Livres
du mois
MAI 2005
Robert Scholtus,
Petit christianisme d'insolence. Paris,
Bayard, 2004, 128p.
Le christianisme n'occupant plus la position de
surplomb qui fut longtemps la sienne dans le monde
occidental, les ouvrages qui abordent la question
de son avenir se multiplient, oscillant entre le
défaitisme et l'espoir d'un renouveau.
On pourrait croire, dans ce contexte, que le
Petit christianisme d'insolence du prêtre et
théologien français Robert Scholtus n'est qu'un
autre de ces essais qui cherchent à entretenir la
flamme en tablant sur un possible renouveau. Il y
a, en effet, de cela dans ce petit livre modeste
qui plaide « pour un christianisme souple et
allègre, ouvert et cordial, humble et pudique»,
mais il y a, aussi, plus, c'est-à-dire une
écriture saisissante et habitée qui témoigne
elle-même de la recherche d'«un style pour le
christianisme à venir ».
Ce style, ce serait celui d'une langue chrétienne
qui renouerait avec la littérature, cette
« contestation du monde dans le monde », selon la
belle formule de Bernard Sichère, qui serait
elle-même héritière de la révélation chrétienne.
« Il n'est pas question pour celle-ci, écrit
Scholtus, de se dissoudre dans un quelconque
ésotérisme littéraire, mais d'offrir l'hospitalité
à ces arpenteurs de la nuit qui font surgir de
l'ombre les victimes de l'histoire et les exilés
du monde, qui portent à l'incandescence l'attente
humaine du salut et dont les oeuvres entrouvrent à
ceux qui errent dans les ruines du temps la porte
de la temporalité chrétienne. »
Le christianisme a « la mémoire lourde » et
résonne faiblement dans un monde désenchanté qui
l'accueille dans l'indifférence, mais, plutôt que
de se lamenter sur cet état de fait, il revient
aux chrétiens « de le rendre "intéressant", et
donc d'apprendre à le "raconter" comme on raconte
une expérience ou un événement, plutôt que de le
réciter comme une leçon apprise et d'avance connue
de ceux qui ne veulent même plus l'entendre ».
Être insolent, « décrisper notre relation à la
tradition », ce n'est pas mépriser le langage
technique du dogme, qui a le mérite d'interdire le
dogmatisme subjectif, mais refuser, suivant
l'injonction de Péguy, d'avoir une pensée toute
faite et une âme habituée.
Nouvelle jeunesse
Parce que le monde a appris à se passer de lui, le
christianisme peut vivre une nouvelle jeunesse et
il revient à cette vieille dame qu'est l'Église de
se ressourcer à l'éternelle nouveauté de
l'événement qui la fonde: « Il n'y a qu'elle pour
sauver Jésus, non seulement de l'oubli, mais
surtout du mythe qu'il devient quand s'emparent de
lui les spiritualités jeunes et sauvages du Nouvel
Âge. Gardienne du mystère de ce Dieu incarné,
c'est elle qui empêche que son Évangile soit
définitivement recyclé dans la vieille lessiveuse
syncrétiste. »
L'espérance, aujourd'hui, serait passée de mode.
« Les énervés, constate Scholtus, énervent une
époque qui rêve d'être sage. » Dans des pages qui,
sans le dire ouvertement, engagent un beau
dialogue avec le sage bonheur désespéré d'un André
Comte-Sponville, le théologien exprime sa
conviction que « ce désespoir qui apporte la
béatitude ne sera jamais que le luxe [provisoire]
et l'illusion suprême que peuvent s'offrir ceux
que la vie a comblés. Seuls les pauvres
connaissent le secret de l'espérance et peuvent
attester qu'elle n'est ni un anxiolytique ni un
euphorisant, mais le dynamisme de l'Esprit qui
emporte notre condition humaine vers son
accomplissement ».
Insolents et arc-boutés à l'espérance,
c'est-à-dire responsables, nous continuerons donc,
sur les pas du ressuscité, à nous énerver. La
sagesse béate attendra.
Louis Cornellier
louiscornellier@parroinfo.net
(Le Devoir, mardi 24 mai 2005, p. B6)
[
RETOUR ]