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DÉCEMBRE 2006

Le Gréco et la Sainte Famille : variations sur un thème…

Dominikos Theotokopoulos, dit El Greco, est un peintre de la Contre-Réforme, en contact étroit avec les communautés religieuses et le clergé de Tolède, tous bien renseignés sur les décrets du Concile de Trente qui réagissent à la vision protestante du culte de la Vierge et des saints. Alors que celle-ci ne voit pas en eux des intercesseurs auprès du Christ et de Dieu, alors qu’elle n’accorde pas de valeur méritoire aux œuvres de l’ascèse et de la mortification, insistant plutôt sur l’infinie générosité de Dieu, la Contre-Réforme, elle, va utiliser les images de l’art pour nourrir la piété et la pratique populaires.

Et je crois que le Gréco, si on se base sur les amis qu’il fréquente, sur sa bibliothèque très riche, vit cette piété tridentine jusque dans ses dimensions théologiques. Cela transparaît dans son œuvre. Toute la vie de la Vierge sera exaltée. Non pas ces moments inventés par les récits apocryphes comme au Moyen-Âge, mais ceux des évangiles canoniques : annonciation, nativité de Jésus, présence à la passion, à la pentecôte. Plus ce qui fut ajouté par la théologie ultérieure : assomption, couronnement, rôle de protection et d’intercession dans l’Église…

Certains de ces thèmes permettent de parcourir pratiquement toute la vie artistique du Gréco, comme l’annonciation et la nativité de Jésus. Mais le thème le plus fréquemment peint à Tolède, c’est, il me semble,  celui de la Sainte Famille, sans doute parce qu’il offre aux familles des modèles appréciés, des intercesseurs imaginés comme particulièrement puissants, puisque si proches de Jésus…

En Espagne au XVIème siècle,  les échanges entre ciel et terre, entre le monde des anges et des bienheureux et notre monde terrestre étaient quotidiens. Les croyants habitaient imaginairement les deux mondes. Comme au Québec d’avant la Révolution tranquille.

Aujourd’hui, par contre, de nombreux croyants catholiques ne font guère jouer l’intercession des saints et des saintes, soit qu’ils ressentent moins le besoin d’intermédiaires et qu’ils prient Dieu directement comme Jésus l’a enseigné avec le Notre Père, soit qu’ils s’affrontent au mystère de l’absence ou silence de Dieu, devenu tellement prégnant depuis les événements de la Shoah et tous les massacres qui se poursuivent en ce début du XXIème siècle, et que ce silence les conduise vers une autre théologie du rapport de Dieu au monde…

De toute façon, pour nos contemporains, les thématiques religieuses d’autrefois sont devenues surannées, hermétiques… Une autre sensibilité spirituelle, une autre sensibilité esthétique se sont développées. Plutôt que de prier devant les œuvres, on s’attarde aux nuances humaines des contenus, à leurs qualités proprement plastiques. L’inépuisable fécondité des génies créateurs, leur pouvoir d’innovation émerveillent. Par ce biais, on rejoint la dimension spirituelle: tout n'est pas sous le contrôle de l'artiste, sa recherche de beauté le dépasse, une mystérieuse transcendance  est à l’œuvre…

* * *

À ces points de vue, dans les Sainte Famille du Gréco, trois aspects ressortent. D’abord le caractère groupé de la composition : les personnages sont étroitement rattachés les uns aux autres, avec des gestes de tendresse. Deuxièmement, ils occupent leur espace corporel avec grande vraisemblance, au tout premier plan du tableau, à la pleine largeur, soit en pieds, soit à partir des genoux. Ce qui établit un lien direct et fort avec le spectateur. Enfin ils se découpent sur un fond de ciel, sans réelle profondeur, sans perspective géométrique.

Cette dernière caractéristique est commune à l’ensemble des œuvres du Gréco en Espagne. C’est un retour à l’absence de perspectives de l’icône après les quelques expérimentations faites en Italie. La perspective géométrique et la construction de lieux élaborés, si importantes depuis les débuts de la Renaissance, sont tout à fait inutiles pour les dimensions spirituelles que le peintre veut exprimer. Chez lui, composition, couleurs, matières, mouvements deviennent, avec l’allongement des personnages comme des flammes, les moyens expressifs par excellence. Ce qui l’a rendu fort sympathique aux peintres du début du XXème siècle.

D’une Sainte Famille à l’autre, certains personnages apparaîtront et disparaîtront : Anne, Jean-Baptiste, Marie-Madeleine. Quant à Joseph, il réserve parfois des surprises (par exemple au Museo de Santa Cruz). Il est généralement jeune, mais on le voit âgé à la National Art Gallery de Washington. Marie par contre est sensiblement la même avec son manteau bleu, sa robe rouge, sa mantille, son type de visage. Quelques variations seulement, dans le mouvement des mains, l’inclination de la tête...

On croit que l’épouse du Gréco, Jeronima de las Cuevas, aurait servi de modèle. Toutefois des études aux rayons X de certains tableaux ont montré des étapes successives, une sorte d’éloignement du réalisme vers une stylisation du visage et du cou, comme si le peintre était à la recherche de ce qui, pour lui, serait la beauté féminine idéale…


* * *

  •        Vers 1585 : Sainte Famille (106 x 87.5 cm – The Hispanic Society of America, New York)

    La tête recouverte d’une mantille, le regard méditatif, Marie donne le sein à Jésus, alors que Joseph derrière, mais tout proche, regarde la scène avec tendresse. L’image du Web Gallery of Art est trop sombre. En voici une autre aux couleurs plus vives mais plus petite sur le site du Metropolitan Museum.

  •    De 1586-1588 : Sainte Famille (178 x 105 cm – Museo de Santa Cruz, Tolède)

    Le personnage de Joseph intrigue. En retrait, chauve, portant un costume contemporain du Gréco, il fixe les spectateurs au lieu d’être relié à la scène. Plus bizarre, il n’a été découvert, sous un repeint, qu’en 1982 lors du nettoyage du tableau. S’agit-il d’un portrait du donateur? Le repeint vient-il du Gréco lui-même? Dans quel but? Pour donner plus d’importance au personnage de sainte Anne, patronne de l’Hospitalillo? Mystère! On a aussi remarqué sous ce personnage, par rayons X, des esquisses plus conformes au Joseph traditionnel...

    Les critiques découvrent une allusion évidente à la Piéta dans ce tableau : Jésus endormi, étendu comme un cadavre sur les genoux de Marie; Anne qui tient les langes comme un linceul; Marie la tête recouverte de son manteau, plutôt que de la mantille, comme dans les Piéta du peintre; l’index de Jean-Baptiste sur ses lèvres pour recommander silence et recueillement

  •    Vers 1587-1596 : Sainte Famille (127 x 106 cm – Hôpital Tavera, Tolède)

    Voici un tableau de grande douceur spirituelle, comme un Memling, comme un Fra Angelico. Il est l’une des gloires de l’Hospital de Tavera. Le visage de la Vierge en particulier est inoubliable. Le peintre reprend le thème de l’allaitement de 1585. Joseph conserve presque la même position, la même expression, mais l’apparition de ses mains en un geste tendre le rend beaucoup plus présent. Et il y a  le personnage d’Anne qui s’ajoute, emprunté au tableau de 1586. Les vues en détail qui suivent, en particulier les deux qui font partie de la banque de photos du grand photographe d’art Erich Lessing, rendent sensibles quelques-unes des qualités qui ont fait du Gréco un peintre phare pour la modernité. Transparence, douceur subtile des teintes comme dans un Renoir, ou vigueur expressive du coup de pinceau comme chez Manet… Ces deux photos font rêver d'un répertoire d'images, presqu'inexistant sur le web, où la matière picturale serait offerte dans toute sa splendeur.

  •    De 1595-1600 : Sainte Famille (132 x 100 cm – Museum of Art, Cleveland)

    Mêmes caractéristiques que les compositions antérieures, avec un changement et déplacement de personnages. Marie-Madeleine occupe la position de Joseph mais elle est encore plus proche de la Vierge, avec un bras autour de ses épaules. Elle reprend ainsi le geste affectueux de Marie autour des épaules de sa mère dans les deux  tableaux qui précèdent. Et Joseph prend la place d’Anne à la droite de Marie. Tout orienté vers Jésus, il lui présente un bol de fruits. Dans tous ces tableaux, il est intéressant de s’attarder aux positions expressives des mains… Le Gréco n’appartient-il pas à la période du maniérisme?

  •    De 1594-1604 : Sainte Famille (107 x 69 cm – Prado, Madrid)

    Ce tableau reprend en plus petit, avec des couleurs moins accentuées, avec une tout autre vision de Joseph la composition du Museo Santa Cruz…

 

Claude Giasson

 

 

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