Livres
du mois
JUIN
2012
Yves St-Arnaud, Vivre sans savoir. Invitation au dialogue entre
croyants et non-croyants. Montréal, Fides,
2012, 192 pages.
« Nous ne savons pas si Dieu existe. C’est
pourquoi la question se pose d’y croire ou
pas », écrit André Comte-Sponville dans
Présentations de la philosophie. C’est
pourquoi, ajouterons-nous, tout dogmatisme,
qu’il soit croyant ou athée, est une bêtise en
cette matière. Dans un récent texte paru dans la
revue Nouveau Projet, le philosophe
Charles Taylor résume l’état des lieux. « D’un
côté, écrit-il, les fondamentalistes religieux
et les “athées en colère” se combattent et
renforcent chez leurs fidèles les stéréotypes
par rapport à l’“adversaire”. De l’autre côté,
un univers bariolé de reconnaissance mutuelle se
construit patiemment au hasard des rencontres et
des occasions de dialogue. »
Or ce dialogue, reconnaissons-le, ne va pas de
soi. « Contrairement au discours scientifique
qui aboutit à la reconnaissance universelle, la
mise en commun de ce que l’on croit génère la
diversité », constate le psychologue Yves
St-Arnaud dans Vivre sans savoir. Invitation
au dialogue entre croyants et non-croyants.
Pour éviter la bisbille, certains suggèrent
alors qu’il vaut mieux garder ses croyances pour
soi et s’en remettre à la science pour les
choses communes, mais, souligne St-Arnaud,
« pour une bonne partie des questions que se
posent croyants et non-croyants, la science
déclare forfait; pour y répondre, ne serait-ce
que de façon provisoire, on doit s’en remettre à
ses convictions ».
Ex-croyant qui se définit maintenant comme un
humaniste athée, St-Arnaud rappelle d’abord que
même son athéisme repose sur des « convictions
personnelles qui dépassent le domaine du savoir
et relèvent de la croyance » et n’est pas plus
scientifique que la foi qu’il a perdue. Cela lui
permet d’établir la première balise pour un sain
dialogue entre croyants et non-croyants,
c’est-à-dire la distinction entre « ce que l’on
sait et ce que l’on croit ». Cet exercice est
exigeant puisque « toute conviction est un
paradoxe : elle ne fait l’objet d’aucun doute
personnel même si elle ne repose pas sur un
savoir incontestable ». On retiendra que tout ce
qui échappe, en ce domaine, à une rigoureuse
démonstration scientifique relève de la
conviction, qui couvre donc un champ très large.
La deuxième balise d’un sain dialogue exige
toutefois de soumettre ces convictions à la
pensée critique pour les inscrire dans le
domaine du « raisonnable » et la troisième exige
une ouverture à ce que St-Arnaud appelle la
« résonance psychoaffective », c’est-à-dire la
part subjective d’une conviction. Cette
reconnaissance de la subjectivité doit
évidemment rester soumise aux deux premières
balises si on veut éviter les délires
solipsistes, tout en admettant qu’il n’y a pas
de lieu d’arbitrage absolu en matière de
convictions.
À quoi bon tout ce programme contraignant,
diront peut-être les partisans du quant-à-soi.
« J’ai constaté qu’une mise en commun des
positions personnelles sur les enjeux importants
de la vie, que l’on soit agnostique, athée,
croyant ou quoi que ce soit d’autre, nous
permettait de nous entraider à vivre sans
savoir, tout en mettant au second plan les
religions en tant qu’institutions », conclut
St-Arnaud dans ce bel essai sobre et habité par
un réel souci de la parole de l’autre. Nous
sommes d’accord avec lui et avec Taylor.
Louis Cornellier
louisco@sympatico.ca
Le Devoir
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