Œuvres
d'art
du mois
NOVEMBRE-DÉCEMBRE
2001
Un chef d’œuvre d’intériorité :
L’Adoration
des bergers de Georges de La
Tour
Le
peintre et son œuvre
L’histoire
de l’art nous offre d’étranges
destins. Combien de peintres,
combien de musiciens méconnus de
leur temps, ou renommés mais
ensuite tombés dans l’oubli
pendant des siècles, sont redécouverts
aujourd’hui. C’est le cas de
Georges de La Tour. Au début du XXe
siècle, on ne connaissait de
lui que son nom. Ses grands chefs
d’œuvre, dans les musées
provinciaux de Rennes, de Nantes,
d’Épinal, on les attribuait à
Louis Le Nain, à des peintres
italiens, hollandais, espagnols…
Je crois qu’il était même absent
du Louvre. Hermann Voss, un spécialiste
allemand, fut le grand artisan de la
redécouverte à partir de 1915 grâce
à l’étude comparative des œuvres. Et maintenant nous nous
demandons comment un peintre aussi
puissant, aussi original a pu tomber
dans l’oubli.
Au
fil des ans, les archives ont révélé,
entre la naissance à Vic-sur-Seille
en 1593 et la mort à quelques kilomètres
de distance à Lunéville en 1652,
beaucoup de petits renseignements
sur le peintre lorrain. Découvrir
un individu rapace, dur en affaires,
qui accumulent les biens, nous dérange.
Mais rien n’éclaire
vraiment en profondeur son
parcours artistique ou spirituel.
Pour la grande majorité des
tableaux, on n’a aucune date.
Alors, de façon très
approximative, on reconstitue ce
parcours par l’analyse interne des
œuvres. On va du plus gauche au
plus achevé, du plus extérieur au
plus profond, de la grande clarté
sur tous les personnages aux
subtilités mystérieuses du clair
obscur.
Vers
1625, apparaîtraient les vielleurs
si puissants. Vers 1630, La Tour créerait
ces merveilleux chefs d’œuvre
pleins de lumière et si raffinés,
la Diseuse de bonne aventure (New
York Metropolitan Museum --
détail), le
Tricheur à l’as de carreau (Louvre),
le Tricheur à l’as de trèfle (collection
privée). Autour de 1640, passage du
jour à la nuit avec, entre autres,
les Madeleine, ces chefs d’œuvre
incomparables (Louvre, Metropolitan
Museum, National Art Gallery de
Washington -- détail). Quant à l’Adoration
des bergers du Louvre et à la
Nativité de Rennes, on les
situe entre 1644 et 1649. Suivraient
des œuvres toujours aussi fortes,
toujours aussi originales dans leur
mise en scène, comme le Saint Sébastien
du Louvre, le Job raillé par
sa femme d’Épinal et la Femme
à la puce au Musée lorrain de
Nancy.
L’Adoration
des bergers
Les
scènes qui regroupent plusieurs
personnages ne sont pas si fréquentes
chez Latour. L’Adoration
des bergers le fait de façon
magistrale. Comme d’habitude le
fond est neutre, ici perdu dans la pénombre.
Les personnages sont tout proches, découpés
par le cadre du tableau. Ils
s’imbriquent les uns aux autres
autour de l’enfant. Cette proximité,
cette imbrication des personnages
confèrent à la composition une
grande force. À première vue, elle
semble statique. Mais elle est vite
animée lorsqu’on parcourt le
demi-cercle des têtes, lorsqu’on
suit l’orientation des regards,
lorsqu’on détaille le jeu
contrasté des mains.
Jésus
est le centre des regards, le centre
des lignes de forces, le centre
lumineux plus que la bougie masquée.
Mais il rayonne sa lumière sur la
robe au rouge éclatant de la Vierge
à un point tel que le tableau en
est comme décentré, mis en
mouvement vers la gauche. L’enfant
et la mère sont les deux points
les plus lumineux du tableau, avec
des rappels en intensité moindre
sur la bergère et Joseph.
Nous
rejoignons ici l’amour du symbole
dans la peinture du XVIIe siècle.
Cet enfant n’est-il pas centre et
lumière du monde? Sa mère
n’occupe-t-elle pas une place
privilégiée dans l’histoire du
salut, qu’elle reçoit de son lien
à cet enfant? L’agneau
qui se faufile entre mère et berger
ne vient-il pas rappeler que cet
enfant est l’agneau qui porte, enlève
le péché du monde? Et l’ombre
qui envahit le dos de Joseph ne
vient-elle pas dire son rôle
humble, effacé…
Mais
plus que des symboles, l’adoration
des bergers tire sa profondeur
spirituelle, sa charge de
recueillement des éléments
proprement plastiques : la
composition puissante, l’harmonie
des couleurs – du rouge au brun
avec les éclats plus jaunes de la
lumière – et surtout la noblesse,
l’intériorité, la puissance
contemplative de tous ces visages
qui regardent et qui sont en même
temps tournés vers l’intérieur.
Voici
comment François Solesme décrit
ces visages dans son précieux livre
sur notre peintre : «Celui de
Joseph est d’un homme qui, en
silence, prend à témoin les
visiteurs de la chose sans prix qui
se trouve là. Encore qu’il y ait
peut-être comme un hochement de tête
immobilisé dans son port. En face, Marie,
fermée, blessée, dirait-on, se
perd dans une contemplation
lointaine qui la détache très en
avant du
groupe. Élue, séparée, elle a
pris son départ. Son visage
proclame que la volonté de Dieu
doit s’accomplir, que la douleur
est entrevue, qu’elle est acceptée
non moins que la gloire de
l’instant présent.
«Calme
assurance, sollicitude et respect se
partagent le visage de la
servante, le regard signifiant
assez qu’elle s’est donné un maître.
Comme vient de le faire l’homme
au bâton qui, pensif, laisse
fondre sa rigueur – et que
celle-ci se change en naïve
tendresse, c’est ce que semble
dire le museau de l’agneau. Le
plus touchant étant le
berger de l’arrière-plan,
avec son geste de se découvrir
devant son seigneur. Avec, en dépit
de la timidité, ce désir de voir
et d’être admis dans le cercle.
Et ce sont là visages nus, rapprochés
par une soudaine espérance.
«L’Adoration
des bergers a quelque chose
d’un chœur dont les voix se
fondraient en ardent silence» (Georges
de La Tour, Lausanne, La Guilde
du Livre et Clairefontaine, 1973, p.
84).
Peut-être
nos visiteurs aimeront-ils contemplé
quelques images de la Nativité
de Rennes. Voici donc une
vue
du tableau complet, un peu trop
sombre malheureusement, et deux précieux
détails : la
mère et l'enfant, puis l'enfant.
Tous les trois sont tirés du site
de la fondation Berger en Suisse, World
Art Treasure. On y trouvera
un dossier captivant et très bien
illustré sur Georges de La Tour.
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