Livres
du mois
SEPTEMBRE-OCTOBRE
2002.
Marc Renault, La
liberté confisquée. Essai
sur le cléricalisme, Montréal,
l’Hexagone, 2000.
L’Église a-t-elle perdu le sens de la transcendance?
S’est-elle instituée gardienne de
la Révélation au mépris de la
liberté du croyant et de celle du
Dieu qui l’inspire? Dans cet essai
écrit sans compromis avec la vérité,
le philosophe Marc Renault réfléchit
sur le cours de son existence pour y
discerner l’éveil de sa
conscience de chrétien autonome et
de philosophe.
Il le fait en mettant en parallèle les signes qui sont le
langage de la Révélation et les
systèmes de représentations ou
philosophies dont la pensée
officielle de l’Église romaine
s’est inspirée jusqu’à nos
jours. Il s’interroge sur cette
culture de la foi transmise depuis
les catéchismes de son enfance
jusqu’à l’époque de ses études
philosophiques et théologiques et
constate que l’Église d’alors
ne favorisait pas la découverte
personnelle des signes de la
transcendance, mais transmettait
plutôt une culture de l’obéissance
qui octroyait au magistère la
fonction théologique d’en définir
l’authenticité et le pouvoir
juridique pour en surveiller
l’application.
Ses années de formation religieuse dans l’ordre
franciscain se déroulent dans le
climat créé par le choc de la Réforme
où la pensée est captive de
l’orthodoxie scolastique post-tridentine.
Un univers de réponses à des
questions sans grande portée ou
pertinence dans un monde qui
n’appartient plus à l’époque
de la chrétienté. La philosophie,
servante de la théologie, se résume
à une métaphysique axée sur la démonstration
de l’existence de la Révélation
naturelle qui prend largement le pas
sur la Révélation biblique. La
passion de la liberté mise de
l’avant par l’existentialisme,
la préoccupation de la destinée de
l’homme et de sa singularité?
Tout cela semble inexistant. L’intérêt
se porte sur l’essence de l’être
humain, mais en ignorant son
existence.
Devenu
professeur de philosophie, il
choisit d’approfondir cette liberté
chrétienne si présente dans l’Écriture :
cette perspective deviendra
dominante dans son approche des
textes philosophiques. Les arguments
retenus en faveur de ce choix découlent
de la démarche philosophique elle-même :
tout système a un cachet
d’individualité. Et pourquoi
philosopher sinon pour mieux savoir
à quel paradigme raccrocher sa vie?
Un rude apprentissage que celui de
considérer les systèmes
philosophiques comme des produits de
libertés engagées dans l’Histoire
et non comme de pures épiphanies de
l’Être.
Ainsi,
il constatera que la philosophie de
Socrate est essentiellement
normative, pratique, heuristique, et
qu’elle ne se développe pas en
système métaphysique. On est loin
de la démarche de l’Église qui
invoque encore en plein XXe
siècle une métaphysique de la
nature pour en déduire des lois
universelles et les imposer. Autre
constat, Aristote avance des preuves
de l’existence de Dieu que
l’enseignement catholique récupère,
rendant en quelque sorte superflue
la démarche de foi. Cette théologie
est à mille lieues de la Révélation.
Moïse, les prophètes bibliques, le
message du Christ sont lus à
l’envers et servent à étayer des
positions doctrinales intemporelles
dont l’enjeu est moins la vérité
que l’hégémonie romaine.
Prenant
le relais du philosophe, le théologien
montre que la foi repose sur le témoignage
de Jésus. L’accepter, c’est
consentir à se soustraire au
mensonge anthropomorphique déificateur
d’idées à la Spinoza pour entrer
dans l’univers de
l’Inconnaissable. Le croyant entre
dans la Vérité révélée par la
grâce libératrice de Dieu, le Père.
Il échappe aux forces
impersonnelles du hasard ou du
destin et sa conscience s’ouvre à
la singularité de sa relation avec
le Créateur.
De
cette révélation personnelle du
Christ découlent la conduite morale
du chrétien dont les normes reflètent
la loi de l’amour. Elle convie au
dépassement et non à un
conformisme éthique tout extérieur.
Aucun contrat juridique entre Dieu
et le fidèle mais le rappel de la
primauté de l’amour. Aucun plan
d’autoréalisation comme
l’enseignent les morales humaines
orientées vers la poursuite de la
vie heureuse ou de valeurs
immanentes. La
morale chrétienne refuse
d’être à hauteur d’homme et
donc mortifère. S’ouvrant à une
dimension divine, seul un acte de
liberté permet de l’assumer tout
en se libérant des déterminismes
et de toutes les formes de pensée déresponsabilisante.
Ce
message fort s’est affadi au cours
des siècles. La tendance médiévale
à la centralisation et au contrôle
politique s’est étendue aux
domaines des connaissances et des
consciences. Le cléricalisme qui en
est le fruit a peu à peu confisqué
cette liberté en la faisant entrer
dans le cadre contraignant d’une
pensée et d’une règle morale
officielle. Le service de l’Évangile
s’est mué en service du système
ecclésiastique. Une doctrine théologique
officielle définie hors de la
contingence et de l’histoire amorçait
le déclin intellectuel des luttes
antimodernistes. L’Église a sombré
dans l’illusion
transcendantale. Elle a enseigné
cette métaphysique pour la réalité
même, ses constructions dogmatiques
comme la version univoque de la Révélation.
La théologie médiévale avait
pourtant bien compris que toute
proposition théologique ne peut être
qu’analogique. Dans ce contexte,
le dogme de l’infaillibilité
pontificale ramenait l’indéfectibilité
promise à l’Église à une
dimension appauvrissante et romaine.
Marc
Renault nous propose dans cet essai
une révision en profondeur de notre
conception de la liberté chrétienne.
Il le fait en l’adossant à cette
autre valeur qui lui est contiguë :
la responsabilité. D’une écriture
aussi dense que la pensée qu’elle
traduit, son livre situe sa
recherche dans la lignée des
meilleurs interprètes de la
Tradition chrétienne. Il y dénonce
la confiscation de la liberté du
chrétien par une institution que
les âges ont éloigné de sa
mission libératrice. Le chapitre
quatrième comporte, parmi bien
d’autres, un passage saisissant
sur la philosophie exploratrice des
possibles. C’est dans ces voies
plus que dans les certitudes que se
situent encore aujourd’hui les
signes de la Révélation. Les
sophistes anciens faisaient de
l’homme la mesure de l’être.
Pour le chrétien, c’est le
Christ. De Platon au Logos du
Prologue de l’Évangile de Jean,
la distance est infranchissable. Le
non savoir socratique fait place au
témoignage de Vérité, à la
transcendance incarnée.
Loin
de s’en tenir à des regrets, à
l’aggiornamento
avorté de Vatican II, récupéré
par l’appareil romain, la réflexion
de l’auteur, fondamentale et
admirablement bien étayée,
constitue un appel au dépassement
des obstacles issus d’une tradition
de pouvoir qui s’effiloche pour se
tourner vers un avenir dont chaque
chrétien assume déjà la venue,
celle du Royaume de Dieu. L’Église
a pu un certain temps le croire
possible sur terre. Lui rappeler son
rôle ancillaire reste un moyen de
lui témoigner l’attachement
qu’elle doit manifester à sa
mission : préparer la voie à
l’Esprit, au Témoin de Vérité.
Raymond
Légaré
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