Œuvres
d'art
du mois
MAI-JUIN
2001
Le Couronnement de la Vierge
(1454) d’Enguerrand Quarton,
une œuvre cosmique.
Au
mois de mars, nous présentions
comme coup de cœur l’un des plus
grands chefs d’œuvre du Louvre,
la
Piéta de Villeneuve-Lès-Avignon
d'Enguerrand Quarton. Aujourd’hui
notre choix se porte sur une autre
œuvre exceptionnelle du même
artiste, le
Couronnement de la Vierge.
C’est la pièce maîtresse du beau
musée de Villeneuve-Lès-Avignon,
aménagé dans ce qui fut le palais
cardinalice de Pierre de Luxembourg
au temps de la papauté d’Avignon.
Le
tableau est très grand, il occupe
un pan de mur dans une salle qui lui
est entièrement consacrée. Alors
forcément, des reproductions à
petite échelle ne rendent pas
justice à sa puissance monumentale.
Par ailleurs, la documentation
photographique disponible sur le web
est loin d’avoir la qualité des
photos du site Louvre-éducation.
On rêve de l’exploration
en détail de toutes les merveilles
de ce chef-d’œuvre par un
photographe comme Erich Lessing…
Entre
la Piéta et le Couronnement, le
contraste est fort. La Piéta, nous
l’avons vu, ne retient que
l’essentiel : cinq
personnages amples, intenses, qui se
découpent sur un ciel doré. Le
Couronnement, lui, fait apparaître
l’univers entier, du sommet aux abîmes :
le Paradis, avec la
Trinité, la
Vierge, les anges et les
bienheureux; la voûte céleste; le
calvaire entre Rome et Jérusalem;
et finalement tout en bas le
purgatoire et l’enfer. Les thèmes
différents commandent des choix
différents, mais sans doute que le
programme iconographique imposé à
l’artiste a aussi joué un rôle.
Nous avons celui du Couronnement (le
prix fait) et il entre dans tous
ces détails.
Les
deux compositions ont des points de
ressemblance. Elles se développent
autour d’un axe central : la
Vierge assise avec le corps tétanisé
du Christ sur les genoux, la Vierge
agenouillée qui reçoit la couronne
de gloire, et sous elle la croix
avec le Christ suspendu. La symétrie
du Couronnement est plus rigoureuse que
l’arabesque de la Piéta : autour
de la Vierge, deux personnages, le Père
et le Fils, deux groupes d’anges
et de bienheureux; autour de la
croix, deux villes,
et dessous, le purgatoire et
l’enfer.
Les
libertés de l’art médiéval avec
l’échelle des personnages et des
objets, qu’on fait varier suivant
leur importance, permet à
l’artiste de consacrer la plus
grande partie du tableau aux quatre
personnages principaux du
Couronnement. La
Vierge, le Père, le Fils et l’Esprit,
sous forme d’une colombe, sont
imbriqués dans une composition
circulaire monumentale. L’échelle
diminue avec les anges et les
bienheureux, et plus encore avec les
personnages des registres inférieurs.
Beauté
et richesse des coloris, subtilité
des modelés, invention dans la
reconstruction des villes,
imagination débridée dans la
description des supplices de
l’enfer : comme pour bien des
tableaux de cette époque, les détails
sont à examiner à la loupe et réservent
bien des joies.
Inspirée
par les chartreux, cette œuvre est
riche de toute la théologie de l’époque :
le Père et le Fils sont
rigoureusement identiques comme deux
jumeaux – iconographie très rare
– pour dire l’identité de
nature entre les personnes divines.
La colombe touche de ses ailes la
bouche du Père et du Fils pour dire
la spiration, la procession du Père
et du Fils, le «Filioque», grand
sujet de controverse. La
Vierge a une place à part, reliée
au Père, au Fils, à l’Esprit,
et elle est de même taille pour
dire son rôle important de reine et
de médiatrice, ce qu’exprime
aussi les Vierges de miséricorde,
sujet traité par Enguerrand Quarton
dans le
Rétable Quadrin. Entre ciel et
terre, il y a la croix du Golgotha,
qui est comme l’explication de ce
qui se passe en paradis.
Enfin,
on peut dire que tout ce qui entoure
la Vierge couronnée - anges et
bienheureux, terre, purgatoire,
enfers - exprime l’étendue de son
royaume. Royauté universelle comme
la Royauté du Fils… Il y a là un
catéchisme en images comme au
portail des cathédrales ou dans les
suites de vitraux, avec une
incomparable beauté et puissance
plastique.
Pour
aller plus loin dans l’étude de
l’œuvre d’Enguerrand Quarton,
il existe un
site bien construit et très
solidement documenté. La
présentation en est agréable,
malheureusement les photos,
nombreuses et parlantes, manquent de ce fini,
de cette précision qui feraient de
toute visite une joie sans égale.
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