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NOVEMBRE  2011

François Lefeuvre, dir., Guy-Marie Riobé – Helder Camara. Ruptures et fidélité d’hier et d’aujourd’hui. Paris, Éditions Karthala, 2011, 274 p. Coll. Signes des temps.

Ce mois-ci, deux livres à bien des égards proches parents : au point que les titres et les maquettes de couverture se ressemblent, à quinze ans de distance! Avec comme point commun, l’évêque le moins connu des trois (par comparaison avec Helder Camara et Jacques Gaillot) : Guy-Marie Riobé. Un évêque moins flamboyant, décédé tragiquement trop tôt, fortement inspiré par la passion brûlante pour l’Évangile et par le goût du silence de Charles de Foucauld. Un évêque qu’on gagne à redécouvrir et à mieux connaître, au même titre que ses deux collègues épiscopaux dont on le rapproche dans ces deux livres.

Guy Riobé a laissé une marque indélébile sur ceux qui ont travaillé avec lui. Dès sa mort, en 1978, une Association des amis du Père Riobé s’est constituée pour « susciter une meilleure connaissance de la vie et des écrits de Mgr Guy-Marie Riobé, et défendre sa mémoire ». Mais également pour « maintenir ses membres dans le sillage spirituel et prophétique du Père Riobé et promouvoir une Église du courage, qui soit à l’écoute de l’événement et qui, au cœur du monde, vive d’abord de l’Évangile. »

Les deux livres présentés ici sont des initiatives de cette Association des amis du Père Riobé. Celui qui compare les figures de Mgrs Riobé et Camara est le fruit d’un colloque organisé en novembre 2009. Tandis que l’autre, publié pour la première fois en 1996, est un portrait croisé de Mgrs Riobé et Gaillot rédigé par Jean-Marie Muller, lui-même membre de cette Association et qui a très bien connu les deux évêques.

Difficile, en quelques lignes, de livrer l’essentiel de cet héritage extrêmement riche légué par ces trois évêques prophétiques ayant vécu dans des époques et des cultures très différentes. Mais il n’est pas anodin de noter, parmi leurs ressemblances et leurs connivences, une vie spirituelle très profonde axée sur la fréquentation régulière et prolongée de l’Évangile, de même que le fait qu’ils n’ont jamais été jugés dignes, par l’Institution ecclésiale, d’être nommés cardinaux ou évêques de grands diocèses « importants ». Signe évident que leur parole évangélique, aussi spirituelle soit-elle, dérangeait profondément les autorités ecclésiales.

Je me contenterai donc, pour ce livre plus récent, de signaler qu’il comporte quatre parties. La première et la plus longue est consacrée à mieux connaître Guy Riobé (témoignages de Jean-Marie Muller, Jean-François Six et Gérard Bessière) et Helder Camara (témoignage de José de Broucker et réflexion théologique de José Comblin). La seconde et la troisième portent sur des événements d’aujourd’hui (dissuasion nucléaire, sans-papiers et langage inadapté de l’Église, entre autres) qui sont confrontés à l’éclairage de l’héritage de Mgrs Riobé et Camara. Et la quatrième partie, une soixantaine de pages, est constituée de textes écrits par Mgrs Riobé et Camara eux-mêmes, dans diverses circonstances, et qui permettent un contact de première main avec la richesse spirituelle et évangélique de leur pensée et de leur action.

Je ne peux faire mieux, ici, que de vous référer directement aux divers moyens qui donnent accès à cette parole prophétique : les diverses biographies consacrées à ces évêques, les nombreux recueils de textes (particulièrement dans le cas de Mgr Camara dont on continue à publier, régulièrement, des documents inédits), les entrevues video ou audio disponibles sur Internet, etc. Pour Mgr Riobé, voir www.guymarie-riobe.org; pour Mgr Camara, voir www.heldercamara-actualites.org, et pour Jacques Gaillot, dont il sera question dans le second livre, voir www.partenia.org.

Jean-Marie Muller, Guy Riobé – Jacques Gaillot. Portraits croisés. Édition originale : Paris, Desclée de Brouwer, 1996. Seconde édition : Paris, L’Harmattan, 2005, 343p.

Même si le livre date de plusieurs années, il n’en demeure pas moins d’une terrible actualité : faire entendre la voix prophétique de deux évêques de France, dont le cheminement, la parole et le traitement par l’Église institutionnelle ont beaucoup en commun malgré la grande différence de tempérament et de génération entre les deux hommes.Guy Riobé (1911-1978) a été évêque d’Orléans de 1963 à 1978. Jacques Gaillot (né en 1935) a été évêque d’Évreux de 1982 à 1995 quand il a été démis de ses fonctions par le Vatican et « exilé » dans le diocèse honorifique et symbolique de Partenia (dans les sables du désert algérien) qui est depuis devenu le diocèse extra-territorial de bien des exclus et des marginaux de l’Église actuelle.

Autant Guy Riobé était tourmenté et discret, autant Jacques Gaillot semble serein et à l’aise dans les médias. Guy Riobé a connu le Concile puisqu’il est devenu évêque dès 1961, l’année même où Jacques Gaillot était ordonné prêtre. Pourtant, ils ont en commun leur amour de Charles de Foucauld, mais surtout leur attention aux appels de la vie. Ce sont les événements qui vont transformer (ou convertir) leur vie épiscopale. Et curieusement, dans les deux cas, c’est le procès d’objecteurs de conscience qui va servir de point de départ à cette transformation en profondeur, à l’écoute des gens de leur diocèse et plus particulièrement de tous ceux et celles qui ne fréquentent plus les églises et les paroisses.

Dans les deux cas, Mgrs Riobé et Gaillot vont oser se solidariser publiquement, au nom de l’Évangile, avec ces jeunes hommes qui refusent de faire la guerre et proposent de travailler à la paix par la non-violence. Ce sera le début, pour les deux évêques, d’une réflexion qui ne cessera point sur les exigences évangéliques de la non-violence et toutes ses répercussions dans la vie de la société et de l’Église. Ce sera aussi le début, pour les deux hommes, d’un long et très pénible cheminement à l’intérieur de leur Église et avec leurs pairs, les autres évêques de la Conférence épiscopale.

Parce qu’ils osent publiquement une parole libre inspirée directement de l’Évangile plutôt que dictée par l’Institution, sa hiérarchie ou ses fonctionnaires, les deux évêques vont rapidement susciter un large intérêt public et provoquer la discorde autour d’eux. À chaque prise de parole (beaucoup plus hésitante, longuement mûrie et moins fréquente, mais tout aussi claire et percutante dans le cas de Mgr Riobé que dans le cas de Mgr Gaillot), la société séculière française et les catholiques distants se sentent soudainement interpellés tandis que bien des catholiques traditionnels se sentent au contraire choqués ou scandalisés. Quelles que soient les questions abordées, que ce soit les essais nucléaires français ou le célibat des prêtres et l’avenir de l’Église, les clivages sont à peu près toujours les mêmes : des milliers d’hommes et de femmes se reconnaissent enfin dans une parole différente, qui ose parler autre chose que la langue (de buis) épiscopale, et ne se gênent pas pour le faire savoir par des centaines de lettres ou d’appels; tandis que les autorités politiques ou ecclésiales, de même que certains catholiques plus proches de l’Institution, reprochent à ces évêques leur attitude de franc-tireur ou de se mêler de ce qui ne les regarde pas.

Peu à peu, leur position à l’intérieur de la Conférence épiscopale va devenir de plus en plus intenable. Mgr Riobé offrira, à quelques reprises, sa démission toujours refusée. Mgr Gaillot sera plusieurs fois « rappelé à l’ordre », invité à « chanter avec le chœur », jusqu’à ce que Rome lui retire son évêché d’Évreux. Malgré quelques alliés ou sympathisants à l’intérieur de l’épiscopat (mais qui vont très rarement prendre publiquement la parole pour les défendre), leur cheminement est douloureusement solitaire, même s’il est toujours vécu en fidélité profonde avec l’Église et à la lumière constante de l’Évangile.

Finalement, Guy Riobé mourra noyé, seul et incognito, foudroyé par une crise cardiaque au cours de ses vacances en juillet 1978. Tandis que Jacques Gaillot sera contraint d’inventer, à partir de 1995, une nouvelle forme d’épiscopat, sans titre ni cathédrale, auprès des innombrables exclus et marginaux de notre société et de notre Église.

Jean-Marie Muller, l’un des principaux porte-parole de la non-violence dans le monde francophone (par le biais du Mouvement pour une Alternative Non-violente et de ses très nombreux ouvrages en tous genres : biographies, essais philosophiques et théologiques, lexiques, ouvrages de vulgarisation, etc.), a bien connu l’un et l’autre évêque. Il était l’un des diocésains de Mgr Riobé à Orléans et l’un des trois objecteurs de conscience avec lesquels celui-ci a choisi de se solidariser lors de leur procès de 1969. Mais il a aussi fréquemment rencontré Jacques Gaillot, particulièrement à l’occasion des divers engagements de celui-ci contre la guerre et en faveur de la non-violence.

Dans ce livre, écrit à la demande de l’Association des amis du Père Riobé, pas étonnant que la non-violence constitue comme une sorte de fil rouge qui relie les deux hommes et leurs nombreuses prises de parole sur des questions sociales ou ecclésiales. Car cette non-violence est, pour l’auteur, non seulement une exigence évangélique incontournable mais également une façon radicalement neuve et libératrice de voir toute chose. Et les très nombreux textes (d’homélies, d’articles dans les journaux diocésains ou nationaux, de conférences ou d’entrevues dans les médias) cités par l’auteur permettent de suivre l’évolution de la pensée de Mgrs Riobé et Gaillot, et de constater à quel point la non-violence était effectivement une valeur ou un principe central de leur agir pastoral. C’était d’ailleurs aussi le cas pour Dom Helder Camara, évêque de Recife au Brésil, figure de proue du Concile et de l’Église latino-américaine, qui aura une profonde influence sur Guy Riobé et à l’amitié desquels l’auteur consacre le chapitre 4 de son livre.

Si j’avais à résumer ce livre en trois mots, je choisirais Évangile, liberté, non-violence (qui est d’ailleurs la forme ultime de l’amour annoncé par Jésus). Trois mots qui sont plus que jamais d’actualité pour chacunE de nous et pour notre Église.

 

Dominique Boisvert

 

 

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