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NOVEMBRE  2009

W. Paul Young, Le Shack. Quand la tragédie a rendez-vous avec l’éternité. Trad. française par M. Perron. Montréal, Le Jour, 2009. (Original américain : The Shack. Windblown Media,  2007)

Comment expliquer le succès phénoménal de ce livre : 55 impressions, plus de 10 millions de copies dont 8 millions aux États-Unis et 2 millions en langues étrangères; sur la liste des best-sellers du New-York Times depuis 73 semaines (numéro 2 dans la semaine du 16 octobre, après avoir été 1er pendant plus de 50 semaines); [1] sur la liste du Globe and Mail depuis 65 semaines (et 4e sur cette liste aujourd’hui le 17 octobre 2009); traduit en 35 langues; objet d’une entrevue à la CBC à l’émission « The Hour » avec George Stroumboulopoulos? [2] Sans doute est-ce l’indice que ce roman théologique sait rejoindre les lecteurs dans leurs interrogations, leurs aspirations les plus profondes…

L’intrigue est plausible: un père, dont la relation avec son propre père laisse à désirer, part en excursion avec ses enfants, au cours de laquelle la plus jeune est victime d’un enlèvement.  Bien que son corps ne sera recouvré qu’à la fin du livre, elle est présumée morte à la suite d’un crime crapuleux. Sa sœur, qui l’accompagnait peu avant l’enlèvement, se reproche d’être en partie responsable de ce malheur, reproche qui préoccupe beaucoup le père. L’histoire se déroule autour d’un chalet délabré appelé le shack (la cabane dans l’édition européenne).

Le lecteur peut comprendre que la foi en Dieu du père soit rudement mise à l’épreuve après cet événement et que tout soit remis en question y compris la pratique religieuse, qui ne suffit plus à chasser le « Grand Chagrin ». L’intérêt du lecteur pour le livre sera encore accru lorsqu’il apprendra dans le dernier chapitre que, quoique les événements relatés dans le roman soient fictifs, l’auteur, un Canadien, fils de pasteur, a connu lui aussi une vie mouvementée. Il a lui-même été victime de sévices sexuels au cours de son enfance, s’est adonné à la drogue au cours de son adolescence, a été tenté par le suicide et, généralement, il errait à travers la vie jusqu’à la cinquantaine dans le mensonge, quand « la fureur » de sa femme, l’affection d’amis et la grâce de Dieu l’ont remis sur le droit chemin. Cependant, comme Job, il n’a jamais cessé de dialoguer avec Dieu au cours de ses mésaventures.

Au plus profond de son chagrin, le père de l’enfant reçoit une note signée « Papa », nom que l’épouse du héros donne à Dieu, l’invitant à se rendre à un rendez-vous au shack, rendez-vous auquel il se rend après de nombreuses hésitations. Est- ce une ruse du tueur, une mauvaise blague ou une invitation réelle? Notre héros a su reconnaître la parole de Dieu au sein de ce tohu-bohu. On ne peut qu’évoquer ici l’expérience de la théologienne Lytta Bassett, qui a connu une perte analogue dans sa vie personnelle et dont la réflexion a cheminé sur les mêmes questions, à l’effet que Dieu est présent dans ces moments déchirants mais qu’il faut savoir l’entendre. [3]

Durant le rendez-vous au shack, le père rencontre les personnes de la Trinité et Sophia, une personnification de la sagesse de Dieu. Cette rencontre permet de discuter une série de questions théologiques au sujet  de la Trinité, de la relation des humains avec Dieu, de leur liberté, du mal, des relations, du jugement des autres, de la signification de la mort de l’enfant, de la relation du père avec son propre père et avec le meurtrier de sa fille. Ces discussions prennent plus de la moitié du livre.

L’intrigue se termine par un accident grave de voiture pour le père au retour du shack. On ne sait plus très bien si le récit de la rencontre avec la Trinité et Sophia est une parabole ou le fruit du délire du blessé. On ne peut s’empêcher de penser au conteur amérindien qui concluait son récit par : « Je ne sais pas si ces événements se sont passés mais je sais qu’ils sont vrais» [4]

À part cette rencontre au shack, tout est plausible dans ce roman et les conversations avec Dieu « sont parfaitement authentiques ». En tant que roman, le récit contient des faiblesses. Par exemple, le déchirement du père devant la disparition de sa fille est plutôt mal communiqué; il paraît être davantage spectateur que victime de l’événement. On serait tenté de comparer le roman à ceux des romanciers de la grâce des années soixante : Georges Bernanos, Graham Greene, François Mauriac, etc. À la différence de ces romans, la signification des événements fait ici l’objet d’un dialogue théologique explicite, très accessible, mais séparé de l’action du roman. C’est un roman théologique, qui est à la théologie ce qu’un roman historique est à l’Histoire. Il contient donc des éléments de vérité mais aussi beaucoup d’imaginaire un peu comme les romans de Dan Brown. Ce sont évidemment les discussions théologiques qui sont les plus intéressantes dans le roman, dans l’ensemble convainquantes quoique les théologiens aient émis diverses réserves… [5] 

La Trinité est représentée de manière très originale, très californienne (Nouvel Âge). Dieu le Père apparaît au héros sous l’allure d’une grosse « Mama » afro-américaine qui répond au nom de Papa. Le Saint-Esprit apparaît sous la forme d’une femme asiatique, Sarayu (dont le nom signifie vent en sanskrit), passionnée de jardinage et de fractales. La confusion apparente de son jardin exprime la liberté de l’Esprit, dont le dessein se perçoit dans les fractales. Jésus est un menuisier du Moyen-Orient en train de fabriquer un cercueil, évidemment destiné à l’enfant assassiné. Une légende amérindienne, que l’enfant décédé affectionnait, évoque le thème la rédemption. Et puis il y a Sophia, la personnification de la sagesse de Dieu des Proverbes.

Ces personnes ont toutes une passion pour la cuisine, le jardinage, la pêche, la musique pop, bref ils vivent dans une sorte de paradis pour écologistes. Papa, bien qu’apparemment femme, est, cependant, avant tout le père. Elle offre d’emblée de jouer le rôle que le père du héros n’a jamais joué au point qu’à la fin du livre, pour parfaire ce rôle, elle devient un homme. Dieu-le-Père ne veut pas apparaître sous la forme coutumière du vieillard barbu à la Gandolf du « Seigneur des anneaux ». L’iconographie du Moyen-âge est remplie d’images naïves analogues de la Trinité.

Les thèmes discutés sont : la Trinité comme relation égalitaire et amoureuse horizontale; la liberté, un don de Dieu qui permet d’entrer dans la relation trinitaire, relation qui peut être refusée au nom de la recherche d’autonomie, cause de la Chute; le mal résulte de cette autonomie, de la décision arbitraire de ce qu’est le bien et le mal – plutôt que d’accepter la décision de Dieu à leur sujet – et de la forme hiérarchique des relations. L’homme autonome prend refuge dans son travail et la femme dans ses relations avec l’homme alors que la femme est née de l’homme et l’homme de la femme dans une relation égalitaire. Les humains jugent : ils décident ce qui est bon et ce qui est mal pour eux-mêmes et pour autrui. Ils parlent de droits plutôt que de relations. C’est la vérité qui libère (Benoît XVI n’en dirait pas moins!). Dieu ne nous abandonne jamais. Mais Dieu se restreint pour respecter notre liberté. Il faut se convaincre de la bonté de Dieu sans toujours la comprendre. Il faut suivre Jésus comme Pierre sur les flots, avec confiance. La Loi est là pour que nous renoncions à vouloir être justes par nous-mêmes. Le thème du pardon, « cesser de saisir quelqu’un à la gorge », est discuté également en rapport avec le père du héros et l’assassin de sa fille mais ses exigences ne sont discutées que superficiellement.

Quoique la Bible ne soit jamais citée ou soit à peine mentionnée dans le roman, la vision théologique offerte est protestante et individualiste en ce que seule compte la Foi (les œuvres sont sans importance). Cette vision est verticale (relation avec Dieu) et insuffisamment horizontale (relation avec le prochain). Celui-ci, la famille proche et les amis exceptés, n’est présent dans ce livre que par le jugement qu’on exerce sur lui. La vision du salut est quiétiste : il n’y a pas de croix à porter, pas de création à parachever. Une fois notre autonomie remise dans les mains de Dieu, il n’y a plus alors à s’inquiéter de rien!

Le livre est de la même veine que la série populaire Chicken Soup for the Soul [6] une histoire touchante (perte d’un enfant), une révolte personnelle, une intervention externe (qu’il faut savoir reconnaître), une conclusion heureuse (tout a un sens éventuellement). Il faut noter que l’auteur a écrit ce livre à l’intention de ses enfants comme « histoire amusante qui les aide à mieux comprendre leur père et le Dieu qu’il aime tant ».

Une réflexion théologique plus profonde et plus disciplinée s’impose, tant sur l’intervention divine dans la vie du personnage (et de toute l’humanité), l’origine du mal, le concept d’Église (en tant que lien spirituel et non institution), la notion d’espérance (présence de l’objectif final de la vie), la voie vers Dieu (multiplicité des cheminements), le salut et la rédemption pour tous, le rôle de la Bible en tant que Révélation, la signification de la Trinité, etc. Cette superficialité théologique du roman s’explique peut-être par l’appartenance  de l’auteur à « l’église émergente », un courant réformiste au sein de l’église évangélique. [7] 

Bien qu’il ne s’agisse pas d’un grand roman, le livre mérite d’être lu par ceux que tente une présentation nouvelle, un peu nouvel âge, d’une doctrine chrétienne ancienne, par exemple le public de « Jesus-Christ Superstar ». Le livre dépoussière certaines questions théologiques difficiles et abstraites, qu’il présente sous un angle très concret et très accessible. Malheureusement, selon les spécialistes, les erreurs théologiques abondent. Il est donc déficient en tant que nourriture spirituelle pour le chrétien  Il peut, toutefois, constituer une via pour certains. Il est surtout, c’est son principal mérite, un hymne à l’Amour sans limite de Dieu pour toute l’humanité sans exception. Qui n’a pas besoin de ce rappel?

 

NOTES

 

[1]  http://stuartmarket.blogspot.com/2009/10/shack-reaches-new-milestone.html

[2]  http://www.windblownmedia.com/

[3]  Lytta Bassett, Ce lien qui ne meurt jamais, Albin Michel 2007.

[4]  P. Knudson et D. Suzuki,Wisdom of the Elders, Stoddart, 1992.

[5]  Nous n’avons trouvé que deux recensions approfondies du livre en français :
http://www.Edjour.com/analysetexte.aspx?codeprod=343646
http://www.public.sogetel.net/jbeaulac/livres.htm#shack.pdf

Par contre, en anglais, il y en a de nombreuses, surtout du point de vue protestant et, en général, défavorables dont :
http://www.challies.com/media/The_Shack.pdf 
http://www.svchapel.org/resources/articles/22-contemporary-issues/536-the-shack-a-book-review
http://religiopoliticaltalk.blogspot.com/2009/07/book-review-by-dr-norman-geisler-shack.html
http://www.soundwitness.org/evangel/the_shack.htm
http://daily.insight.org/site/PageServer?pagename=shack_details#home
http://peter.sff.home.insightbb.com/The-Shack/The-Shack_Book-Review.pdf
http://conversation.wordpress.com/2008/07/28/book-review-the-shack/
http://www.mynameisrush.com/blog/?p=50
http://ezinearticles.com/?Book-Review---The-Shack&id=2546612
http://www.fromtheabbey.com/Study/blog/2009/07/catholic-book-review-the-shack-literary-review/ (recension catholique)

Pour des recensions plutôt favorables :
http://catholicmediareview.blogspot.com/2008/07/book-review-shack.html (recension catholique)
http://www.internetmonk.com/archive/recommendation-and-review-the-shack-by-william-p-young
http://www.catholicsoncall.org/considerthis/recommended-readings/4book-review-shack-and-trinity-0,
http://www.beacondeacon.com/ichthus/personal/TheShack/,
http://shine.yahoo.com/channel/none/new-book-review-from-the-entertainment-critic-the-shack-by-william-paul-young-186681/,
https://trinity.ie/CMS/index.php?option=com_content&task=view&id=168&Itemid=93
http://thesuburbanchristian.blogspot.com/2008/08/shack-theology-narrative-and-cultural.html

Pour une recension de deux livres à propos de The Shack intitulés Finding God in the Shack, voir http://www.challies.com/archives/book-reviews/finding-god-in-the-shack-i.php http://www.challies.com/archives/book-reviews/finding-god-in-the-shack-ii.php

[6]  http://www.chickensoup.com/cs.asp?cid=guidelines

[7]  Voir par exemple :
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_%C3%A9mergente,
http://en.wikipedia.org/wiki/Emerging_church
http://www.soundwitness.org/evangel/Downloads/emerg_all_parts.pdf

 

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