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JANVIER  2010

Richard Bergeron, Et pourquoi pas Jésus? Montréal, Novalis / Médiaspaul, 2009. 310 p.

Plusieurs théologiens (par exemple C. Duquoc, C. Geffré, H. Küng, É. Schillebeeckx, J.L. Segundo, J. Dupuis, R. Haight…) ont cherché par leurs écrits à lever les obstacles à la recherche théologique que représentent pour eux les positions conservatrices du magistère romain qui se refuse à toute réinterprétation des dogmes visant à favoriser leur compréhension par les croyants de notre époque. Ils voient dans cette attitude un refus de la modernité et des acquis de la recherche historique qui ont ébranlé les certitudes intellectuelles et politiques de la chrétienté au cours des derniers siècles. Ce monopole doctrinal romain contribue à miner l’effort de renouveau suscité par le Concile Vatican II. Il a eu pour effet de sanctionner les initiatives d’inculturation de la théologie et de mise à jour des structures de la pensée et de l’institution qu’il avait envisagées.

Devant ce blocage, quelques exégètes et théologiens ont réagi et se sont attelés à la tâche de proposer leur vision de l’Évangile et de Jésus au-delà du dogme figé par l’institution, en le mettant pour des raisons méthodologiques entre parenthèses. Le livre de R. Bergeron se situe dans cette mouvance : comment retrouver le Jésus véritable derrière le carcan dogmatique? Comment faire de Jésus son Maître spirituel? Comment, sans délaisser les titres officiels que lui a attribués la tradition, prendre contact aujourd’hui avec lui, avec son mystère, comment discerner dans ce titre de maître l’essentiel de la foi qu’il exige de ses disciples? Comment dégager de cette découverte un art de vivre?

Conscient de se rapprocher du terme de sa vie, l’auteur s’interroge sur l’art de vivre proposé par Jésus qu’il choisit à nouveau comme Maître. Si Dieu a été évincé du cosmos et de l’histoire par le progrès de la science et des sociétés, il ne semble pas l’être du cœur de l’homme. Malgré ses doutes sur Jésus, l’A. le choisit pour être son révélateur, son guide vers le Père. Ce choix n’est pas théorique : qui connaît Jésus vraiment si ce n’est celui qui met en pratique son message? La présence de cette dimension pratique dans l’accès à Jésus incite au refus du savoir et du pouvoir pour lui-même, de l’autorité et de l’exercice de la Parole pour elles-mêmes. Le disciple doit se faire le serviteur des autres, prendre la dernière place. Car c’est dans le service des autres qu’il est invité au dépassement de soi. Voilà ce qui inspire l’auteur : par Jésus et par les autres, avoir accès à Dieu. Dans ce devant-Dieu, découvrir que l’art de vivre de Jésus est une sagesse de l’amour.

Ayant traité dans des publications antérieures des conditions de la connaissance de soi comme préalable à l’aventure spirituelle, il aborde ici la question des diverses figures de Jésus dans une présentation critique. Singulière ou universelle, réelle ou imaginaire : ces catégories permettent de faire la part entre un Jésus rationnel défini par la métaphysique et un Jésus idéal de tendance gnostique; entre un Jésus factuel, historique, et celui proposé par une imagination croyante.  La métaphysique conduit en effet à une abstraction qui « déhistoricise » Jésus, alors que l’approfondissement de sa singularité mène à son universalité. De même l’interprétation du récit évangélique relève autant d’une lecture historique que symbolique : l’association du réel historique et de l’imagination croyante créatrice peut seule parvenir à saisir la vérité de Jésus.

L’exposé s’oriente ensuite vers la question de l’accès à Jésus par des voies complémentaires que Richard Bergeron entend respecter : les Évangiles, l’interprétation issue de la tradition, la connaissance personnelle et l’expérience de Jésus vivant. Cette dernière s’ouvre sur la voie des Béatitudes réservées à ceux et celles qui en sont les destinataires. Jésus ne se limite pas à ce rôle consolateur : il dérange également. D’où les multiples nominations négatives dont ses détracteurs usent à son égard et qui dévoilent, avec les miracles qu’il a opérés, la figure de Jésus dépeinte par ses partisans et adversaires et qui par eux demeure accessible aux croyants d’aujourd’hui.

Au terme d’un relevé des références traditionnelles à Jésus présenté dans un cadre autobiographique, l’A. soulève un ensemble de questions sur les liens entre religion et christianisme qui forme un excellent programme de recherche sur l’adaptation du message chrétien à un monde séculier, lequel pourrait utilement faire le sujet d’un prochain volume. Suit la proposition de nouvelles références axées sur un univers séculier, pluraliste, et dans lequel Jésus peut devenir une figure préférentielle et privilégiée. L’A. critique la conception ecclésiastique exclusiviste de Jésus et s’affiche résolument comme chrétien pluraliste, préoccupé du dialogue interreligieux.

Revenant sur le thème de l’exemplarité qui constitue un foyer important de sa quête spirituelle, il montre la perte de crédibilité de la figure héroïque et du saint véhiculée par l’Église, à laquelle les idoles populaires séculières ont succédé sans les remplacer. Le héros antique ou chrétien ne produit plus le même effet d’entraînement lorsqu’on peut analyser ses composantes psychologiques grâce au progrès des sciences humaines. L’attente eschatologique des premiers chrétiens ne soulève pas davantage de ferveur aujourd’hui. Il ne reste donc plus qu’à créer son propre modèle par la création esthétique de soi, d’un soi authentique.

L’A. enchaîne alors sur l’écoute de Jésus. Le chapitre s’ouvre sur le rappel du mythe de la création du monde comme parole de Dieu et traite des dispositions requises pour l’entendre. À l’école des grands écoutants dont Jésus a été l’inspiration, le disciple retrouve des modèles d’écoute de son message centré sur l’annonce du règne de Dieu. Il participe ainsi à une double naissance : de soi comme Fils de Dieu par l’intermédiaire de Jésus et de Jésus en soi partageant notre humanité. Cet échange de Parole surgit de la lecture même des textes évangéliques. Elle débouche sur le terrain pratique en une lectio divina, exercice de méditation par étapes préalable à l’oraison.

La deuxième partie se concentre sur ce que l’A. appelle la trinité des Maîtres : la Parole, le Christ et Jésus. On ne connaît le maître que d’une connaissance intérieure. Il faut remettre à zéro le langage qui ne veut plus rien dire pour mieux laisser parler le cosmos. Ce fondement fragile et esthétique n’est pas nouveau dans la tradition chrétienne qui  le présente comme étant l’objet de la première révélation. Elle est assimilée ici à la parole primordiale. Le disciple y découvre un espace de liberté où s’accomplir comme être autonome. Et cette démarche sera facilitée par le choix de Jésus comme pédagogue dont le rôle ici permet de déciller les yeux de son disciple face aux dangers d’égarement qui le guette dans la poursuite de son maître intérieur. Peu à peu, le disciple subit une transformation et devient maître à son tour, lorsque Jésus, ayant accompli sa tâche, lui laissera la place et la liberté de le suivre.

L’écoute du maître intérieur n’étant pas des mieux assurée parce qu’il est souvent muselé, le recours au maître spirituel extérieur en la personne de Jésus permettra au disciple d’engendrer le Christ en soi et qu’il vive en lui et devienne son visage. Le long passage consacré aux cinq sens spirituels s’abouche à une tradition qui compte comme représentants Origène, Augustin et Bonaventure. Elle repose sur « la conviction que Dieu, source créatrice de tout être, se tient et apparaît au creux du monde ». Ce développement repose sur des éléments que l’A. met parfaitement en valeur comme fondement d’une vision mystique de la transformation opérée par Jésus dans ses disciples.

Le dernier chapitre soulève la question de la connaissance véritable de Jésus et tente de dégager les critères pour étoffer la signification de son titre de maître. Nous sommes ici en terrain historico-critique visant à établir la crédibilité de Jésus dans la conception biblique juive et préciser la source de sa prétention prophétique et de ses dons de thaumaturge, de rabbi et de rassembleur. On trouve dans cette voie les deux éléments qui font de lui la figure qu’il est : il parle avec autorité et il annonce la venue imminente du Règne de Dieu en incitant ses auditeurs à se convertir. Sa parole se fait rassembleuse et est destinée autant aux individus qu’à la foule dont il a pitié. Les dernières réflexions de l’A. portent sur les titres de Jésus qui ont marqué l’histoire chrétienne : maître-Logos, maître-Kyrios (Seigneur); elles  s'achèvent en abordant brièvement l’immense répertoire iconographique que l’art chrétien a produit au cours des siècles pour en illustrer la teneur.

Cet ouvrage ne peut se ramener à sa dimension académique comme pourrait le suggérer la consultation de la table des matières. Il se présente avant tout comme l’expression sous forme de témoignage d’un parcours intellectuel exigeant et marqué par une évolution de la perception de Jésus qui au départ dogmatique est devenue au fil du temps théocentrique pour être remplacée plus récemment par une vision de Jésus immanente, c’est-à-dire anthropocentrique. Il synthétise une quête spirituelle fondée sur des options constamment réévaluées. Une telle remise en question n’est pas de tout repos, mais elle répond à des critères intellectuels choisis par l’auteur désireux de rendre compte de sa démarche de façon rigoureuse. Pour ce faire, il dispose d’abondantes ressources acquises au cours d’une carrière d’universitaire et de conférencier rompu au langage abstrait de la théologie traditionnelle et à sa pratique de l’art de la spéculation et des divisions à la symétrie parfois incertaine, par exemple, homme d’hier et homme de l’avenir. Certains développements, sur le thème de l’écoute en particulier, en font foi. En dépit de leur lourdeur, ces approfondissements expriment avec grandeur et sincérité une lutte menée avec le temps, avec une échéance de vie qui se rapproche, dans des accents parfois quasi pathétiques.

Cette réflexion qui se détache sur un horizon crépusculaire vise à baliser un temps consacré à l’acquisition d’un art de vivre. Le projet peut paraître venir bien tard. Mais situé dans son contexte, il est au contraire tout à fait justifié. La découverte de Jésus n’est en effet jamais terminée et le rappel des rapports entretenus avec le maître tout au long d’une vie se révèle à sa façon exemplaire, tout au moins utile et éclairante, et inspiratrice à tout moment.

Certains pourront reprocher à l’A. l’emploi d’un vocabulaire à connotation ésotérique devenu codé et fâcheusement polysémique de nos jours : secret, maître intérieur, art de vivre. D’autres regimberont devant la place prise par le Je et les éléments biographiques dans ces pages : le Moi, disait Pascal, est haïssable. Mais cet élément semble davantage appartenir à la facture de l’ouvrage et à un désir de transparence qu’à un étalage de l’égo. Les interrogations soulevées par l’A. s’enracinent ainsi dans le concret et le quotidien du lecteur : elles deviennent plus accessibles. L’univers de la vie spirituelle n’étant pas susceptible d’être ramené à une série de théorèmes, seul le mélange des genres peut sans doute réussir à en donner une meilleure idée.

Enfin notons qu’en bon théologien, l’A. sait mettre en pratique l’adage traditionnel : distinguer pour unir. Mais le programme n’élimine pas pour autant les nombreux retours et répétitions de formules dont certaines s’apparentent à un truisme : inutile de dire une parole s’il n’y a pas d’oreilles pour entendre. Signalons enfin la propension notée au cours de l’ouvrage à l’emploi de termes favorisant des généralisations hâtives : le tout est constant, avec les chacun, toujours et moins fréquemment le nous. C’est faire bon marché de la diversité de ses lecteurs qui ne partageront pas nécessairement la vision parfois sombre du monde sans Dieu d’aujourd’hui, ou celle d’un cosmos parlant, alors qu’il est aussi à l’origine des plus grands maléfices lors de catastrophes naturelles.

En dépit de ces remarques, il faut reconnaître la grande richesse de cet ouvrage qui livre selon une approche critique et particulièrement bien informée une vision de Jésus renouvelée. La connaissance des Évangiles s’avère ici indispensable et celle de l’auteur est sans faille. La densité du contenu, l’abondance des thèmes abordés, les prises de position nombreuses font que pour une large part son contenu échappe à une première lecture : il faut y revenir pour saisir la portée de cet ambitieux projet que l’A. a su mener à terme comme seul un théologien « blanchi sous le harnais » pouvait le faire.


Raymond  Légaré

 

 

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