Œuvres
d'art
du mois
FÉVRIER
2007
San Juan de
la Peňa en Aragon : un monastère très original
avec un cloître et des chapiteaux de grande
beauté.
Le nord de l’Espagne est littéralement couvert
d’architectures romanes : chapelles isolées pas
toujours en bon état, petites églises de
villages, cathédrales, monastères… Les chefs
d’œuvre de la Catalogne sont bien connus, mais
les autres régions, Galice et Navarre à l’ouest,
Castille, Rioja, Aragon à l’intérieur, réservent
de nombreuses et belles surprises.
Plusieurs sites web espagnols permettent de les explorer.
L’un des plus riches et des plus agréables est
celui d’Antonio Garcia Omedes : Rutas
romanicas por el Alto Aragon. Menu
déroulant, cartes géographiques interactives,
passages faciles aux sites des autres régions,
introductions bien documentées, abondance de
documents photographiques, documents
spécialisés : on y découvre une réelle passion
que le webmestre partage avec son épouse
photographe depuis plusieurs années. Même sans
grande connaissance de l’espagnol, on peut y
réussir de belles explorations.
Le Haut-Aragon est traversé au nord par l’un des chemins de
Compostelle, qui descend du col de Somport, au
sud de Pau, rejoint Jaca et sa belle cathédrale
romane, puis se permet un détour vers l’un des
monastères les plus originaux qui soient :
San Juan de la Peňa. Le site d’Antonio
Garcia Omedes en offre une visite détaillée.
Dès
la première page on découvre ce qui fait
l’originalité de ce petit monastère. Dans un
décor sauvage, il fut construit par étapes, sous
un immense surplomb rocheux, à partir du IXème
siècle, lorsqu’une communauté de moines,
adoptant la règle de saint Benoît, remplaça les
ermites qui avaient choisi ce lieu de solitude.
Petit monastère, mais de grande renommée pendant
des siècles. Il devint même Panthéon royal pour
la couronne d’Aragon et ses nobles. De
nombreuses plaques tombales en témoignent.
De page en page, on peut accomplir une visite très complète.
Mais je suggère un arrêt sur un bijou d’art
roman :
le cloître et ses chapiteaux. Le sculpteur
inconnu, surnommé el Maestro de Agüero,
possède des qualités très particulières. On est
loin du raffinement des chapiteaux de Vézelay,
de Saulieu, d’Autun. Loin des bas-reliefs
sophistiqués du cloître de Santo Domingo de
Silos. La technique est plus fruste, les
compositions sont plus massives, mais quelle
originalité et quelle force d’expression.
On peut classifier les chapiteaux en plusieurs cycles : cycle
de la Genèse, cycles de la vie de Jésus,
présentés sur le site en plusieurs pages. Dans
un survol rapide, j’aimerais vous en offrir
quelques-uns à contempler, pour aboutir à une
page qui fait choc.
-
1ère page. Cycle de la
Genèse : le personnage d’Adam après la
chute est saisissant (images 5 et 6). Il
vient de se reconnaître nu. Une main couvre
le sexe d’une feuille de vigne. L’autre
s’approche de la gorge en un geste angoissé.
Et quelle tristesse dans ce visage! On
découvre ici deux caractéristiques des
personnages du Maestro de Agüero : les yeux
agrandis, exorbités, une stylisation forte
des traits. (N’oubliez pas de cliquer sur
l’image 6)
-
2ème page. Cycle de
l’enfance de Jésus : le chapiteau de
l’annonciation et de la visitation est plus
touffu et… plus abîmé. Par contre
l’apparition de l’ange à Joseph pendant son
sommeil pour lui conseiller de fuir en
Égypte est une pure merveille (images 5, 6,
8). La mise en scène, la composition sont
d’une grande originalité et d’une grande
efficacité. Joseph jouit d’un
sommeil serein et l’ange n’est pas du
tout angoissé.
Il sourit presque… Dieu veille et
protège!
-
3ème page. Cycle du début
de la vie publique de Jésus : les
chapiteaux du baptême de Jésus (absent ici)
et de la tentation au désert sont très
abîmés, à l’exception d’une monstrueuse tête
diabolique (image 8). Avec l’appel des
premiers disciples, on retrouve à nouveau
une composition originale, efficace, très
lisible (images 1 à 5). Deux barques, dans
l’une les frère Simon et André, dans l’autre
Jean et Jacques avec leur père Zébédée. Le
sculpteur connaît bien ses évangiles. Quant
à Jésus, de l’extérieur de chacune des
barques, il appelle à devenir pêcheurs
d’hommes…
Suivent les noces de Cana. De ce chapiteau, je retiendrai
l’angle gauche (image 8) : avec autorité,
Jésus commande à l’eau qui coule dans les
cruches de se changer en vin. Toujours la
même créativité du sculpteur : sa mise en
scène ne ressemble à aucune autre, elle est
inoubliable. Toujours la même force
expressive des visages, tant celui de
Jésus que celui du
serviteur.
-
4ème page. Cycle des
derniers jours de Jésus : d’abord
la
visite à Béthanie à l’occasion de la mort de
son ami Lazare. Sur un premier chapiteau, il
y a Marie accourue à la nouvelle que Jésus
et les apôtres approchaient et qui s’est
jetée à ses pieds (images 1, 2, 4). Une
belle composition avec la douceur des
lignes courbes, avec la diagonale imposante
de majesté du bras de Jésus. Surprenants ces
bâtons de voyage des apôtres et du Maître…
Un deuxième chapiteau nous amène près du cadavre de Lazare
que Jésus s’apprête à ressusciter (images 5
et 6). Bien présentes, il y a les deux sœurs
éplorées. Derrière, les apôtres toujours
avec leur bâton de voyage…
-
5ème page. Cycle des
derniers jours de Jésus (suite) : sur le
chapiteau de l’entrée triomphale à
Jérusalem, Jésus est majestueux sur
l’ânesse (images 1 et 5). Autour on étend
son manteau sur la route, on brandit des
palmes, on grimpe aux arbres (images 2 à 4).
Et il y a l’ânon bien sympathique qui suit
et qu’il ne faut pas oublier (image 6).
Puis vient le dernier repas que le sculpteur nous
représente d’une façon très neuve et très
symbolique (images 7, 9 et 10). Conformément
à la tradition, le disciple bien-aimé a posé
la tête sur l’épaule gauche de Jésus. Mais
devant Jésus, il y a un plat avec un seul
poisson. Et à sa droite, un apôtre qui
saisit le poisson par la queue. Jésus lui
parle, sans doute pour lui dire : « Ce que
tu as à faire, fais-le maintenant. »
Le poisson symboliserait Jésus, comme le mot « ichtus » aux
premiers siècles de l’Église. Et la main sur
le poisson symboliserait la trahison de
Judas, son projet de livrer Jésus aux
autorités du Temple… Jésus donc entre le
disciple fidèle et le traître, entre le
juste et le pécheur… comme une invitation
pour nous à faire un choix de vie.
À San Juan de la Peňa, je voyais pour la première fois une
telle représentation de la Cène. Mais
depuis, sur un autre site d’art roman,
Arte-romanico.com, j’ai découvert le
portail de San Pedro de Tejada (à Puente
Areinas, province de Burgos) qui présente
le
même thème mais dans un style fleuri.
Pour terminer, deux pages très spéciales du site d’Antonio
Garcia Omedes :
-
L’une qui réunit les visages les plus expressifs du cloître
de San Juan de la Peňa sous le titre de
La Mirada del Maestro de Agüero.
-
L’autre,
une carte interactive de l’Espagne romane.
Chaque point jaune introduit une carte
régionale sur laquelle d’autres points
jaunes nous font accéder à des lieux d’art
roman présentés sur le web par divers sites
selon les régions. Comme celui par exemple
de
Romanicocatalan.com qui s’enrichit de
jour en jour et qui permet de bien
captivantes visites de la Catalogne romane.
Claude Giasson
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