Livres
du mois
FÉVRIER
2012
Lise Baroni,
Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Yvonne Bergeron
et Guy Côté, L’utopie de la solidarité au
Québec. Contribution de la mouvance sociale
chrétienne. Montréal, Éditions Paulines,
2011, 365 pages.
Quand j’ai vu le sous-titre du livre,
Contribution de la mouvance sociale chrétienne,
j’ai tout de suite voulu l’acheter et le lire.
Et quand le Réseau Culture et Foi m’a demandé si
j’acceptais d’en faire la recension, j’y ai vu
l’occasion et l’échéance nécessaires pour donner
priorité à ce désir de lecture que j’avais.
Je ne savais pas quel voyage long et éprouvant
j’entreprenais : multiples demandes de report
d’échéance, trois mois d’une lecture souvent
aride et exigeante, au point que je me suis même
demandé si j’oserais partager franchement les
interrogations que ce livre, écrit par des amiEs,
a suscitées chez moi.
Je viens de terminer la lecture et j’ai choisi
de plonger. Car je dois aux auteurEs de leur
donner l’heure juste, comme contribution
personnelle à cet effort collectif considérable
que constitue ce livre important.
Un livre difficile
Ce livre se présente comme le premier ouvrage
systématique de théologie contextuelle au
Québec. D’ailleurs, la conclusion (pp. 343-351)
explicite le cadre théorique de l’ouvrage en
présentant ce qu’est la théologie contextuelle,
version québécoise et nord-américaine de ce
qu’est la théologie de la libération en Amérique
latine et de ce que sont les diverses théologies
du Tiers-monde en Afrique et en Asie
particulièrement. Les auteurEs sont d’ailleurs
parmi les principaux artisanEs du Groupe de
théologie contextuelle québécoise (GTCQ) et ce
livre est le prolongement du Forum québécois
Théologie et solidarités qui s’est tenu à
Montréal en novembre 2006.
Projet très ambitieux donc, même si les auteurEs
insistent sur le caractère partiel, limité ou
inachevé du résultat : il s’agit de rien de
moins que d’un effort pour fonder et formuler
la première ébauche d’une théologie contextuelle
propre au Québec. C’est pourquoi, les
auteurEs ne se contentent pas de partir du
matériel recueilli lors du Forum de novembre
2006 mais ils vont également se baser sur une
foule d’autres documents, études ou synthèses
produits, au cours des dernières années, par
divers groupes associés à cette « mouvance
chrétienne progressiste » comme les Journées
sociales du Québec, le Centre Justice et Foi,
l’Entraide missionnaire, le Centre St-Pierre,
les collectives L’Autre Parole, le Carrefour de
participation, de ressourcement et de formation,
etc. De plus, les auteurEs vont s’imposer de
vivre, dans le processus même d’écriture du
livre, la méthodologie propre à la théologie
contextuelle qui est proposée aux lecteurs, d’où
le long et patient travail d’aller-retour entre
« le terrain » et la réflexion théorique, de
même que l’élaboration collective du contenu,
même si les divers chapitres sont signés par
certainEs auteurEs en particulier.
Cela explique peut-être un certain nombre des
difficultés que j’ai rencontrées à la lecture de
ce livre : c’est très long, parfois répétitif,
difficile et exigeant comme niveau de lecture
dans plusieurs chapitres, avec une approche
universitaire dans la structure de développement
et l’appareil critique des notes et références.
Bref, ce n’est pas une lecture grand public!
Bien des fois, j’ai dû m’y reprendre à quelques
reprises pour passer à travers certains
chapitres ou sections. Pour savoir si ces
problèmes de lecture m’étaient personnels, j’ai
vérifié auprès d’une autre personne très
impliquée à qui on avait demandé de lire le
livre (et qui ne l’avait d’ailleurs pas lu au
complet) et elle m’a confirmé avoir elle aussi
trouvé la lecture assez difficile.
Cela pose donc la question du public visé par un
tel ouvrage : il est évident que ce ne peut pas
être, dans sa forme actuelle, un grand
nombre de ceux et celles dont on analyse les
pratiques sur le terrain et qu’on souhaiterait
mieux outiller au plan théologique et spirituel.
Et c’est dommage. Parce que les intuitions et
les analyses formulées, de même que plusieurs
sections informatives du livre, sont très
précieuses et mériteraient de trouver une
formulation simplifiée (ou morcelée en plusieurs
outils de diffusion) afin de pouvoir rejoindre
ces militantEs qui agissent au ras du sol et qui
sont à la source de cette importante réflexion.
Un livre riche et important
Ces réserves étant posées, je tiens à dire que
l’ouvrage constitue néanmoins une
contribution extrêmement précieuse pour notre
histoire ecclésiale, communautaire et populaire
québécoise. Car il regroupe, dans un même
endroit et dans un effort louable de synthèse,
énormément d’informations jusqu’ici dispersées
dans une foule de groupes, d’organismes, de
mouvements, de communautés chrétiennes, etc. Et
plus encore, il s’efforce de fournir un cadre de
compréhension et d’analyse de cette information
à plusieurs niveaux : historique, sociologique,
anthropologique et théologique.
On pourra donc y référer pour des présentations
synthétiques comme le premier chapitre (« La
force d’une citoyenneté ouverte sur le monde »,
sorte de panorama du mouvement social québécois,
pp. 15-39), le chapitre deux (« Les
orientations, les idéologies et les
spiritualités des groupes chrétiens impliqués
dans la modernité québécoise », pp. 41-66), le
chapitre trois (« Une mémoire à reconstituer :
un siècle d’engagement social chrétien », pp.
67-100) ou le chapitre cinq (« La mouvance
chrétienne socialement engagée et les contextes
ecclésiaux », qui étudie non seulement le cas de
l’Église catholique mais qui donne aussi un bon
aperçu de la situation de l’Église anglicane au
Québec, des Églises évangéliques québécoises et
de l’Église unie du Canada, pp. 147-202).
Mais on pourra également y trouver un essai
d’analyse des « problématiques et tendances de
fond de la société québécoise » (chap. 4, pp.
105-146), une réflexion philosophique très
provocante et stimulante de Michel Beaudin sur
« les personnes et le lien social menacés de
déshumanisation » (chap. 6, pp. 203-238), et
surtout les deux chapitres plus proprement
théologiques de la troisième partie, « Le Dieu
qui répondra à nos appels » (chap. 7, pp.
243-280) et « Espérer un autrement du monde »
(chap. 8, pp. 281-303).
L’ouvrage se termine par un dernier chapitre,
« Retour au terrain » (pp. 309-339) qui formule
un certain nombre de propositions plus concrètes
autour de la nécessité d’une vision commune, de
revoir nos attitudes et nos discours, d’oser de
nouvelles pratiques sociales dans les secteurs
économique, politique et environnemental, de
même que d’oser un nouveau rapport à l’Église.
Pour des universitaires, des chercheurEs, des
responsables d’Église, des formateurs ou autres
leaders d’opinion, cet ouvrage fournira à la
fois une bonne synthèse d’informations utiles et
un cadre d’analyse stimulant sur la mouvance
sociale chrétienne au Québec, ses visées et son
arrière-plan spirituel ou théologique.
Quelques pistes qui m’ont particulièrement
touché
J’ai personnellement beaucoup appris du chapitre
3 sur l’histoire de cette mouvance au XXe
siècle, qui nuance fortement l’image réductrice
d’une chrétienté québécoise conservatrice et
monolithique qui aurait sévi jusqu’à la
« libération » de la Révolution tranquille dans
les années 60. Les chrétiens et l’Église, y
compris par une partie de son épiscopat, ont été
actifs dans les luttes pour la justice sociale,
avec plus ou moins de vigueur, tout au long du
siècle. Et en notre époque de vitesse et
d’instantanéité, il est plus important que
jamais de nous réapproprier notre histoire.
J’ai aussi beaucoup apprécié l’analyse à la fois
historique et anthropologique du « rapport à
l’autre » que propose Michel Beaudin au chapitre
6. S’appuyant entre autres sur le philosophe
Dany-Robert Dufour, il montre le renversement de
priorité qu’opère le capitalisme et les racines
sadiennes de celui-ci. Mais surtout, il
développe l’essentielle « médiation des tiers »
dans le rapport à l’autre et comment la société
de marché néolibérale provoque une triple
perversion de ce rapport à l’autre qui déteint
sur toute la société, y compris dans l’Église et
dans notre appréhension de Dieu.
Cette essentielle relation ternaire à l’autre
sert aussi de clé de lecture de la dimension
trinitaire de notre Dieu. En effet, le chapitre
7 qui cherche à dire quel est le Dieu de cette
mouvance sociale chrétienne porte
essentiellement sur le caractère trin du Dieu
unique, avec toutes ses implications
théologiques que j’étais bien loin de
soupçonner. Honnêtement, je dois avouer que je
n’ai jamais été passionné par ces discussions
théologiques, ayant l’impression qu’elles
relèvent de spéculations académiques qui ont peu
d’impact sur ma vie spirituelle. Pourtant, la
réflexion combinée des chapitres 6 et 7 sur les
modalités du rapport à l’autre (unaire, binaire
ou ternaire) et sur les différentes figures de
Dieu qui en découlent s’avère particulièrement
éclairante.
De même, l’autre chapitre théologique (ch. 8),
qui porte sur l’espérance chrétienne, est tout à
fait bienvenu. Écrit par Guy Côté, il affronte
la difficile question que vivent touTEs les
militantEs : comment continuer à croire en
l’avenir et trouver le souffle nécessaire pour
le construire dans un monde où les problèmes
s’accumulent, où les défis se complexifient et
où le ras-le-bol est généralisé? Ce chapitre
aborde inévitablement la question du Royaume
promis, de la fin des temps ou de
l’accomplissement de la Création. Où et comment
situer nos solidarités et nos combats quotidiens
dans cette histoire humaine et divine du Salut?
Enfin, j’ai retrouvé, en filigrane des derniers
chapitres du livre, une intuition qui pointe
doucement la tête depuis une quinzaine d’années
chez certainEs chrétienNEs progressistes
québécoisEs : se pourrait-il que le temps soit
venu, après tellement d’années d’immersion dans
les combats sociaux, de redonner une plus grande
importance et une certaine visibilité à nos
enracinements spécifiquement chrétiens? C’était
déjà le questionnement explicite de Fernand
Dumont et de Julien Harvey, peu avant leur mort.
Et je retrouve discrètement ce questionnement,
particulièrement dans les chapitres 8 et 9.
Sur aucune de ces questions, les réponses ne
sont faciles ou simples. Mais les auteurEs, au
terme de ce long processus de collecte de
réflexions et d’expériences, de lente maturation
et d’analyse des contenus, et d’effort de
formulation d’un cadre de compréhension
satisfaisant et porteur d’élan vital, nous
offrent les fruits de leur travail. C’est dans
leur esprit un point de départ dans
l’élaboration d’une théologie d’ici qui
puisse dire et nourrir la foi de ces hommes et
de ces femmes d’ici engagéEs à la suite du
Nazaréen pour la construction d’un Royaume de
justice à partir d’un amour qui privilégie les
petits et les laissés-pour-compte.
Une question
Je n’ai pas un grand intérêt pour la réflexion
théologique. Je serais davantage attiré et
nourri par les réflexions spirituelles ou par
les expériences mystiques. Question de
sensibilité personnelle. Mais je ne renie
évidemment pas l’utilité du travail théologique
proprement dit, qu’il soit le fruit d’une
approche traditionnellement plus déductive ou,
mieux encore, d’une approche plus contextuelle,
construite de manière inductive à partir des
pratiques du peuple de Dieu. Et c’est exactement
à ce niveau que se situe le présent ouvrage : il
me faut donc en accepter le genre et les
exigences.
Par contre, je demeure avec une question sans
réponse. Comme on l’a souligné lors de la soirée
publique de lancement à la librairie Paulines de
Montréal, le 3 novembre 2011, cet effort de
formulation d’une théologie contextuelle
québécoise peut-il parler aux jeunes
générations? Je crains que la façon même
d’aborder les questions, de même que le langage
utilisé, leur paraissent bien « étrangers ».
L’implication sociale des jeunes dans la
construction d’une société autre, de même que
leurs questionnements spirituel, théologique ou
ecclésial me semblent assez différents des
nôtres. Les jeunes ont certes intérêt à mieux
connaître l’expérience de ceux et celles qui les
ont précédés (la génération des auteurEs et de
ceux et celles dont parle l’ouvrage); et pour
cela, L’utopie de la solidarité au Québec
peut être un outil précieux. Mais je ne sais pas
dans quelle mesure ils pourront se retrouver
eux-mêmes dans cette théologie contextuelle et
en être nourris.
Dominique Boisvert
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