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Livres du mois

 

JANVIER  2006

 

Au creux de sa fragilité, une Église se donne
 un nouveau visage
.

 

Albert Rouet, La chance d'un christianisme fragile. Entretiens avec Yves de Gentil-Baichis. Paris, Éditions Bayard, 2001.

Albert Rouet et coll., Un nouveau visage d'Église. L’expérience des communautés locales à Poitiers. Paris, Éditions Bayard, 2005.
 

Ces deux livres se complètent et méritent une attention particulière pour le souffle d’espérance qui en émane. Voilà une réflexion pastorale et un récit d’expériences susceptibles de redonner confiance en l’Église d’aujourd’hui et de demain.

Mgr Rouet est un évêque très engagé qui a le courage d’initiatives créatrices de renouveau. Responsable du diocèse de Poitiers depuis 1994, il en a mis en œuvre la réorganisation radicale, suite à deux synodes diocésains (1988-1993 et 2001-2003).

Dans La chance d’un christianisme fragile, il exprime, en réponse aux questions du journaliste Yves de Gentil-Baichis, comment il vit sa foi en Dieu et sa fidélité à l’Église; comment il approche les problèmes de la morale; ce qu’il pense de l’humanisation de la terre et de la place réservée aux femmes dans la communauté chrétienne. Autant de regards qui lui permettent de situer la vie ecclésiale d’aujourd’hui et de réfléchir aux moyens de lui assurer vitalité et dynamisme pour demain.

Dans un bref survol du fait religieux en France, il remonte dans l’histoire de son pays jusqu’au XVIIIe siècle, période de découvertes et d’inventions, de la séparation de l’Église et de l’État. Ces changements ne sont pas sans conséquences. La priorité accordée à la Science conduit à la mise à l’écart de la théologie, considérée jusque là comme la « sciences des sciences ». C’est le début d’un déisme qui s’accommode avec la déesse Raison du siècle des Lumières. Mais tout s’effondre : la science ne tient pas sa promesse, le libéralisme économique se retourne contre l’homme, le déisme manque de profondeur symbolique. Au cours du XXe siècle, pointe  un retour du religieux. Il faut voir comment se situe l’Église de Jésus-Christ dans ce « temps de foisonnement religieux » ?

C’est dans un contexte de remise en question et de recherche de sens que Mgr Rouet nous parle d’une « Église qui ose montrer sa fragilité ». Des  questions fondamentales surgissent. Est-ce possible de croire en Dieu aujourd’hui ? Serions-nous allergiques à la morale ? Quelle place pour les femmes dans la société et dans l’Église ?  La terre n’est-elle pas confiée à tous ? La réflexion dense et éclairante que l’auteur développe en réponse à ces questions le conduit à se demander ce qu’il faudrait faire pour que les hommes et les femmes du troisième millénaire aient un regard positif sur la communauté ecclésiale. Pour que l’Église réalise pleinement sa mission, des changements s’imposent, des approches nouvelles sont nécessaires, d’autres formes de communautés sont possibles.

Le dernier chapitre de La chance d’un christianisme fragile ouvre sur une façon nouvelle de faire et d’être Église. Une question de fond surgit. Il ne s’agit pas seulement de « vérité », tout le monde prétend l’avoir, mais de « véracité », c’est-à-dire : comment les gens vont-ils se rendre compte que le message transmis par l’Église est bon pour eux, bon pour mieux vivre, pour être heureux, pour être libre ? Et en contrepartie : comment l’Église peut-elle montrer sa véracité aux gens et au monde d’aujourd’hui ? L’auteur évoque plusieurs manières d’y parvenir : vivre la confiance, rendre la liberté de parole aux gens et accorder de l’importance à leur parole.

Au sein d’une société éclatée où l’individualisme s’accentue, où apparaissent de multiples religions, l’Église rencontre des difficultés spécifiques : diminution rapide de ses effectifs, vieillissement des prêtres, peu de relève, fléchissement de la pratique religieuse, problèmes structurels. En toute lucidité, l’auteur reconnaît que  « c’est la manière dont l’Église est organisée qui conduit à dire que nous manquons de prêtres ». Il s’avère qu’il y un mode de fonctionnement à changer. La structure paroissiale ne s’impose plus de la même manière comme réponse aux besoins du Peuple de Dieu, aujourd’hui.

Et c’est ainsi qu’au sortir du synode diocésain de Poitiers en 1993, la mise en œuvre des orientations synodales faisait voir l’urgence d’une plus grande attention à porter aux communautés chrétiennes. Des choix s’imposaient : emprunter la voie traditionnelle de la centralisation ou aller vers la mise en œuvre d’une Église de communion dans l’optique de Vatican II. L’application du synode demande d’agir dans un sens synodal, avec la participation du plus grand nombre possible de baptisés.

L’Église de Poitiers  reconnaît que nos vies (personnelles, sociales, ecclésiales) sont à créer tous les jours et qu’elle doit être instituante en créant du neuf,  qu’elle doit passer d’une Église de tradition à une Église de conviction. Avec audace et un profond sens apostolique, cette Église propose à ses fidèles un projet pastoral qui entend considérer la communauté comme prioritaire et mettre en relief le rôle de tous les baptisés dans l’animation et la revitalisation des communautés chrétiennes.

Afin de contrer le manque de prêtres, plusieurs Églises occidentales ont opté pour la fusion des paroisses. Pour l’auteur, une telle centralisation n’est pas souhaitable. À son avis, le problème ne réside pas tant dans le nombre ou la taille des paroisses que dans leur mode de fonctionnement. Regrouper les paroisses, c’est donner davantage de travail aux prêtres et conduire à un dépérissement de la vie chrétienne. Le sentiment d’appartenance s’effrite.  Regrouper les paroisses revient à organiser l’Église essentiellement en fonction du nombre de prêtres disponibles aujourd’hui, dans cinq ou dix ans.  Mais est-ce  vraiment la solution ?  N’y a-t-il pas une autre façon de faire Église ?  C’est ce que l’auteur explicite dans le dernier chapitre.

Que faut-il donc pour faire Église? Mgr Rouet identifie  trois charges principales : « que la foi soit enseignée, que la prière soit assurée et la charité exercée ». Deux autres fonctions s’y ajoutent. Pour qu’il y ait Église, il faut aussi quelqu’un qui s’occupe des tâches matérielles et quelqu’un pour animer l’équipe et lui permettre de travailler ensemble. Une équipe de cinq responsables, (femmes et hommes laïques) est nécessaire pour qu’une communauté chrétienne de base  se prenne en charge, vive et se développe. Dix à vingt autres personnes se joignent à l’équipe et apportent leur collaboration.

Des « ministères reconnus » sont conférés par l’Évêque aux cinq responsables. Le ministère ordonné y trouve aussi toute sa place, une place essentielle. Un prêtre accompagne les communautés de base d’un secteur donné mais laisse à chacune de se prendre en charge. Ainsi, un travail collectif dans la confiance partagée et une tâche commune redonnent l’espérance à de nombreux laïcs baptisés qui se découvrent capables de s’organiser et de prendre des initiatives.

L’organisation pastorale proposée est une véritable révolution copernicienne : elle implique le passage  de l’état de laïcs qui tournent autour du prêtre (du curé) en adjoints dévoués  au statut de communautés réelles, responsables, avec un prêtre à leur service.

L’explicitation de cette autre façon de faire et d’être Église est l’objet du livre : Un nouveau visage d’Église. Cinq responsables prennent la parole et font ressortir les principales étapes de l’expérience pastorale qui a redonné à l’Église du diocèse de Poitiers  un dynamisme et une vitalité remarquables. Tout au long de leurs témoignages, ils exposent les enjeux et les fondements théologiques de cette courageuse initiative.

Mgr Albert Rouet décrit le cheminement des communautés locales vers ce nouveau visage d’Église. Mme Gisèle Bulteau, déléguée pastorale, chargée de l’accompagnement des communautés locales, explicite ses responsabilités auprès d’elles : les sacrements de l’initiation chrétienne comme fondements de l’engagement, l’organisation des communautés de base, l’appel à la participation. Jean-Paul Russeil, vicaire épiscopal, met en relief l’itinéraire de foi des communautés : les moments structurants de l’installation d’une communauté locale, quelques traits significatifs de ces communautés, la diversification des acteurs et des ministres, l’appel à un art de vivre en Église. Éric Boone, laïc, directeur du Centre théologique de Poitiers, réfléchit aux principaux enjeux de la formation pour la construction des communautés locales : l’engagement de toute la personne, le dialogue avec la société, le témoignage de l’espérance, le développement d’une fonction critique. Au dernier chapitre de ce livre, André Talbot, prêtre et directeur du Centre théologique, montre comment la communauté chrétienne se met au service de la société par une contribution diversifiée à la vie commune.

Soulignons que la mise en place d’un si grand projet pastoral ne va pas de soi. Cela requiert un ensemble cohérent et efficace, une solide articulation des diverses responsabilités, des processus dynamiques de communion et de formation  sans oublier l’importance accordée à une culture de l’appel. Il faut aussi y mettre le temps. L’installation des communautés avance au rythme des personnes. Les communautés locales ne sont pas exemptes de difficultés. Tout n’y est pas facile tous les jours. Toutefois…

« Les peines deviennent une occasion de repartir ailleurs, de rebondir. Nous sommes pauvres et petits. La foi nous fait tenir debout, créer et avancer. Cela porte un goût d’espérance, c’est tangible. »  

Ce sont les derniers mots de ce livre… Une invitation à la réflexion, à l’inventivité, à l’action créatrice!

Raymonde Jauvin

 

À MÉDITER :

« J'aimerais une Église qui ose montrer sa fragilité. Dans l'Évangile, on voit que le Christ a eu faim et on ne cache pas qu'il était fatigué. Or parfois l'Église donne l'impression qu'elle n'a besoin de rien et que les hommes n'ont rien à lui donner… Je souhaiterais une Église qui se mette à hauteur d'homme en ne cachant pas qu'elle est fragile, qu'elle ne sait pas et qu'elle aussi se pose des questions. C'est, à mon avis, rendre un mauvais service à l'Église que de laisser croire aux hommes que nous, les chrétiens, nous pouvons répondre à tout. L'intelligence de la foi, ce n'est pas seulement la répétition des réponses, c'est aussi la recherche innovante des chemins de la foi. Les réponses peuvent être d'une grande justesse au plan de l'orthodoxie, mais la justesse d'une parole de foi, c'est d'être accordé au désir de l'homme » (La chance d'un christianisme fragile, p. 57).

 

 

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