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Dans nos deux textes précédents sur la crise (Qui nous
fera traverser le désert ?, avril 2009;
Voir venir un monde nouveau, février 2010),
nous avons cherché à discerner par quels chemins
nous pourrions non seulement sortir de celle-ci,
mais y approfondir notre espérance. Avec le
désir de susciter questionnement et partage,
nous terminons cette série de textes en
proposant une réflexion sur la force
mobilisatrice de l’espérance.
L’espérance peut être spontanément associée à l’attente,
comme en contradiction avec une mobilisation
active et engagée. Nous croyons plutôt qu’elle
est nécessaire à cet engagement : sans elle,
pourquoi continuer, surtout lorsque les
résultats attendus ne sont pas au rendez-vous ou
se font rares? Encore faut-il l’interpréter.
Dans la perspective chrétienne, elle est une
recherche de cohérence entre notre agir présent
et ce qui est promis par Dieu pour notre avenir
commun. Le monde nouveau vient sans cesse vers
nous; il se révèle et s’actualise à travers nos
engagements (cf. précédents textes). Comment
lier existentiellement l’accueil de cette vie
nouvelle et la responsabilité de la faire
fructifier? Comment rattacher espérance et
mobilisation dans un contexte de crise et de
multiples remises en question?
Comme les destinataires de ce texte, les membres de notre
groupe se situent comme agents et non comme
simples observateurs de la transformation
sociale. Leurs expériences présentes et passées
couvrent un large éventail d’enjeux : mouvement
coopératif, action syndicale, militance
féministe, droits des personnes assistées
sociales, communautés ecclésiales de base,
désarmement et paix, justice économique,
environnement, pastorale sociale, militance
intellectuelle... Sur la base de ces différents
engagements, nous nous sommes demandé en quoi
l’espérance telle que présentée dans nos
réflexions précédentes a pu et peut toujours
contribuer à orienter et renouveler nos
pratiques.
1. Une éthique de l’espérance
La figure prophétique de Jésus habite nos pratiques. Nous
nous en inspirons comme de la référence ultime
de notre agir, celle qui en détermine le sens et
l’orientation. Nous cherchons à nous situer dans
sa lignée, elle-même s’inscrivant dans celle des
prophètes. De la pratique de Jésus, nous
retenons surtout sa dénonciation de toute forme
d’oppression et d’exclusion politique ou
religieuse, sa prise de parti pour les faibles
et les oubliés – expression de l’engagement sans
retour de Dieu – son appel à le suivre sur un
chemin de dépouillement et de service pour
entrer dans le même mouvement. Dans un contexte
d’injustice institutionnalisée, nous croyons que
cette option implique une transformation des
structures et des mentalités en vue d’établir
une société plus humaine et conviviale.
En somme, nous nous concentrons sur les exigences éthiques de
la suite de Jésus. Nous cherchons à incarner et
à actualiser son message par notre agir
responsable. Lui-même n’a-t-il pas invité ses
disciples à « faire ceci…», notamment
dans le récit du lavement des pieds (Jn
13) ou la parabole du jugement dernier (Mt
25) ? Il s’agit d’aimer en actes et en vérité.
Dans la perspective de Jésus, l’engagement
éthique confirme l’authenticité de l’espérance.
Il en découle et se situe en cohérence avec
elle. Il nous empêche de trouver refuge dans
l’attente passive de quelque paradis futur et
constitue le critère de véracité de notre
invocation du Nom de Dieu (Mt 7, 21-23).
L’engagement éthique est au cœur de notre espérance. Peut-il
pour autant la fonder? Dans quelle mesure
celle-ci dépend-t-elle de la constance ou de la
radicalité de nos efforts pour se réaliser?
Commençons par nous demander sur quel horizon de sens, sur
quelle confiance en l’avenir se fonde notre
engagement éthique à la suite de Jésus. Celui-ci
n’a jamais proposé à notre espérance des
résultats historiques précis : ni le
rétablissement de la royauté en Israël, ni la
fin de l’injustice, de la pauvreté ou de la
violence. Il annonçait pourtant la venue d’un
monde nouveau déjà présent, qu’il appelait le
Royaume ou Règne de Dieu, dans lequel devait
s’accomplir le grand projet du Créateur pour
l’humanité et pour l’univers. Et il appelait à
la conversion, à un retournement radical des
relations sociales pour entrer dans ce monde
nouveau : le dernier sera le premier, qui
s’abaisse sera élevé, tendez l’autre joue, aimez
vos ennemis, malheur à vous les riches, faites
vous les serviteurs les uns des autres...
L’engagement éthique à la suite de Jésus découle d’une utopie
inspirée par l’Esprit. Une telle vision de
l’avenir ne relève pas de quelque anticipation
de résultats prévisibles. L’espérance a sans
doute besoin de la conviction que nos combats
peuvent porter fruit. Il est possible
d’atteindre plus de justice et d’humanité sur
des terrains précis, à plus ou moins court
terme : un modèle de développement durable, une
moins grande dépendance au pétrole, une
démocratie plus fonctionnelle, la fin de tel ou
tel régime tyrannique, telle ou telle
reconnaissance des droits, etc.
L’espérance, cependant, ne se satisfait pas de gains partiels
ou provisoires. Son attente est à la dimension
du projet de Dieu. Elle s’appuie sur sa fidélité
à l’Alliance qu’il a établie avec nous pour
réaliser son œuvre. Elle compte sur son agir au
cœur du nôtre pour assurer dès maintenant la
fécondité de nos efforts, tout en maintenant
ouverte la question de leur efficacité
historique à long terme. Vouloir transformer
socialement et politiquement le monde est un
objectif atteignable et cohérent avec la
conversion appelée par Jésus, ainsi qu’avec ses
promesses, mais qui n’en épuise pas le sens et
la portée. Si importante que puisse être la
liste de nos victoires sectorielles, elles
resteront toujours à distance d’un monde
radicalement, globalement et durablement
transformé. Nous ne sommes ni les maîtres
d’œuvre du Règne à venir, ni les responsables de
son avènement. Nous en sommes les serviteurs et
les servantes, dans le dépouillement d’un savoir
ou d’un pouvoir qui nous conférerait les clés de
l’avenir.
Cela n’est pas une raison pour annoncer quelque fin de
l’histoire, comme le fait abusivement le
néolibéralisme, ni pour justifier la démission
ou la démobilisation. Si l’utopie de l’espérance
n’attend pas le paradis sur terre, elle croit et
travaille constamment à l’avènement du monde
nouveau, préfiguré à travers chaque avancée d’un
monde plus humain et la médiation de chacune de
nos luttes. C’est elle qui est à la source de
notre mobilisation et qui donne souffle à tous
nos efforts. Parce que l’aboutissement de
l’aventure humaine ne dépend pas de nos seuls
efforts, nous pouvons être radicalement engagés
à la suite de Jésus avec la même confiance
filiale qui lui permettait de se laisser
conduire sans compromis par l’impulsion
intérieure de celui qu’il appelait familièrement
son Abba (Père), des noces de Cana à la
nuit de sa Passion. Tout en étant notre grande
référence éthique, la figure prophétique de
Jésus nous conduit vers une attitude
profondément théologale.
2. Tisser des liens entre nos luttes.
Les réseaux de militance constatent périodiquement leur
difficulté à se donner des lieux de convergence,
comme si leurs luttes demeuraient sectorielles.
Ce fut encore le cas récemment à l’issue du
dernier Forum social québécois, malgré certains
efforts de rapprochement des enjeux comme dans
l’éco-féminisme.
Dans les réseaux d’inspiration chrétienne, la même
fragmentation peut se produire. Il est normal
que chacun ne puisse démontrer le même degré
d’intérêt ou d’engagement pour les différents
enjeux qui nous mobilisent. Ce qui peut devenir
plus problématique, c’est une certaine méfiance
ou même un antagonisme entre groupes
d’orientations différentes quant aux objectifs,
aux méthodes d’action, aux affiliations
idéologiques ou aux appartenances
institutionnelles. Cela peut parfois conduire à
discréditer certaines formes d’action, ou à
tenir certains groupes à l’écart de la grande
confrérie, soit qu’on les juge trop peu
politisés, par exemple, ou au contraire trop
fermés à la dimension théologale de la foi
chrétienne. Ce qui en souffre le plus alors,
c’est la cause commune qui nous rassemble :
celle de créer, à tous les niveaux de notre
vivre ensemble, des espaces d’inclusion dans la
dignité, de solidarité active avec les plus
vulnérables, de relations conviviales entre nous
et avec notre planète. Cette espérance partagée
ne transcende-t-elle pas chacune de nos causes
ou de nos approches particulières? En nous
recentrant constamment sur elle, nous pourrions
mieux pratiquer entre nous cet accueil de
l’altérité que nous travaillons à rendre
possible dans la société comme dans l’Église.
3. Garder le souffle
Une autre observation fréquente dans nos réseaux, c’est que
les luttes demandent pas mal de souffle et qu’il
nous arrive d’en manquer. C’est normal de
ressentir parfois la fatigue, mais il y a une
lassitude alourdie par le doute qui peut nous
miner lorsque nous avons l’impression de porter
le poids du monde sur nos épaules. N’arrive-t-il
pas que nous nous laissions si totalement
absorber par la réalisation de nos projets ou
l’avancement de nos causes que nous perdions un
peu de vue d’autres manifestations et appels
d'une Présence au plus près du quotidien, parmi
nos proches et nos compagnes et compagnons de
route, et aussi en nous-mêmes? Ne pourrions-nous
voir dans ces clins d'œil de la vie un signe
d’espérance, comme un rappel de la source
première de tout renouvellement du monde?
Notre responsabilité prend son sens comme réponse
à cet Autre qui nous précède, qui est plus
grand que nous et qui, comme son Père, «
travaille tout le temps» (Jn 5, 17). Être
attentifs à ce surgissement constant de la vie,
imprévisible, sous toutes sortes de formes,
permet de vivre nos luttes en alliance avec ce
Vivant, de nous reconnaître portés par une vie
qui agit à travers nos efforts. C’est peut-être
la condition pour garder le souffle et une
certaine qualité d’être dans le feu de
l’action. Et aussi pour continuer de croire à
l’impossible lorsque tout semble contredire nos
espoirs.
4. Veiller dans la nuit
Comment tenir dans l’espérance au milieu d’un monde violent ?
D’abord en résistant de toutes nos forces à
cette violence, en prenant la défense des
faibles et en combattant avec eux les puissances
de mort. Le surgissement des opprimés qui se
lèvent et s’organisent pour défendre leurs
droits et ceux de leurs semblables est déjà un
signe pour l’espérance. Des faits retentissants
comme la victoire de Solidarnosc en Pologne ou
la fin de l’apartheid en Afrique du Sud viennent
parfois couronner leur combat de succès. Des
évolutions comme la montée récente de la gauche
en Amérique latine sont des signes
encourageants. Au Québec, l’adoption de la loi
112 représente un acquis significatif, prolongé
par un combat infatigable pour assurer sa mise
en œuvre; il en va de même, tout récemment, pour
l'entente à laquelle sont parvenus le mouvement
écologique et les papetières pour l'exploitation
de la forêt boréale. De nombreux autres gains
pourraient s’ajouter à la liste. Mais comment
font ceux et celles qui ne s’en sortent pas, qui
finissent leur vie sous les coups de la violence
et de l’injustice, dans les camps de réfugiés ou
de prisonniers, par exemple, ou dans les
favelas, dans les zones urbaines ravagées par
les cartels de la drogue? Quelle est cette
lumière qui transparaît parfois sur le visage de
tous ces crucifiés?
Il n’y a pas d’autre réponse à cette question que le visage
du Christ en croix, exécuté entre deux brigands.
Avant même sa résurrection, le libre don de sa
vie diffuse la lumière d’une bonté, d’une
compassion inimaginable pour l’humanité et d’un
abandon confiant entre les mains du Père. La
croix donne à croire que toute situation de
souffrance ou d’oppression, même dramatique,
peut être une voie de transformation, un chemin
vers la vie.
Il arrive que des victimes innocentes rendent le même
témoignage à la vérité de Dieu, par des gestes
de pardon, d’entraide et de service
désintéressé, au cœur même de leur misère et
parfois au risque de leur vie. Leur courage à se
lever chaque matin avec la conviction que demain
sera meilleur témoigne d’une indéracinable
confiance en l’avenir. Il arrive qu’il ne leur
reste que la souffrance, portée dans la patience
et la non-violence. C’est alors la dureté de
notre propre cœur que leur visage interroge en
nous obligeant à en voir les effets. Comme pour
ouvrir une brèche à la percée d’une conscience
nouvelle, d’une autre manière d’être humain.
La persistance ou la récurrence du mal dans le monde est
l’épreuve qui peut le plus saper les bases de
notre espérance et de nos engagements. Elle peut
aussi servir d’aiguillon contre la démission,
comme le rappel d’une urgence jamais levée. Pour
que tel soit le cas, nous avons besoin de voir
briller les lueurs du monde nouveau jusqu’au
milieu des plus épaisses ténèbres. Voilà ce qui
peut alors nous tenir debout et en marche :
l’attention à la présence secrètement agissante
de l’Esprit qui recrée une humanité nouvelle par
une multitude de chemins souvent
incompréhensibles, et qui suscite de siècle en
siècle des témoins porteurs d’espérance.
Mai 2010
Personne-contact : Guy Côté
gcote1740@hotmail.com
http://gtcq.blogspot.com/
[1]
Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Guy Côté,
Roger Éthier, Lise Lebrun, Jean Ménard, Richard
Renshaw; Eliana Carmen Sotomayor, Marcela
Villalobos.
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