Œuvres
d'art
du mois
JANVIER-FÉVRIER
2003
Cimabue, Duccio, Giotto :
trois Vierges en majesté (Maestas)
aux origines de la peinture
occidentale
L’une
des représentations les plus
anciennes de la Vierge et de l’Enfant
est la Vierge en majesté, la
Kyriotissa des icônes byzantines…On
la trouve déjà sur une icône du
Mont Sinaï qui remonte au VIe
siècle1.
Marie est assise sur un trône
et nous présente de face l’Enfant
assis sur elle, tenant un rouleau dans
sa main, plus tard ce sera un livre,
la Bible. Deux saints (Georges et Théodore)
et deux anges l’accompagnent. Un
ivoire du VIe siècle
reprend pour l’essentiel la même
iconographie.
Ce
thème aura beaucoup de succès au
Moyen Âge roman, tout particulièrement
avec les Vierges assises d’Auvergne,
de Bourgogne, du Lyonnais… Marie,
glorifiée comme une reine, y est vue
comme le trône de la Sagesse,
portant sur ses genoux le Logos, la
Parole de Dieu faite homme. Le tympan
droit du portail royal de Chartres
fait même graviter autour de la Mère
et de son Fils toute la sagesse, toute
la culture humaine symbolisée par
Aristote, Pythagore, les arts libéraux…
Cette
figure hiératique, quelque peu sévère
sera abandonnée par la sculpture du
XIIIe siècle pour explorer
des aspects plus tendres, plus humains
de la relation Mère-Fils, comme le
faisaient déjà les chapiteaux, les
piédroits de l’art roman avec les
scènes de la vie de Jésus. Il est
donc surprenant de découvrir dans la
peinture de la fin du XIIIe
et du début du XIVe siècles
en Italie la persistance des Vierges
en majesté.
Sans
doute le génie de Cimabue y est-il
pour quelque chose, lui qui multiplie
les chefs d’œuvre avec la Maesta de
la basilique inférieure d’Assise
(trop retouchée au XIXe siècle),
avec celle de l’église de la Santa
Trinita (Musée des Offices), avec
celle de l’église San Francesco de
Pise (Louvre) et peut-être avec
celle, d’attribution douteuse, de
Bologne. Mais ce thème, souvent
redemandé et repris de maître en
disciples, devait correspondre à la
sensibilité théologique des
commanditaires et à la piété des
croyants.
L’inspiration
de ces Vierges est nettement byzantine :
elles possèdent toutes les caractéristiques
de la Kyriotissa, la Vierge
souveraine, sauf que la position de
l’Enfant semble influencée par l’Hodegetria,
la Vierge guide, la Conductrice des
humains vers Dieu dans la théologie
orthodoxe, qui le porte sur son
bras gauche.
Des
préoccupations nouvelles iront
s’accentuant de Cimabue à Duccio et
Giotto : un individualisme, une
liberté, un souci d’innovations
plastiques que ne se permettent pas
les icônes. Avec en plus un souci de
se rapprocher du monde réel. On peut
y voir en germe des processus qui
conduiront à la Renaissance.
Deux
maestas précoces de Cimabue (vers
1280) et Duccio (vers 1285), et une plus tardive de Giotto
(vers 1307) vont nous permettre d’illustrer brièvement
le changement radical qui s’annonce.
Ces trois peintures sont très grandes :
325 à 450 cm de hauteur et 240 à 350
cm de largeur. Servant de retables
dans des églises de Florence et de
Pise, elles étaient bien accessibles
à la dévotion des fidèles.
Si
lieu d’origine et fonction sont bien
connus, les documents d’époque ne
nous renseignent guère sur les dates
et les auteurs. Depuis le XVe siècle,
on attribuait même la Madone Rucellai
à Cimabue. La datation et
l’attribution actuelles, plus que
plausibles, relèvent donc surtout de
la critique interne, de la comparaison
de chacune de ces peintures aux œuvres
connues et datées des trois peintres.
Cimabue
(vers 1240 – ? après 1302) :
La
Vierge en majesté de l’église San
Francesco de Pise, au Musée du
Louvre (vers 1280), 427 x 280 cm
Cimabue
semble bien être le créateur de ce
type de composition symétrique bien
groupée, où des anges soutiennent le
trône de la Vierge : trois de
chaque côté dans ce tableau du
Louvre, mais ils seront quatre de
chaque côté dans l’œuvre plus
complexe peinte en 1290 pour l’église
Santa Trinita de Florence (Musée des
Offices)2.
L’ensemble
est solennel, hiératique, comme le
veut la tradition, mais on voit
poindre le souci d’une Vierge plus
humaine, plus proche de notre réalité.
Cela transparaît dans le
modelé délicat des visages, dans une certaine qualité
expressive, dans ce modelé plus
abrupte qui rend
le corps bien présent sous la robe et
le manteau, dans ce début de
perspective avec les lignes du trône
et l'étagement des anges qui creusent l’espace pictural.
Plusieurs
de ces caractéristiques gagneront en
ampleur et maturité dans la Vierge en
majesté de 1290.
Duccio
(vers 1255 – 1319) : La
Vierge en majesté Rucellai de l’église
Santa Maria Novella, au Musée des
Offices à Florence (vers 1285), 450 x
290 cm
Duccio
a certainement vu la Vierge en majesté
de celui que la tradition considère
comme son maître. Les deux maestas
sont trop ressemblantes : même
nombre d’anges, même regroupement
des personnages, même position de
l’Enfant sur les genoux de la
Vierge, sauf que, s’il bénit
toujours de la main droite, il ne
tient ni rouleau ni livre de la main
gauche.
Le
maître siennois
introduit une toute nouvelle
dynamique entre les personnages. Seule
la Vierge regarde le spectateur, alors
que l’attention des anges est
tendrement orientée vers elle et vers
l’Enfant. Et celui-ci, qui
regarde-t-il à sa droite? L’un des
anges? Ou plutôt l’un ou l’autre
apôtres dans les médaillons du
cadre?
Car
Duccio, comme Cimabue en 1280, peint
des personnages tout autour du cadre.
À la gauche de l'Enfant, il a placé
les grandes figures de l'Ancien
Testament, alors que la droite, la
place importante, est réservée aux
apôtres, et le bas aux saints
dominicains de l'histoire toute
récente de l'Ordre. Il faut se
rappeler que l'église Santa Maria
Novella de Florence est reliée au
couvent des Frères Prêcheurs. Marie,
par son Fils, est donc vue comme la
Souveraine des Anges et des Saints.
À
cette dynamique nouvelle entre les personnages
s’ajoutent des accents qui seront
repris, accentués par l’école
siennoise et qui sont en fort
contraste avec le style de Giotto, cet
autre disciple de Cimabue : l’élégance
et la délicatesse. Il y a la bordure
dorée du manteau de la Vierge qui se
déroule comme une arabesque. Il y a
ces formes douces que découpent les
silhouettes. Ou encore les teintes
raffinées sur les ailes des anges, ou
la tenture luxueuse au dossier du trône,
ou le doux modelé des vêtements…
Élégance,
délicatesse qui n’empêchent pas la
puissance créatrice du génie. À
preuve la fameuse Maesta de la cathédrale
de Sienne réalisée plusieurs années
plus tard, de 1308 à 1311 (Museo
dell'Opera del Duomo). Ce polyptyque
complexe entoure la grandiose scène
principale d’un ensemble de petits
tableaux qui racontent magnifiquement
la vie de la Vierge et celle de son
Fils. Un chef d’œuvre qui a du
souffle!
Giotto
(vers 1266 – 1337) : La
Vierge en majesté de l’église
Ognisanti, au Musée des Offices
à Florence, (vers 1313), 325 x 240 cm
Avec
Giotto, le thème demeure identique,
mais la présentation en est complètement
renouvelée. Le trône a pris du
poids, il ne flotte plus porté par
les anges. Ceux-ci ou bien sont
agenouillés au premier plan, ou bien
sont mêlés au groupe des saints et
des saintes. Un réel espace se déploie
autour du trône.
Comme
dans les cycles justement renommés de
la vie de saint François dans la
basilique d’Assise, ou de la vie de
la Vierge et de Jésus dans la
chapelle des Scrovegni à Padoue, la
composition est puissante, très
lisible, accompagnée d’une
recherche d’intensité
expressive.
On ne peut oublier certaines
physionomies de Giotto.
La
même force se retrouve dans le modelé,
dans le contraste des couleurs très
éloignées des traditions byzantines.
Giotto
est un créateur de formes. Par sa préoccupation
de développer l’espace,
d’exprimer l’intériorité des
personnages, de rejoindre la vie, il
sera une source d’inspiration
capitale pour les peintres et
sculpteurs des XIVe et XVe siècles3.
Réflexions
sur un thème
Les
images de la Vierge en majesté, de la
Kyriotissa, et celles plus tardives
mais parallèles du Couronnement de la
Vierge étaient sans doute très
parlantes pour la foi du Moyen Âge…
et pour une Église qui en poursuivait
la continuité. Le sont-elles pour les
hommes et les femmes
d’aujourd’hui?
Le
thème est né et a pris son ampleur
au cœur de l’empire de Rome et de
Byzance, à un moment où l’on
voyait toute autorité comme venant
non pas de la base mais d’en haut,
de Dieu. Le pouvoir impérial était
le symbole par excellence de la toute
puissance divine. Et l’impératrice
évidemment recevait son rayonnement
de son lien à l’empereur.
Dans
le monde spirituel, le couple impérial
se transforme. Il ne s’agit plus de
l’empereur et de son épouse, mais
de la mère et de son fils. Jésus est
le souverain de la création. Même
enfant, sur les genoux de la
Kyriotissa, il a une maturité, une
majesté transcendante. Au début, il
tient la Bible dans sa main gauche,
plus tard ce sera le globe du monde.
Et Marie est souveraine par sa
relation privilégiée à son Fils :
elle est Theotokos, mère de Dieu. Mère
sans intervention d’homme, mère
vierge, qui a d’abord vécu une
relation privilégiée à Dieu Père
dans l’Esprit. Joseph, qui n’est
que le père humain « adoptif »,
est totalement absent du thème.
Si
le néoplatonisme, avec sa vision des
hiérarchies, des émanations à
partir de l’Un, renforçait l’idéologie
impériale, son mépris de la chair et
son exaltation de l’âme étaient
nourriture spirituelle pour les moines
et les théologiens. Le résultat fut
une exaltation de la virginité, et
par contrecoup un certain dénigrement
de l’union charnelle, qui ont
profondément marqué la spiritualité
occidentale.
La
dévotion à Marie, à sa maternité,
à sa virginité, doit beaucoup au
monacbisme. Mais de plus, en ces périodes
où le pouvoir mâle était vu comme
un pouvoir dur, un pouvoir justicier,
lorsque se développèrent les images
du Jugement dernier, avec un enfer
toujours menaçant, cette dévotion
rencontrait les besoins profonds du
peuple, toutes catégories confondues.
Contrebalançant le pouvoir mâle (le
Dieu cruel…), le pouvoir féminin,
un pouvoir de tendresse maternelle,
rassurait et donnait l’espérance du
pardon même à la toute dernière
extrémité.
Il
y a donc trois composantes au thème
de la Vierge en majesté : la
virginité, la maternité et le
pouvoir. Et les croyants
d’aujourd’hui n’ont plus la même
sensibilité face à ces trois
composantes. Les laïcs qui cherchent
une spiritualité du couple qui intégrerait
le désir et les joies de la rencontre
sexuelle n’y trouvent pas leur
inspiration. De nombreuses femmes
seront inconfortables dans un
imaginaire féminin qui n’exalte que
la maternité et qui ne confère de
valeur à la femme qu’en dépendance
du principe mâle.
Sans
doute faut-il dire que Dieu transcende
la dualité de l’homme et de la
femme, du père et de la mère, en
tant que source ineffable de l’un et
l’autre. Mais le thème de la Vierge
en majesté ne le fait pas clairement
voir.
Autour
du pouvoir, il y aussi bien des ambiguïtés.
Les empereurs et les impératrices,
les rois et les reines, les présidents
et les présidentes, et même les
papes et les évêques sont questionnés
par Jésus, cet homme venu de Dieu,
qui s’est présenté sans pouvoir
politique, sans pouvoir économique,
sans pouvoir religieux. Son pouvoir
est un contre pouvoir. Beaucoup de nos
contemporains conservent au plus
profond d'eux-mêmes une image brûlante
de ce « vrai » serviteur,
humble, petit parmi les petits,
secourant toutes les détresses…
Et
quel est donc le pouvoir de Marie sur
les anges et les saints? Quel est donc
le pouvoir de Dieu, lui dont la théologie
et la spiritualité contemporaines
interrogent l’absence,
l’impuissance au moment de la mort
de Jésus, au moment de la Shoah, au
moment de tous les génocides, de
toutes nos morts. Plutôt
qu’expiation, la mort de Jésus
n’est-elle pas révélation de
l’impuissance et de l’humilité de
Dieu? Ou plutôt, face à la liberté
de l’être humain, au cœur de cette
liberté, révélation d’une
toute-puissance qui est la
toute-puissance de l’amour, comme le
disait si bien Varillon? Un pouvoir inépuisable
d’accueil et de pardon que nous
pressentons et n’arriverons jamais
à mesurer…
La
Vierge en majesté, au-delà d'une
symbolique impériale dépassée,
n’est-ce pas le mystère de cette
infinie tendresse qu’elle vise à rendre perceptible? Respect,
accueil, tendresse, pardon, compassion
ne serait-ce pas des qualités qu’on
rattacherait au pôle féminin en tout
individu, et dont la Vierge serait le
prototype. Si oui, qui saura dire le rôle
d’humanisation et de féminisation
qu’ont joué les images de la Vierge
au fil des siècles?
Claude
Giasson
1.
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au passage de la souris. Ensuite
cliquer sur l'icône à droite au bas
de l'image. [Retour
au texte]
2.
Quoique Notre-Dame
de la Belle Verrière, à
Chartres, présente déjà cette
composition groupée. Le
merveilleux panneau central, qui
remonte au milieu du XIIe
siècle, fut réinséré dans un
nouveau vitrail après l'incendie de
1194. Quatre anges sous les pieds du
trône le supportent, d'autres de
chaque côté soit encensent la Mère
et l'Enfant, soit les honorent de
leurs chandeliers, soit les
survolent... La forme même du vitrail
suggérait le regroupement. [Retour
au texte]
3.
Pour
explorer davantage :
-
Web
Gallery of Art offre deux
visites guidées, l'une consacrée
à Giotto,
l'autre à Duccio.
-
Il y aussi une belle visite à faire
à la
chapelle Scrovegni à Padoue.
Ce site, comme le précédent, est
en anglais.
-
Il ne
faudrait pas oublier, pour Cimabue,
quelques images sur le site de
Christus Rex. Pour ces divers sites, les images
n'ont pas la précision et la
luminosité qu'on souhaiterait, mais
que de richesses à découvrir!
-
Fin
du XVe siècle, début
du XVIe, un grand chef d'œuvre
de la peinture française reprend
le thème de la Vierge en
majesté. C'est le retable
justement célèbre du Maître
de Moulins. Le site Notre-Dame
du Web en offre une
belle présentation.
-
Il
faudrait aussi visiter l'œuvre
de Fra Angelico. Plus tôt
au XVe siècle, il a peint plus
d'une douzaine de Vierges en
majesté et de Couronnements de la
Vierge.
Ferveur mystique et qualités
picturales...
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