Œuvres
d'art
du mois
OCTOBRE
2006
L’enterrement du comte d’Orgaz,
chef d’œuvre de la maturité du Greco, qui
entremêle ciel et terre, présent et passé...
Étrange parcours que la vie de ce peintre, Dominikos
Theotokopoulos, dit El Greco
(1541-1614). Né en Crête, il a dû faire
l’apprentissage de son art dans la tradition
byzantine de l’icône, mais dès sa jeune
vingtaine et peut-être plus tôt il a senti le
besoin de s’ouvrir aux découvertes de l’art
occidental. D’abord à Venise puis à Rome où son
passage est certifié en 1570.
Les peintures de cette période italienne manifestent des
influences du Titien, de Bassano, de Tintoret.
Et même si on lui attribue un jugement très
sévère sur Michel-Ange comme peintre, il restera
marqué par la puissance des formes
michelangelesques.
Des amitiés dans le milieu espagnol de Rome le conduisent en
Espagne. Et c’est là que son génie prend toute
son ampleur. Au début, il rêve de conquérir les
faveurs du roi Philippe II. Il obtient même un
contrat pour l’Escurial :
le Martyre de saint Maurice, une immense
toile de 448 par 301 centimètres (1580-1582). Le
résultat déçoit le monarque. La sensibilité
picturale, la mise en scène des personnages sont
trop novatrices, trop étranges pour ses goûts
conservateurs.
Le Gréco devra donc se contenter de Tolède et ce sera une
grande histoire d’amour entre la ville et son
peintre, car la ferveur mystique de l’une et de
l’autre sont au diapason. Depuis 1577, il y
produit des chefs d’œuvre : l’ensemble de la
chapelle du couvent Santo Dominico el Antiguo
avec la puissante
Trinité aujourd’hui au Prado
(1577-1579), l’extraordinaire
Dépouillement du Christ dans la
sacristie de la cathédrale (1579). Et surtout,
grand sommet de cette période (certains y voient
le sommet de toute son œuvre),
l’Enterrement du comte d’Orgaz pour
l’église Santo Tomé (1586-1588).
À nouveau, c’est une très grande toile (480 par 360 cm) où le
génie du Gréco s’exprime avec une étonnante
polyvalence : art du portrait, maîtrise
technique dans le rendu des matières,
originalité de la composition qui articulent de
puissantes lignes de force – verticales,
horizontales, circulaires dans la partie
inférieure, diagonales dans la partie
supérieure…
Le tableau raconte un enterrement légendaire qui aurait eu
lieu trois siècles plus tôt, en 1312, celui d’un
saint homme de grande générosité, Don Gonzalo
Ruiz, originaire de Tolède et seigneur d’Orgaz.
Il avait choisi l’église de Santo Tomé comme
bénéficiaire de ses largesses. Pendant des
années, on ne respecta pas ses dernières
volontés. Or le litige venait de se régler et la
paroisse de Santo Tomé célébrait l’événement par
cette commande.
Le peintre donne une dimension contemporaine à l’événement :
les témoins portent les costumes de son
temps et plusieurs indices suggèrent qu’il
s’agit même de portraits. Le jeune garçon à
l’avant-plan, qui porte un flambeau et montre le
corps du défunt, serait le fils du Gréco,
Jorge Manuel. Dans sa poche un mouchoir
présente la signature du peintre avec la date
1578 qui correspond non pas à l’origine du
tableau, mais à la naissance du fils…
Le personnage de profil à gauche du clerc en surplis (quelle
technique!) serait
Antonio Covarrubias y Leyva, juriste,
helléniste, archéologue, chanoine de la
cathédrale de Tolède et très grand ami du Gréco.
On peut l’identifier grâce à d'autres portraits,
dont
l’un est au Louvre. À l’extrême droite, le
prêtre qui porte la chape et préside la
célébration terrestre serait sans doute
Andrés Núnez, un autre ami, curé de la paroisse et commanditaire du
tableau. Enfin plusieurs croient que le
personnage dont le visage apparaît directement
au-dessus de la tête de saint Étienne et qui
nous fixe serait
le Gréco lui-même.
Comme en plusieurs tableaux du peintre, ciel et terre sont en
continuité.
Les personnages célestes dominent la scène
terrestre – ce qu’indiquent les regards et le
mouvement des mains de certains assistants. Et
même ils prennent part à l’action. Il y a cet
ange qui porte l’âme du défunt vers le paradis,
Marie qui la regarde tendrement venir,
Jean-Baptiste qui intercède. Bien plus,
les deux magnifiques personnages qui portent le
corps du défunt dans le registre inférieur,
soumis à une pesanteur bien terrestre, sont des
personnages célestes : l’évêque d’Hippone saint
Augustin revêtu de la chape, le diacre saint
Étienne revêtu de la dalmatique. La légende
raconte qu’ils sont venus du ciel rendre hommage
au défunt.
Le ciel ouvert, le rôle de saint Augustin et de saint Étienne
faisaient partie du programme imposé au peintre.
De même que la présence d’une assistance
nombreuse et la procession avec clercs et
célébrant. Il fallait le génie et la puissance
créatrice du Gréco pour mettre tout cela en
place avec un tel équilibre, une telle force
sereine, une si profonde intériorité des
personnages…
(Un grand merci à la
Web
Gallery of Art qui offre ces
reproductions de qualité ainsi qu’une excellente
documentation. Un grand merci à Michael Harden,
webmestre d’Artchive,
pour trois beaux détails :
le groupe central du Comte porté par saint
Augustin et saint Étienne,
une tête comme
en
extase
devant le ciel ouvert, et
une main orientée vers ce ciel…)
Claude Giasson
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