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JUILLET-AOÛT 2003

Paul Valadier, La condition chrétienne. Du monde sans en être, Paris, Le Seuil, 2003, 245 p.

Paul Valadier nous apporte, dans ce volume, au moins trois contributions importantes. Il pose d’abord très clairement la façon dont la condition chrétienne n’efface pas la condition humaine commune, en matière morale, en rappelant que l’Évangile n’engendre pas une morale monolithique qui nous placerait hors du monde. Deuxièmement, il fait le tour des autorités diverses qui peuvent guider la conscience morale, parmi lesquelles l’autorité de l’Évangile reste suprême, et situe en conséquence les diverses autorités ministérielles, proches et lointaines. Troisièmement, il résiste à une pente d’évacuation de la conscience personnelle au bénéfice de règles censées tout régler. Or, si les sociologues contemporains ont raison de détecter une sorte de « fatigue d’être soi », selon la jolie formule d’Ehrenberg, la traduction religieuse et catholique de ce syndrome pousse à l’intégrisme, au repos dans  des règles toutes faites, à la priorité de l’obéissance aux autorités les plus visibles. La théologie morale catholique est restée imprégnée de juridisme jusqu’à Vatican II et au-delà. S’en sortir, c’est cultiver le discernement à l’égard des mœurs contemporaines, à l’exemple de saint Paul, et non pas les disqualifier en bloc. Voici, en peu de mots, un contre-poison bien utile à quiconque serait tenté de croire que « le jugement fout (irrémédiablement!) le camp » ou bien qu’il est de toutes façons « trop tard »!

Ce livre de Valadier, dans le droit fil de ses deux précédents, soit Morale en désordre (2002) et surtout Un christianisme d’avenir (1999), fournit des assises à toute démarche qui admet que, en matière morale aussi, il est difficile de faire l’économie d’une perspective d’inculturation, donc d’un mouvement beaucoup plus radical qu’une adaptation. Il y a, autrement dit, une diversité de mœurs dans les sociétés que l’Évangile rejoint et interpelle. Celui-ci appelle une discernement, un tri, une évaluation inspirée, et non pas une homogénéisation forcée. Le rapport à la loi, en matière morale, a éminemment besoin du rappel paulinien du fait que la foi est la prise de conscience de la surabondance du don, du gratuit, et en même temps la racine historique de l’universalisme qui, aujourd’hui, imprègne nos engagements et nos chartes tout à fait laïques des droits. La profondeur historique des analyses de Valadier nous fait sortir d’un mauvais procès de la modernité, typique de « l’intransigeantisme » dont Émile Poulat a fait l’histoire récente. L’émancipation du politique, du champ artistique, du domaine social d’une ambiance de chrétienté où l’Église imprégnait la totalité d’une culture n’a pas signifié la dégringolade de toutes les valeurs. L’inéluctable inculturation découle en partie de la nécessité pour le christianisme de « retrouver ses marques » en dehors d’une nostalgie de « feu la chrétienté », comme le disait Emmanuel Mounier.

Comment la dynamique évangélique confrontée à nos réalités économiques contemporaines,  nos réalités familiales, nos réalités civiques anti-racistes mais soucieuses de reconnaissance des différences, se déploie-t-elle? J’ose suggérer des amorces de débats et d’approfondissement qui me paraissent en pleine consonance avec l’esprit de Valadier. De Maurice Bellet, d’abord : un petit livre dense qui relie le travail sur soi et l’engagement socio-politique :  Invitation. Plaidoyer pour la gratuité et l’abstinence (Paris, Bayard, 2003, 64 p.). Ensuite, une analyse à plusieurs voix du postulat universaliste de saint Paul, postulat fondateur pour notre civilisation : « Il n’y a plus ni Juifs, ni Grecs, ni maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes… » dans un numéro récent de la revue Esprit, particulièrement dans des contributions remarquables de Stanislas Breton (Christianisme : Paul ou Jean?) et de Paul Ricoeur (Paul apôtre. Proclamation et argumentation. Lectures récentes) : L’événement saint Paul : juif, grec, romain, chrétien (revue Esprit, février 2003, p. 64-124). Enfin, une analyse de Paul Thibaud qui, relisant la parabole du Samaritain, redéploie dans le champ social l’impératif de construire la proximité sans nous laisser dériver à la passivité du fait de la malheureuse abstraction des droits de la personne et des diverses chartes, toutes imprégnées qu’elles soient de valeurs chrétiennes devenues séculières : L’autre et le prochain. Commentaire sur la parabole du bon Samaritain, revue Esprit, juin 2003, p. 13-24.

 

Arthur Marsolais

 

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