimoniale, identitaire ou d’une
spiritualité planante. Il faudra de la patience avant que ces forces atteignent
l’institution romaine.
Paul
Valadier,
jésuite et professeur de philosophie,
invite à se méfier de tout préjugé
pessimiste concernant l’avenir des
religions. L’Église a bien sûr ses
torts, mais elle n’est pas seule en
cause. Les mentalités ont changé :
nos contemporains ne tiennent pas tous
à recomposer par eux-mêmes leur
horizon religieux. Ceux qui adhèrent
à des sectes avec une crédulité étonnante
en attendent plutôt des réponses
globales toutes faites ou au mieux des
sagesses. La sociologie ne généralise-t-elle
pas trop vite à partir d’échantillons
restreints? La rigidité a bien existé
mais cela correspondait à un cadre de
vie beaucoup plus contraignant. De nos
jours, le « nouvel ordre
libertaire » (mai 1968) n’a
pas fait disparaître les contraintes
tout aussi lourdes dans le monde du
travail ou la vie professionnelle. Les
excès du discours libertaire ne doit
pas conduire les chrétiens à taire
leurs convictions en cédant à ce
nouveau conformisme. Dans ce contexte,
l’Église apparaît comme le bouc émissaire
rêvé puisqu’elle ose formuler des
interdits. Certes, sur un certain
nombre de points (divorcés remariés,
contraception…), elle fournit des
arguments à ses opposants. Mais ses
prises de position en faveur de la réduction
de la dette des pays pauvres, des
droits de l’homme, de la paix, de la
situation des immigrants, sont peu répercutées
dans la presse par comparaison avec
ses positions sur l’homosexualité
ou la pilule. Quant aux évêques, gens d’appareil, ils sont de plus en plus silencieux.
L’avenir du christianisme?
L’histoire religieuse ne se fait pas
selon un déroulement linéaire, mais
en dents de scie. Sans doute, des réformes
tardent qui sont devenues nécessaires autour
de trois pôles: direction collégiale;
délégation de responsabilités selon
le principe de subsidiarité et
catholicité plus œcuménique qui
accueille une pluralité de formes de
vie chrétienne, de pratiques et de théologies,
le catholicisme échappant de plus en
plus à l’Europe.
En
somme, le diagnostic formulé par
chaque invité invite à la prudence
quant au sort que l’avenir réserve
à l’Église catholique. L’esprit
inventif du message chrétien n’en a
pas fini avec elle. Bien des idéologies
risquent de disparaître avant
qu’elle ne sombre dans la tourmente.
Le doute accompagne l’espoir en des
moments de reprise : c’est
peut-être là l’horizon de la foi.
Raymond
Légaré
[
RETOUR ]