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SEPTEMBRE  2011

Yves Carrier, Mgr Oscar A. Romero. Histoire d’un peuple. Destinée d’un homme. Paris, Les Éditions du Cerf, 2010, 346 p.

La vie de Mgr Oscar Arnulfo Romero (1917-1980) n’a pas fini de donner à penser. Figure emblématique de l’histoire de l’Église latino-américaine, l’archevêque de San Salvador de 1977 à 1980 n’a cessé d’être interpellé par les classes populaires les plus pauvres, ce qui transforma radicalement sa manière de concevoir le rapport de l’Église au monde. Ce processus de conversion constitue la trame transversale de l’ouvrage d’Yves Carrier, dont la sortie soulignait le trentième anniversaire du martyr de Mgr Romero, assassiné en mars 1980. L’auteur, après avoir raconté l’histoire sociale et politique du peuple salvadorien depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours, suit le parcours de Mgr Romero dans lequel il distingue deux étapes successives : celle du pasteur « conservateur de la tradition » (p. 98) lié à l’Opus Dei et celle de l’archevêque de San Salvador au service du peuple.

Le parcours biographique de Mgr Romero ne peut se comprendre sans une référence constante au contexte social et politique du Salvador, mais aussi aux mouvements émancipatoires de l’Amérique centrale des années 1960 et 1970, inspirés par la révolution cubaine et ses conquêtes sociales. Ce parcours s’inscrit aussi dans le contexte plus large de la Guerre froide et de la lutte contre le communisme, dans lesquelles s’impliqua une partie importante de la hiérarchie catholique dans cette région du monde. Face aux régimes politiques oppressifs, Mgr Romero s’est engagé dans une véritable redéfinition de la mission ecclésiale, axée sur le service du peuple et des opprimés. Dans l’élan conciliaire de Vatican II, ses décisions ont marqué un changement dans la manière de concevoir l’agir social et ecclésial, puisqu’il voulait construire une « Église populaire, qui cherche à se définir à la base plutôt qu’au sommet » (p.157). Cela s’est manifesté entre autres par l’engagement de l’archevêque dans la diffusion des communautés ecclésiales de base, qui constitue la clé de la transformation de l’Église salvadorienne. Cette initiative marquait aussi un changement dans la manière d’interpréter les Écritures, car il s’agissait de faire le lien entre la foi de la population et les projets d’émancipation sociale. Il faut souligner que ce processus a eu lieu après l’abandon de la messe en latin, signifiant que la Parole de Dieu devenait intelligible pour les peuples qui désiraient se l’approprier. Cela était aussi rendu possible à travers une « pastorale de masse » (p. 209) et les homélies de Mgr Romero, qui étaient retransmises sur les ondes de la radio, par laquelle il a été la voix des sans-voix. Cet approfondissement de la foi chrétienne en fonction de l’engagement populaire constitue le fondement de la théologie de la libération, dont Mgr Romero fut l’une des figures importantes en Amérique latine.

Au-delà du parcours biographique de Mgr Romero, ce livre est un hommage au peuple salvadorien, dévasté par l’intolérance politique pendant la période étudiée. L’ouvrage d’Yves Carrier comporte aussi une réflexion ecclésiologique importante, se construisant surtout dans l’examen des lettres pastorales de Mgr Romero. Même si ses analyses demanderaient parfois à être nuancées, elles possèdent la qualité de faire réfléchir le lecteur à des manières plus humaines de penser le rapport de l’Église au monde. Les discours et les pratiques de Mgr Romero ont inauguré une manière inédite d’être pasteur, en proposant une distance critique par rapport à l’ordre social, mais surtout en affirmant la primauté de la solidarité humaine dans le « comment » de l’agir chrétien.


Sylvain Lavoie
Relations, août 2011

 

 

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