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Œuvres
d'art
du mois
DÉCEMBRE
2003
La Nativité
de Duccio (National Gallery,
Washington) : entre le mysticisme des icônes et le réalisme de
Giotto.
Naissance
d’un thème
La
petite
Nativité de Duccio de la
National Gallery de Washington
s’inscrit dans une tradition très
ancienne qui se nourrit au Protévangile
de Jacques (ch. 19 et 20, IVe s.)
prolongé et complété par l’Évangile
du Pseudo-Matthieu (ch.13 et 14,
VIe s.).
Au
récit de Luc, on ajoute la mangeoire
avec le bœuf et l’âne, la grotte
obscure dans la montagne, symbole de
la terre que l’Enfant-Dieu vient
éclairer, et les deux sages-femmes,
Zélémi et Salomé, dont l’une
ose vérifier manuellement que Marie
est toujours vierge après la
naissance.
Dans
les œuvres d’art, ces
sages-femmes sont au premier plan,
à une plus petite échelle, comme
tous les personnages secondaires.
Elles lavent l’enfant qui apparaît
pour une deuxième fois dans la même
œuvre. Mais, phénomène étrange,
alors que les apocryphes les font
intervenir pour bien mettre en
valeur que Marie est toujours
vierge, une autre source, inconnue,
montre une Marie épuisée par
l’accouchement qui se repose étendue
sur un matelas. Et cette image de
Marie sur son matelas va traverser
tout le Moyen-Âge d’Orient en
Occident.
Marie
occupe tellement de place dans l’œuvre,
qu’elle apparaît comme le
personnage principal. Évidemment en
relation à l’enfant qui repose
dans la mangeoire à côté ou derrière
elle, encadré par les têtes du bœuf
et de l’âne.
Quant
à Joseph, il est toujours à l’écart
endormi ou méditant ou peut-être même
angoissé par l’identité de son
rejeton. Certaines icônes (plus
tardives?) le montrent tenté par le
diable sous la forme d’un vieux
berger… La mise en scène indique bien que son rôle est secondaire.
Il peut dormir, il n’a rien fait
dans ce qui arrive.
Par
contre, souvent il y a
l’étoile tout au centre, traversée
par trois rayons – la Trinité –
qui émanent du nuage céleste et
rejoignent l’enfant. On nous
rappelle discrètement qui joue le rôle
principal dans cette naissance!
En
rapport avec l’évangile de Luc,
des anges, plus ou moins nombreux,
occupent le ciel. Et certains font
l'annonce aux bergers...
Les
détails principaux de cette
iconographie, selon Marie-Agnès
Mouton, se retrouvent déjà sur la
paroi d’une des ampoules
d’argent du trésor de la cathédrale
de Monza (Italie). On les date du VIe
siècle et elles furent sans doute
rapportées de Palestine par un pèlerin.
Évidemment,
d’une œuvre à l’autre, au fil
des siècles, il y aura des
variations, des ajouts, des
omissions… Par exemple les
personnages secondaires changent de
place, les anges sont plus ou moins
nombreux, parfois les rois mages
approchent à l’horizon…
Et
les médias sont multiples :
enluminures, ivoires, mosaïques,
sculptures romanes et gothiques,
fresques, tableaux.
L’école
siennoise
Dans
la deuxième moitié du XIIIe siècle,
Guido da Siena, qu’on présente
comme le fondateur de l’école
siennoise, réunit tous les éléments
que nous venons de voir dans
une
expressive mise en page (36,4cm
x 47,5cm, au Musée du Louvre).
La
technique évoque celle des icônes,
en particulier dans les plis des vêtements
soulignés par des lignes et non par
un modelé. Mais s’annoncent des
préoccupations qui prendront de
l’ampleur avec Duccio :
subtilité des couleurs, contrastes
parfois de rose, de violet, de bleu,
de vert, élégance siennoise des
courbes, en particulier cette
arabesque que décrit sur le roc le
vêtement d’un ange.
La
thématique aussi est nettement
byzantine. Jésus dans la crèche se
profile, lumineux, sur la noirceur
de la grotte.
Devant lui, sa mère,
est étendue sur un matelas. Mais
des détails concrets animent le
tableau, qui ne sont pas byzantins. Le
corps et le regard de Marie sont
tournés, avec beaucoup de
tendresse, me semble-t-il, vers
Joseph,
qui n’est pas si gai dans son
coin. À l’avant-plan, les
sages-femmes baignent l’enfant
comme à l’accoutumé. Mais tout
près, un chien rieur se détache
des quelques moutons et de la chèvre
proches des deux bergers dans
l’ombre.
Par
ailleurs, tout en haut dans le ciel,
les anges ont des ailes
monumentales. Et l’étoile aux
trois rayons est bien en vue.
La
Nativité
de Duccio (vers 1310, à la
National Gallery de Washington )
dispose les mêmes éléments tout
à fait dans le même ordre. On a
l’impression qu’il avait le
tableau de son prédécesseur devant
les yeux. Seul le chien a changé de
place!
Les
personnages sont plus groupés dans
une vaste composition circulaire. Joseph
est près de Marie. Et tous les deux
regardent dans la même direction :
vers l’enfant, sans doute, mais ce
n’est pas évident car l’artiste
veut nous présenter le
visage de Marie de trois quarts
et non pas tourné vers l’arrière,
où suivant la tradition il a placé
la mangeoire…
Quant
aux anges,
plus nombreux, ils se pressent les
uns contre les autres dans le ciel
doré des deux côtés de la grotte.
Une première rangée, par
l’orientation des corps, par la
direction des regards, accentue le
rythme autour de l’enfant placé
au centre du tableau. La deuxième
rangée fait rebondir le rythme vers
le nuage divin.
Élément
nouveau, une
charpente d’étable
s’inscrit dans le pourtour intérieur
de la grotte. Ce détail, un jour,
évacuera la grotte et son
symbolisme : la noirceur, la détresse
de la Terre Mère que l’Incarnation
vient transformer. Ici, il contribue
à créer une profondeur.
Apparaissent
aussi d’autres innovations par
rapport aux icônes : d’abord
une franche jubilation de la couleur
en même temps qu’un souci de
construire le modelé par des
variations lumineuses. Les exemples
sont multiples. Qu’on s’arrête
par exemple aux personnages de
l’avant-plan : Joseph,
les sages-femmes,
les bergers…
Et
l’audace de ce matelas rouge qui
souligne la longue silhouette de
Marie, enveloppée dans son manteau
bleu! Et cette ligne dorée,
broderie à la bordure du manteau,
qui se développe comme un thème
musical! Une signature de Duccio que
reprendra Simone Martini…
Et
Giotto…
Le
Metropolitan Museum possède une
petite
Épiphanie
de Giotto qui a presque les mêmes
dimensions (45.1 cm x 43.8 cm, vers
1320) que les Nativités de
Guido da Siena et de Duccio. L’œuvre
de Duccio faisait partie du grand
retable de la Maesta à la
cathédrale de Sienne. Les deux
autres devaient avoir une fonction
semblable, sans doute dans l’église
franciscaine de Santa Croce à
Florence, pour celle de Giotto.
Dans
l’Épiphanie apparaît un
esprit tout nouveau qui s'éloigne
du symbolisme. La montagne
schématisée est toujours à
l’arrière-plan, mais la grotte est
disparue. Et l’étable est une
structure importante, créant une
profondeur, au sommet d’un espace
bien aéré, où s’étagent les
divers plans. Disparu de même le
symbolisme trinitaire des trois
rayons, l'étoile n'est que le guide
des mages...
À
part les anges, les personnages sont
sensiblement à la même échelle.
Un jeu de regards les relie et nous
conduit vers l’enfant. Ils vivent
un moment de grande émotion,
perceptible surtout dans
le
corps et les yeux de Joseph.
Il est sans doute le
personnage le plus intense.
La
puissance et la clarté de la
composition, au service de
l’intensité émotionnelle, me
semble une caractéristique
primordiale des œuvres de Giotto.
Qu’on se souvienne du jeu de
regards entre la mère et l’enfant
dans la
Nativité de la chapelle Scrovegni
à Padoue, du jeu de regards entre Jésus
et Judas au Jardin des Oliviers…
Encore
une fois, avec Duccio et Giotto,
nous assistons au développement de
préoccupations plastiques
nouvelles, ainsi qu'à l’exploration de réalités
plus terrestres (voir
le coup de cœur
de janvier-février 2003
sur les Vierges en
majesté).
C’est
la mise en marche vers les découvertes
de la peinture occidentale…
Claude
Giasson
N.B.
Pour compléter ce survol et
suivre la transformation ultérieure
du thème, on peut lire l'article
excellent de Marie-Agnès Mouton: La
nativité. Iconographie médiévale
et nativité.
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