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Œuvres
d'art
du mois
MAI
2004.
Mort et résurrection :
Rogier Van der Weyden, peintre du
crucifié et de sa mère éplorée.
Ce
peintre, l’un des plus grands du XVe
siècle, est né en terre wallonne à
Tournai vers les années 1400. Il se
nommait alors Roger de la Pasture,
patronyme que lui-même aurait traduit
en flamand – Rogier van der Weyden
– lorsqu’il devint le peintre de
la ville de Bruxelles en 1436.
Son
art s’inscrit en continuité directe
avec celui de Robert Campin (le Maître
de Flémalle) dont il fut l’élève
à Tournai de 1427 à 1432. Et sans
doute fit-il un stage ensuite dans
l’atelier des frères Van Eyck, car
il maîtrise à la perfection la
technique de la peinture à l’huile
qu’ils ont développée. Cette
technique lui permet de rendre aussi
bien qu’eux la texture des diverses
matières, qu’elles soient opaques
ou lumineuses, ainsi que les
transparences diaphanes de l’atmosphère.
De
son vivant, il connut la renommée :
de Flandre jusqu’en Italie et
jusqu’en Espagne, en passant par la
Bourgogne de Philippe le Bon et du
Chancelier Rollin, les commandes affluèrent.
Son
œuvre est essentiellement religieuse,
mis à part des portraits nombreux qui
ajoutent à
l’acuité psychologique, à
la force expressive, à la puissance
plastique de
ses prédécesseurs, une élégance,
une sérénité nouvelles. Mises à
part aussi les murales perdues de l’Hôtel
de ville de Bruxelles.
Le
Christ mort et sa mère
Parmi
ses tableaux religieux – souvent des
rétables – il est étonnant de voir
le nombre consacré au Christ mort :
une dizaine de crucifixions, au moins
cinq piétas (ou lamentations), une déposition
de la croix, une mise au tombeau. Et
plusieurs sont de grands chefs d’œuvre
qui ont marqué la sensibilité
religieuse et picturale du XVe siècle.
Marie
est toujours étroitement reliée à
son fils. De tous les témoins,
c’est elle qui exprime la douleur la
plus profonde, jusqu’à l’évanouissement.
Le peintre nous transmet son émotion
devant la souffrance intérieure
d’une telle mère. Mais ne veut-il
pas dire plus encore, par exemple
lorsque, dans la Déposition de la
croix du Prado, le corps évanoui
de Marie prend une position tout à
fait parallèle au corps de Jésus,
lorsque son visage exsangue est comme
une entrée dans la mort avec lui? À
la compassion maternelle, le peintre
ajouterait-il une proximité théologique
entre la mère et le fils, un rôle
tout particulier dans le salut des
hommes et des femmes?
Des
œuvres de dévotion
On
remarquera à quel point ces tableaux
sont des oeuvres de dévotion. Les
personnages religieux, de taille
imposante, occupent tout
l’avant-plan. Dans la Déposition
de la croix du Prado, ou dans la
Mise au tombeau du Musée des
Offices, ils ne sont pas absorbés
dans l’action comme dans une
descente de croix baroque de Rubens,
ou dans une mise au tombeau
Renaissance du Titien. Ils sont
immobiles, figés tout à coup. Ils présentent
le corps du Christ de face, à
contempler. Leurs expressions incitent
à pénétrer avec eux dans la désolation
et la prière.
À
ce point de vue, Rogier van der Weyden
demeure très gothique. Son option dévotionnelle
l’amènera même parfois à
remplacer les vastes paysages qu’il
sait très bien faire, soit par un
fond doré (Déposition du
Prado, 1435), soit par un mur avec
cette tenture impressionnante, rouge,
couleur de la souffrance et de
l’amour (Crucifixion
de
Philadelphie ou de l’Escurial vers 1460).
Étrangement,
il n’y a pas dans son œuvre de résurrection
du Christ forte, originale, qui nous
laisserait un souvenir inoubliable,
comme celles de Piero della Francesca
à Borgo San Sepolcro, de Mathias Grünewald
à Colmar, du Greco à Madrid… La
seule que je connaisse de lui est
perdue dans un vaste paysage à
l’arrière-plan du panneau droit du
merveilleux Triptyque Miraflores à
Berlin. Une création de la dévotion
populaire occupe l’avant-plan :
l’apparition du Ressuscité à sa mère.
Marie,
mère de miséricorde
Cette
présence constante de Marie, cet
accent placé sur la mort plutôt que
sur la résurrection me semblent très
révélateurs de la piété du XVe siècle.
Une piété fortement émotive qui est
nourrie par une théologie du
sacrifice (voir par exemple le
Triptyque des sept sacrements),
une piété qui s’adresse
constamment à la Mère miséricordieuse,
comme si elle était plus secourable
que le Dieu Juge (thème qui inspira
à Rogier l’un de ses plus grands
chefs d’œuvre, le polyptyque du Jugement
dernier à l’Hôtel-Dieu de
Beaune).
Les
hommes et les femmes du XVe siècle se
passionnent pour Marie parce qu’ils
lui reconnaissent tendresse, miséricorde,
amour inconditionnel, tous ces
attributs de la féminité et de la
maternité idéales. Elle est comme un
viatique contre la peur. Voient-ils
bien que le Dieu qu’il craigne est
source de toute maternité et de toute
paternité, et que l’amour
inconditionnel trouve en lui son
origine?
Quelques
œuvres à contempler
-
Diptyque
de la crucifixion,
panneau droit : le Christ en
croix (c.1460). 180.3
x 92.3 cm. Philadelphia Museum of
Art, Philadelphie. L’une
des dernières œuvres de Rogier
van der Weyden.
-
Diptyque
de la crucifixion,
panneau gauche : Marie et
Jean.
-
Le
Christ sur la croix avec Marie et
Jean (c.1460). 325 x 192.
Nuevos Museos, El Escorial.
-
Triptyque
des sept sacrements
(1445-1450).Panneau central 200 x
97 cm. Chaque panneau latéral 119
x 63 cm. Koninklijk
Museum voor Schone Kunsten,
Anvers.
-
Déposition
de la croix
(1435). 220
x 262 cm. Museo del Prado, Madrid.
-
Déposition
de la croix,
détail: le visage de Marie.
-
Mise
au tombeau (1450).
110 x 96 cm. Galleria degli Uffizi,
Florence.
-
Triptyque
Miraflores,
panneau central : Pieta
(c.1440). 71
x 43 cm. Staatliche Museum,
Berlin.
-
Triptyque
Miraflores,
panneau droit : Apparition de
Jésus à sa mère. 71 x 43 cm.
-
Triptyque
Miraflores,
panneau droit, détail : Résurrection
du Christ.
Pour
une biographie, pour des commentaires
plus élaborées sur les œuvres, en
anglais, voir The
Web Gallery of Art, où conduisent
nos liens.
Claude
Giasson
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