Œuvres
d'art
du mois
AVRIL
2001
L’une des crucifixions les
plus violentes de l’histoire de la
peinture… et l’une des résurrections
les plus lumineuses et les plus
douces.
Matthias
Grünewald
(c.1475-1528) est un très grand nom
de la Renaissance en Allemagne. Par
ses thèmes, plus religieux
qu’humanistes, par sa foi
profonde, il apparaît davantage
comme le dernier des peintres
gothiques. Mais sa stature de créateur
solitaire, sa profonde originalité
le situent en pleine Renaissance,
dont il possède à la perfection
tous les outils techniques.
Une
œuvre se démarque parmi celles
qu’il a peintes : le
polyptyque réalisé pour l’église
du monastère des Antonites dans la
petite ville d’Issenheim en Alsace
(1512-1515), qui est maintenant
exposé dans le musée Unterlinden
à Colmar. Elle surprend et par sa
puissance, et par sa taille, et par
sa complexité : neuf grands
panneaux répartis sur trois plans
successifs.
On
y célèbre beaucoup saint Antoine,
l’ermite, patron de la communauté,
surtout lorsque tous les panneaux
sont ouverts sur le troisième plan
autour de la statue du saint. Mais
ce qui bouleverse le spectateur, ce
qui rend cette œuvre inoubliable
une fois qu’on l’a vue, c’est la
crucifixion du premier plan. Le
Christ en croix est immense. Son
corps déchiré, transpercé par les
épines des fouets est enflé,
tordu, blafard. Autour de lui, tous
les personnages sont anguleux. La
Vierge inconsciente, comme cassée
dans les bras de l’apôtre Jean,
Marie-Madeleine au geste pathétique,
et même Jean Baptiste qui pointe
l’index vers le crucifié.
Par
son génie, Matthias Grünewald
anticipe certaines découvertes des
peintres contemporains qui ont
recherché la force expressive avant
tout, aux dépens de l'harmonieuse
beauté plastique : Soutine,
Kokoshka, Münch, le Picasso de
Guernica,
Otto Dix… Nous sommes très
loin des belles lignes du crucifix
de Donatello, très loin aussi de la
sensibilité religieuse plus intériorisée,
plus contrôlée de la Piéta de
Villeneuve-lès-Avignon, notre coup
de cœur du mois de mars.
On
a signalé que Grünewald a voulu
faire une œuvre secourable aux
patients de l’hôpital du monastère,
affectés de maladies de peau. Comme
eux le Christ a souffert dans sa
chair. Mais ce ne fut qu’une étape
qui a conduit à la chair lumineuse,
transfigurée, aérienne de la
résurrection. Et son destin est
le nôtre, nous qui croyons en lui.
Pour dire la joie de Pâques, Grünewald
développe une extraordinaire
palette de teintes translucides. Le
linceul même devient une merveille
de transparence et de lumière.
Aucune reproduction malheureusement
ne peut rendre la finesse extrême
de la peinture.
La
National Gallery de Washington possède
une œuvre de Matthias Grünewald
– la petite crucifixion – qui développe
de façon plus heurtée, si
possible, cette esthétique de
l’horrible. En voici trois détails :
la
tête du Christ, la
main gauche, les
pieds…
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