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Au
moment de partager ces réflexions, Haïti vient
de subir un autre coup terrible. Une nouvelle
catastrophe étale à la face du monde le malheur
de ce peuple, entretenu par un mal-développement
qui aggrave encore une fois les conséquences
d’un désastre naturel. De cette tragédie
surgissent en même temps des motifs d’espoir :
les Haïtiens font de nouveau preuve d’une
étonnante force morale et spirituelle; la
communauté internationale se mobilise dans un
vaste élan de solidarité. Pour combien de temps?
Obsédées par la hantise de la récession et
l’espoir de la reprise, les sociétés nanties
garderont-elles le cap sur leurs objectifs de
coopération ou verrons-nous leurs intérêts
économiques et politiques compromettre l’aide à
la reconstruction promise? Un autre Haïti, un
autre monde est-il vraiment possible?
Dans un
premier texte sur la présente crise (Qui nous
fera traverser le désert? – avril 2009),
consacré surtout à une analyse économique et
politique, nous nous posions la question de
l’espérance : par quel chemin ouvrir l’avenir?
Méfiants des plans de redressement économique et
financier proposés par les leaders mondiaux
comme voies de sortie, nous regardions vers les
alternatives en émergence dans les innombrables
groupes qui forment le réseau des mouvements
sociaux. Ils annoncent déjà par leurs pratiques
prophétiques la possibilité d'un monde
différent, à la condition qu’on arrive à
intégrer la dimension culturelle aux efforts de
transformation sociale : « aussi importants
soient-ils, nos engagements pour la
transformation sociale demeureront stériles si
nos mentalités, nos attitudes profondes, notre
vision du monde, bref la culture commune ne se
transforme pas elle aussi pour devenir plus
perméable au sens de l'humain » (p. 6). Dans
cette perspective, nous annoncions une suite à
notre réflexion, qui aborderait plus
explicitement la dimension culturelle et morale
de la présente crise. C'est ce que nous tentons
de faire dans le texte qui suit.
Au cœur de la crise : des valeurs déviées
Déjà en 1930, le grand économiste Keynes avait
bien saisi le caractère pathologique et morbide
de l’éthique sous-tendant le capitalisme.
L’on connaît maintenant assez bien l’engrenage financier puis
économique qui, à partir du marché immobilier a
fait éclater cette crise qui n’en finit pas.
Inutile d’y revenir ici. Au delà des
technicalités
[1],
considérons plutôt le mouvement de fond
qui a poussé le capitalisme sur un tel récif, et
en particulier les valeurs qui ont animé cette
dérive. En effet, la démesure spéculative
[2]
qui a provoqué la présente crise est bel
et bien le produit des choix éthiques mêmes du
capitalisme, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à sa
dernière version, le néolibéralisme.
En fait, ces choix étaient déjà en germe dès les débuts de ce
système au XVIIIe siècle et même un peu avant.
Déjà, on y trouve une conception qui fait
reposer la société sur les seuls liens
d’affaires entre des personnes définies comme
des individus foncièrement égoïstes et avides
avant tout de gains matériels. Cette avidité est
justifiée grâce à un concept de rareté fondé sur
le présupposé d’une incapacité de la nature à
satisfaire directement les besoins humains, ce
qui permet commodément d’expliquer par une
origine « physique » la persistance de la
pauvreté. Ce
concept de rareté fut inventé par les philosophes et
économistes libéraux des XVIe et XVIIe siècles.
Ils se donnèrent pour mission de la « combler »
par l’augmentation toujours croissante des
richesses, grâce à la mise en place de
mécanismes législatifs et économiques
prétendument fondés sur une loi naturelle et
rationnelle implacable.
Dans cette perspective, le libre exercice de la
cupidité individuelle est promu comme la
meilleure voie pour atteindre la richesse et le
bien-être général. C’était faire du libre marché
un mécanisme automatiquement bienveillant, et
des joueurs les plus voraces, des bienfaiteurs
de l’humanité. Cette formule du marché
autorégulateur sera au cœur du capitalisme
sauvage du XIXe siècle et mènera tout droit à la
grande crise des années 1930. Les défenseurs du
marché prétendront froidement que de tels
contrecoups, loin d'invalider leur théorie, sont
nécessaires au progrès économique.
Les quarante années subséquentes verront la mise en place de
mécanismes protecteurs de la société qui
permettront pour un temps de civiliser le
capitalisme, au Nord du moins. Mais depuis les
années 1980, le capital s’est à nouveau
« libéré » du carcan social pour revenir à son
extrémisme originel. Cette fois, il s’est assuré
de la complicité, consentante ou non, des États
et de leur pouvoir de légaliser les nouvelles
règles du « laisser-faire »
[3];
ce qui revient à garantir la « libre
circulation » du renard dans le poulailler! Le
président du groupe industriel ABB, M. Percy
Barnevick, formulait ainsi le nouvel horizon de
la dérégulation néolibérale : « la liberté pour
mon groupe d’investir où il veut, le temps qu’il
veut, pour produire ce qu’il veut, en
s’approvisionnant et en vendant où il veut, et
en ayant à supporter le moins de contraintes
possibles en matière de droit du travail et de
conventions sociales. »
[4]
On ne pourrait mieux définir le
néolibéralisme maintenant mondialisé. Il en est
résulté un désastre bien documenté par les
économistes
[5]
en termes d’inégalités
[6]
et d’exclusion, aussi bien entre les
pays qu’au sein de chaque société. Le monde a
été victime d’une fumisterie, d’un coup de force
d’idéologues profitant de la crise du
keynésianisme pour nous proposer ce retour au
capitalisme sauvage.
Déjà en 1930, le grand économiste Keynes avait bien saisi le
caractère pathologique et morbide de l’éthique
sous-tendant le capitalisme. Ce n’est qu’en
raison du problème de la rareté qu’il croyait
justifié pour « cent ans encore » de « feindre
de croire que ce qui est juste est mauvais et
que ce qui est mauvais est juste »
[7].
Il prévoyait que l’arrivée de la
« nouvelle société » « aurait lieu
graduellement » et la voyait déjà poindre de son
temps.
Quatre-vingts ans plus tard, il n’y a plus de problème de
rareté des biens. Nous sommes en situation de
surproduction; le système carbure à la
surconsommation, avec les conséquences
environnementales et sociales ahurissantes que
l’on connaît. Mais la cupidité, elle, continue
quand même d’être valorisée. Encouragée par la
certitude de son impunité, elle nous entraîne
vers le point de non retour. Elle a rendu ivre
l’équipage du paquebot de l’économie mondiale
après que celui-ci ait forcé toute la planète à
y monter. Elle a contaminé la culture dominante,
toute imprégnée d’un quant-à-soi qui produit
l'enfermement dans le confort et l'indifférence.
L’urgence de renverser la vapeur et d’inventer
de nouvelles alternatives devient de plus en
plus manifeste. Celles-ci devront se fonder sur
de nouvelles valeurs et références qui habitent
d’ailleurs des expériences déjà en cours à plus
petite échelle.
De l’éthique au politique
La fonction du politique est de traduire
institutionnellement l’intuition éthique de la
sollicitude envers autrui.
Lorsque même des chefs d’État comme le premier ministre
britannique Gordon Brown affirment
solennellement : « les marchés n’ont pas
seulement besoin d’argent mais de morale »
[8],
on peut compter qu’un seuil a été
atteint, que le modèle est parvenu à ses
limites. Ce rappel d’une urgence morale pose la
question des rapports entre éthique et
politique. Parce qu’on est habitué de considérer
que l’éthique concerne d’abord les relations
intersubjectives, on suppose volontiers qu’elle
est peu pertinente dans la perspective d’une
transformation structurelle de la société. C'est
le politique qui nous apparaît comme le moyen
privilégié de faire advenir cet autre monde
possible. Une dissociation tranchée de l’éthique
et du politique pourrait cependant conduire à un
nouvel aveuglement.
La fonction du politique est de traduire institutionnellement
– à travers un ensemble de normes et de
sanctions visant à protéger le projet collectif
du vivre ensemble – l’intuition éthique de la
responsabilité et de la sollicitude envers
autrui. Cet impératif moral est à la source du
projet politique, il en est la condition de
légitimité
[9].
Pas d’éthique socialement efficace sans
politique, mais pas de politique non plus sans
une éthique socialement partagée. La présente
crise fait apparaître une double faille dans cet
enchaînement qui devrait conduire de l’éthique
au politique.
1) Une faille morale. L’éthique fait appel à la
capacité de considérer l’autre comme ayant la
même dignité et les mêmes droits que soi. Elle
est à l’origine de cette solidarité qui nous
fait lutter pour une plus juste répartition des
richesses, pour l’égalité des sexes, la
non-discrimination ou la reconnaissance de notre
responsabilité collective envers les générations
futures. Une telle éthique est cependant
contrecarrée par les valeurs dominantes d’une
culture qui place la satisfaction immédiate au
centre des préoccupations personnelles, et qui
légitime la cupidité comme moteur de l’économie.
Ce culte de l’intérêt particulier, dans
l’indifférence à l’intérêt général, mine la
fibre morale de nos sociétés.
2) Une faillite politique. La crise actuelle met en
évidence les effets de cette dérive éthique sur
notre rapport au politique. Qui croit vraiment
que nos gouvernements vont redresser un système
vicié à sa source, par-delà de vagues promesses
de vigilance et de régulation? Qui attend encore
d’eux un projet collectif et des aménagements
institutionnels qui traduiraient un certain sens
de la justice et de la reconnaissance d’autrui?
Depuis qu’ils sont tombés sous la coupe
néolibérale des grands intérêts économiques, ils
s’en sont montrés particulièrement incapables.
On peut penser par exemple au fossé qui
s’élargit entre riches et pauvres à la grandeur
de la planète; ou à la persistance de la
pauvreté des enfants canadiens au même niveau
qu'en 1989 (10%), alors que la Chambre des
communes s'était pourtant unanimement engagée à
l'abolir avant l'an 2000; ou encore à la
paralysie du gouvernement québécois dans la mise
en œuvre de la loi contre la pauvreté votée à
l’unanimité par l’Assemblée nationale en 2002.
Dans ces cas comme dans bien d'autres, nous
avons beau savoir ce qui ne fonctionne pas et ce
qu’il faudrait faire, il manque la volonté
politique nécessaire pour y arriver. Alors même
qu’on se trouve devant la menace d’une
catastrophe planétaire, il a fallu de nouveau
constater une tergiversation politique désolante
lors du récent sommet de Copenhague. Même la
peur et la nécessité se révèlent insuffisantes
pour l’emporter sur le concubinage entre les
intérêts des grands acteurs économiques et ceux
des partis politiques.
L’exigence éthique présente dans la société
civile est encore trop faible pour créer une
forte attente de traduction politique.
Cette faillite politique est indissociable de la faille
morale évoquée plus haut. Nos dirigeants ne sont
pas les seuls responsables. Ils peuvent
s'abriter à l'ombre d'une culture complice.
L’exigence éthique présente dans la société
civile est encore trop faible pour créer une
forte attente de traduction politique. Elle est
anémiée par des stratégies publicitaires
sophistiquées grâce auxquelles le capitalisme
sait manipuler notre liberté et faire de nous
les captifs volontaires d’un système qui nous
déshumanise. Au bout du compte, on veut encore
honorer de grandes valeurs telles que la
justice, l’égalité ou l’écologie, poser
ponctuellement certains gestes qui les
reflètent, mais pas au point d’en payer le prix
en adoptant par exemple des lois fiscales ou un
mode de consommation cohérents avec ces valeurs.
Notre liberté morale est conditionnée, et
conditionnelle. Cette carence éthique collective
prépare pour une bonne part la faillite
politique. Elle s’apparente à une mutilation
anthropologique.
Une mutilation anthropologique
[10]
En humanité, le rapport à l’autre passe toujours
par la médiation d’un tiers; la viabilité du
rapport à l’autre ne s’établit pas selon un mode
binaire, mais ternaire. Tout comme il ne
suffit pas de mettre deux individus en présence
pour former un couple, la simple juxtaposition
d’intérêts particuliers, ni surtout leur
l’opposition, n’arrivera jamais à former une
société. Les relations intersubjectives se
forment autour d’intérêts ou d’objectifs
partagés, et le lien social passe par la
médiation de références communes fortes (patrie,
territoire, projet de société, lois, coutumes,
valeurs, « dieux »), reconnues comme telles et
garantes de ce lien. C'est ce qui permet de
dépasser les intérêts particuliers et de créer
un Nous rassemblé autour d’un bien commun et de
sa protection. Il s’agit là d’une structure
anthropologique constitutive de notre humanité.
La crise actuelle met en jeu ce fondement anthropologique. Le
capitalisme ultralibéral prétend faire du marché
ce tiers fondateur, la référence commune
structurante de la société. Ceci a entraîné de
graves conséquences pour le vivre ensemble. À
première vue, la logique ternaire, en principe
favorable au lien social, est toujours là. Mais
en fait, la teneur même du marché, la
compétition, appartient à la logique binaire de
la division. Le marché comme référence
exclusive, inflexible et ne renvoyant plus à un
au-delà d’elle même laisse libre cours à la
seule logique de la puissance et de la
domination. Et comme toute idole, il entraîne
assurément l’élimination ou l’exclusion des plus
faibles et la dissolution de la société.
Placés sous une référence aussi néfaste et
symboliquement vide, nos échanges (économiques,
notamment), au lieu d’être médiation d’un
sens qui les dépasse ou les fonde – comme la
promotion d'une plus grand équité, par exemple –
ils sont réduits à leur simple équivalent
monétaire, dans l’immédiateté des
échanges marchands. Ils sont ainsi livrés aux
réflexes reptiliens du « prendre » ou de la
cupidité
[11],
ce qui constitue une altération
anthropologique dont la conséquence est de nous
opposer les uns aux autres au lieu de nous
relier.
Une société civile en quête de projet collectif
Dans le contexte actuel, c’est sur la société
civile que repose principalement la
responsabilité d’un projet social à réaliser
collectivement.
Comment travailler à l’intérêt général dans une telle
perspective? Pour le moment, il est impossible
de compter sur des partis politiques crédibles
qui soient en position de prendre le pouvoir et
d’introduire efficacement des transformations
institutionnelles globales. Ceux qui y tendent
méritent notre appui et ils contribuent au
changement culturel qu'on vient d'évoquer. Dans
le contexte actuel, c’est cependant sur la
société civile que repose principalement la
responsabilité d’un projet social à réaliser
collectivement. Toute la mouvance alternative
sur les plans local et international en offre
des exemples. Bien qu’encore minoritaire, elle
rassemble une multitude d’espaces à taille
humaine où peut s’incarner la visée éthique de
justice et d’égalité. À titre d’exemples, nous
nous en tiendrons ici à deux mouvements
particulièrement significatifs dans une
perspective morale et culturelle : le
mouvement féministe et le mouvement
écologique. Chacun à leur manière, ils
mettent en lumière les racines profondes des
rapports de domination dont notre culture doit
se libérer si l’humanité veut survivre et
continuer de s’humaniser.
Le mouvement des femmes,
aujourd'hui hautement symbolisé par la Marche
mondiale des femmes, est porteur d'un projet de
société qui vise le mieux-être de l'humanité et
la survie de la planète aux plans écologique,
économique, politique, social et culturel. Il
poursuit des objectifs de justice, d'égalité, de
liberté, de solidarité et de paix; qui sont les
valeurs inscrites dans la Charte mondiale des
femmes pour l'humanité
[12].
S’appuyant sur une manière plus
nettement féminine, intuitive et holistique,
d’analyser et de comprendre la réalité, cette
mouvance dénonce le caractère oppressif du
système patriarcal, raciste et capitaliste
responsable de multiples formes d’exploitation,
de discrimination, d’intolérance et d’exclusion.
C’est globalement le mode de relation entre les
humains et avec leur environnement qui se trouve
ainsi profondément remis en question. Selon
l’écoféminisme, le tort fait à la terre et
l'oppression des femmes découlent d'un même
système patriarcal de domination. Il faut plutôt
promouvoir l'interdépendance entre la nature et
les êtres humains.
L’approche féministe est non hiérarchique,
fondée sur un sens aigu de l'égalité
fondamentale entre toutes les personnes.
Préférant la circulation horizontale des idées
et des propositions, elle aspire à une
organisation non pyramidale de la société et des
institutions. Cette perspective a commencé à
porter fruit. Elle a donné lieu à une plus
grande reconnaissance des femmes dans les lieux
de travail, de pouvoir et de culture, de même
qu’à une multitude d’initiatives-terrain qui ont
un effet appréciable sur la condition de vie des
personnes et sur le tissu social des milieux où
elles prennent racine. Au sujet de l'ensemble de
l'action des femmes, la regrettée Hélène
Pedneault parle d'une « interminable révolution,
la plus pacifique peut-être, mais la plus longue
de l'histoire de l'humanité »
[13].
Le mouvement écologique,
lui aussi, articule de plus en plus
explicitement entre elles les problématiques
sociales et environnementales. Au cœur du
mouvement écologique se trouve la critique d’un
modèle de production et de consommation basé sur
la recherche d’une croissance illimitée. Un tel
système économique perpétue les inégalités entre
riches et pauvres, puisqu’il ne pourra jamais
satisfaire que l’appétit d’une minorité, et
parallèlement il conduit tout droit à
l’épuisement des ressources, à la destruction de
la biodiversité et aux bouleversements
climatiques. Le mouvement écologique invite à
abandonner une telle posture dominatrice et
conflictuelle envers une nature objectivée,
séparée de l’humain, pour revenir à la
conscience de notre convivialité avec toutes les
espèces qui partagent le même habitat. Ce
nouveau paradigme, proposé par un nombre
croissant d’auteurs contemporains, intègre les
contributions de la science moderne : biologie
moléculaire, physique quantique, histoire de
l’univers. Il conduit à une vision de l’économie
en tant qu’oikos-nomos (norme pour la
maison commune), où le travail humain
retrouverait sa mission sociale et spirituelle.
C’est donc bien un paradigme éthique et culturel
qu’il s’agit de repenser dans une remise en
question qui touche encore ici de manière
radicale le mode de relation des humains entre
eux et avec notre planète.
Les mouvements féministe et écologique témoignent de la
nécessité d’une mutation dans nos pratiques et
nos représentations. Chacun à sa manière, ils
montrent où peut conduire la mutilation
anthropologique dont il a été question plus
haut. Ils sont cependant en butte à de farouches
résistances, qui obligent à sonder lucidement et
à fonder solidement l’espérance qui nous anime.
Une espérance à expliciter
Quand nous affirmons notre espoir dans un autre
monde possible, que voulons-nous dire ?
On peut penser que l’actualisation d’une visée sociale et
environnementale d’inspiration éthique ne sera
possible que dans la reconnaissance collective
de principes et de valeurs auxquels on
reconnaîtrait un caractère normatif
correspondant à leur nécessité pour le vivre
ensemble. Les chartes visent à cela. Est-ce
suffisant? Si elles servent à édifier une
société de droit, elles ne permettent pas pour
autant de dépasser les revendications
individuelles ou particularistes en les faisant
converger vers un projet collectif
d’humanisation et de sauvegarde de la création.
Même l’application universelle des droits
individuels ne suffirait pas à fonder une
société humainement juste et solidaire, où
l’intérêt général prévaudrait effectivement. Un
tel projet de société fait appel à une capacité
de solidarité, de compassion et de fraternité, à
un sens de la responsabilité et du service
d’autrui qu’aucune charte ni aucune législation
ne suffiront jamais à engendrer. De telles
dispositions dépassent l’ordre juridique ou
législatif. Elles sont d’ordre éthique et
culturel. Par quel chemin et à quelles
conditions pouvons-nous espérer arriver à une
telle qualité humaine de la société?
Quand nous affirmons notre espoir dans un autre monde
possible, que voulons-nous dire? Qu’il est
toujours possible de faire mieux, d’instaurer un
peu plus de justice et de paix, de convivialité,
d’humanité? Ce qui n’est pas négligeable ! Ou
croyons-nous vraiment possible de parvenir à un
monde globalement « autre », fondé sur des
valeurs radicalement différentes? Quel type de
changement ferait en sorte que nous nous
trouvions non seulement devant une certaine
amélioration de la société, mais dans un état du
monde structurellement renouvelé? Serait-il
possible de nous entendre collectivement sur ce
qui devrait constituer la nouveauté fondamentale
de ce monde? De nous donner une référence
commune qui transcenderait les intérêts
particuliers?
Nous avons déjà été témoins au cours de notre vie de
changements importants qui font de ce monde un
monde différent d’il y a un siècle. Différent,
mais véritablement « nouveau »? Avant la chute
du mur de Berlin, beaucoup d'Allemands de l’est
espéraient trouver en Occident un nouveau monde,
et maintenant que l’Allemagne est réunifiée, on
assiste à un désenchantement largement répandu.
Ailleurs, des populations soumises à des régimes
tyranniques ont accédé à la démocratie de droit,
ce qui représente à juste titre un monde
meilleur à leurs yeux. Et pourtant, ceux qui
jouissent depuis longtemps des avantages d’une
telle démocratie dénoncent les injustices et les
tromperies qui continuent de s’y perpétrer. La
fin du capitalisme néolibéral marquerait,
certes, la levée d’un lourd obstacle structurel
à l’espérance et à l’avancement de l’humanité.
Elle ne signifierait pas pour autant
l’élimination des inégalités, des violences et
de la férocité entre les humains.
Malgré des avancées sporadiques parfois importantes qu’il
faut reconnaître et célébrer, on ne se trouve
toujours pas dans une société tellement
transformée qu’on puisse parler d’un monde
nouveau. Pour que le monde soit transformé à la
mesure de notre espérance, il faudrait notamment
surmonter la double faille éthique et politique
dont il a été question plus haut. D’une part,
cela supposerait que la responsabilité envers
autrui prévale sur la cupidité de façon assez
générale dans la société civile elle-même pour
créer une culture de la solidarité, de la
justice et de la paix. Cela exigerait d'autre
part une traduction politique de cette culture
dans des lois et des institutions qui la
protégeraient par des moyens suffisamment
efficaces. Il est sans doute possible de
progresser sur ce chemin, d’améliorer l’état
présent de la société. On ne saurait y renoncer
sans trahir notre humanité. L’expérience impose
pourtant le réalisme : nous n’avons pas les
moyens d’assurer par nous-mêmes la
transformation morale requise pour remplacer la
cupidité par la solidarité comme axe culturel
dominant, ni d’instaurer de façon durable un
ordre politique correspondant. Tout en prenant
courage à partir de certains résultats positifs
de nos efforts, il faut bien reconnaître leur
caractère toujours partiel et provisoire, leur
fragilité dans l’écheveau de tendances
contraires où ils sont enserrés.
La transformation que nous espérons est d’une telle ampleur,
elle rassemble tant d’enjeux complexes et
fondamentaux, sur les plans économique, social,
culturel ou environnemental, qu’il serait naïf
de penser qu’une telle mutation
civilisationnelle soit à notre portée. L’espoir
d’un « autre monde possible » est-il pour autant
mis en échec? La tradition biblique ouvre des
perspectives qui permettent de joindre la
lucidité sur l’état présent du monde avec
l’espérance de son renouvellement.
Perspective biblique sur le renouvellement du monde
En présentant Jésus comme la principale figure
du Royaume, les évangiles manifestent le lien
indissociable qui rattache le monde nouveau à
l’humanité nouvelle.
Les paraboles évangéliques présentent la transformation du
monde comme une réalité envers laquelle nous
sommes invités à nous engager résolument (Lc
9, 62) mais qui agit dans le monde à la manière
discrète d’une graine de moutarde (Mc 4,
30-32), du levain dans la pâte (Lc
13,20-21), ou d’une semence qui germe dans le
secret de la terre (Mc 4, 26-29) et qui
est appelée à devenir un grand arbre (Mt
13, 31s). Ce monde nouveau est le fruit d'une
donation divine originelle à laquelle répondent
nos efforts humains pour en préparer la venue.
Nous collaborons à une «œuvre» qui est d'abord
celle du Père et de Jésus : « Mon Père travaille
tout le temps, et moi aussi je travaille » (Jn
5, 17).
L'attention à cette présence agissante de Dieu dans le monde
a inspiré les grandes figures de la tradition
biblique. C’est ce qui semble avoir permis à
Moïse, par exemple, de continuer à marcher vers
la terre promise à travers la soif, la famine et
les tourments d’une dure et longue traversée. Il
était soutenu par le « oui » d’une promesse qui
le rendait capable de dire « non » tant à la
servitude de l’Égypte qu’aux tentations de
retour en arrière. Son peuple était précédé par
une nuée qui l’éclairait (Ex 13, 21s) et
du sein de laquelle Dieu faisait connaître sa
parole (19, 9; 33, 8ss). « Ténébreuse d’un côté
et lumineuse de l’autre » (14, 20), cette nuée
n’éliminait pas la nécessité d’un discernement.
Des signes surgissaient au long de la route. Une
nouvelle société commençait déjà à se former,
fondée sur l’Alliance. Moïse observait,
écoutait, se retirait dans le silence, pour
découvrir le bon chemin. Il guidait en suivant.
C’est aussi ce qui a soutenu Daniel au milieu de l’exil,
alors que l’empire dont le peuple d’Israël était
captif semblait encore tout-puissant. Il a
entrevu que ce colosse imposant avait des pieds
d’argile, qu’il était creux et qu’une petite
pierre suffirait un jour à le faire s’écrouler (Dn
2, 31-34). Cette pierre, c’était à ses yeux le
petit peuple des humbles demeurés fidèles à
Yahvé. Il voyait en lui le germe d'une humanité
nouvelle dont il prévoyait le triomphe (2,
44-45; 7, 18.22.27) dans sa vision d’un « Fils
d'homme survenant avec les nuées du ciel » (7,
13) et incarnant le projet de Dieu sur
l’humanité.
Pour les évangiles, le Royaume à venir se
manifeste d’abord dans la personne et dans le
projet de Jésus, en qui agit l’Esprit qui
« renouvelle la face de la terre ». En
présentant Jésus comme la principale figure du
Royaume, les évangiles manifestent le lien
indissociable qui rattache le monde nouveau à
l’humanité nouvelle. Et pour cette raison, ce
n’est pas seulement dans les victoires de la
justice et des droits que le Nouveau Testament
nous invite à voir advenir le Règne de Dieu.
Pour Paul et Jean, ce Règne était déjà présent
dans la Passion de Jésus, « élevé » sur la croix
comme un signe de victoire sur le mal (Jn
8,28). Par la suite, la résurrection n'abolira
pas l'injustice et la violence sur la terre.
Dieu affirmera sa seigneurie autrement, en
ratifiant par la glorification de Jésus sa
manière d’être et d’agir telle qu'elle est
condensée dans les Béatitudes et le Sermon sur
la montagne. Le Royaume s'accomplit d'abord dans
une manière radicalement transformée d'être
humain. Ce n’est pas seulement un certain ordre
social que visent nos divers combats et
engagements, mais un devenir humain selon le
projet de Dieu.
Monde nouveau et humanité nouvelle
Nous sommes conviés en tant qu’humains à une
mutation de nos façons d’être, de penser et
d’agir.
L’histoire témoigne de la possibilité d'une telle
transformation humaine. De Bouddha à Jésus, de
Claire et François d’Assise à Gandhi ou à
Dorothy Day, des femmes et des hommes ont
ouverts des chemins dans le sens de la justice,
de la compassion, de la fraternité universelle.
Ces figures prophétiques annonçaient à travers
leur expérience la possibilité d’un
renouvellement du monde : accueil de l’étranger,
respect de la dignité de toute personne,
solidarité avec les plus démunis, combat pour la
justice, choix de la non violence, pardon des
ennemis, autant de pratiques qui ont rendu
possibles et progressivement réelles des
avancées collectives telles que l’abolition de
l’esclavage et de la peine de mort,
l’affirmation des droits humains, l’égalité des
sexes, les mesures de sécurité sociale, la
démocratie participative, etc.
En réalité, cette humanité nouvelle survient à tout moment,
au quotidien, dans des gestes d’entraide et de
bonté, des initiatives de libération et de
solidarité, dans la créativité de ceux et
celles qui sont prêts à tout donner au service
de la paix, de la justice ou de l’intégrité de
la création. Partout sur la planète, des
personnes et des groupes inventent des chemins
porteurs d'avenir, parfois de manière éclatante,
le plus souvent dans l'ombre et la discrétion.
Ils tissent un vaste réseau de régénération du
monde, en témoignant d’une véritable mutation
dans la manière dont les humains peuvent entrer
en relation, se laver les pieds les uns aux
autres, donner joyeusement leur vie, résister
aux idoles, inventer de nouvelles façons de
produire et de consommer, refaire alliance avec
la nature et marcher par tous ces chemins de
solidarité non violente dans l'Esprit de Jésus.
De telles mutations de l’expérience humaine sont
le signe d’un monde déjà présent qui vient sans
cesse vers nous et qui sera nouveau en tant que
monde socialement organisé seulement si la vie
humaine qui y est vécue est elle-même
radicalement renouvelée.
L’attention à cette venue du monde nouveau peut
nous apprendre à vivre dans l'espérance malgré les limites de
nos réalisations. Il y a un donné qui nous
précède, une présence, un certain mouvement de
la vie qui s’entête à renouveler le monde, une
pierre à la fois, à travers tous nos engagements
mais aussi à notre insu, dans nos victoires
comme au cœur de réalités qui peuvent demeurer
carrément dramatiques. N’est-ce pas ainsi qu’on
peut comprendre par exemple l’acharnement de
milliers de groupes partout dans le monde à
faire surgir des alternatives telles que des
coopératives, des projets agro-alimentaires
écologiques ou des entreprises d’économie
sociale alors même que déferle un néolibéralisme
se réclamant d’être la seule voie économique
possible? Ou la résistance d’intellectuels et de
journalistes qui osent une parole libre sous la
menace de la répression au cœur des dictatures?
Rien n’empêche le renouvellement du monde,
quelles que soient les circonstances. Dans des
camps de réfugiés ou des bidonvilles, parmi les
populations décimées par la famine, les
catastrophes naturelles ou la guerre, des gens
témoignent d’une autre manière d’être humain
alors même que la violence, l'injustice ou la
misère semblent encore dominer. N’avons-nous pas
tous été éblouis par les témoignages de dignité
dans l’épreuve, d'attention aux victimes et
d’espoir tenace dont tant de Haïtiens ont fait
preuve à la suite du récent séisme? Dans toutes
sortes d’autres situations, on peut constater le
même paradoxe : des pauvres ouvrent des chemins
d’avenir sans cesser d’être pauvres, des
victimes pardonnent à leurs agresseurs, des
meurtriers s’initient à la non violence dans la
brutalité du milieu carcéral, des personnes
socialement exclues font des expériences
exemplaires de vivre-ensemble, des faibles
aident des faibles, des malades chroniques
offrent dans la prière ce qu’il leur reste de
vie pour tous les souffrants du monde.
Un autre monde est-il vraiment possible?
Pour garder espoir, il ne s’agit pas de diluer
les objectifs mais de radicaliser la
problématique. Qu’il s’agisse des enjeux sociaux
ou planétaires, des questions de justice ou
d’environnement, nous sommes conviés en tant
qu’humains à une véritable mutation de nos
façons d’être, de penser et d’agir, à une
réconciliation profonde avec notre propre
humanité et avec la nature dans laquelle nous
sommes enracinés. Tous et toutes, quelles que
soient leurs convictions philosophiques ou
religieuses, peuvent y reconnaître une
aspiration fondamentale.
Les chrétiens y verront l’expression du dessein de Dieu
créant l’homme et la femme à son image. Ils se
souviendront qu’en Jésus, cette image de Dieu
s’est donnée à rencontrer dans la personne de
l’affamé, du malade, du prisonnier, de l’exclu :
« C’est à moi que vous l’avez fait… » (Mt
25). Ce Dieu prête ainsi aux plus vulnérables
son statut de référence transcendante, faisant
du rapport à ceux-ci la mesure ultime du rapport
à son égard.
C’est un rapport libérateur à cette référence
commune qui constituera le nouvel horizon du
vivre ensemble révolutionnaire des premières
communautés. C’est la même conviction qui
poussera les Pères de l’Église à promulguer, au
IVe siècle, l’exigence de la
destination universelle des biens. C'est de
cette inspiration radicale que se nourrira
l'Église vivante, celle des saints et des
prophètes, tout au long des siècles subséquents.
Peut-on espérer que l'accomplissement de notre humanité
commune, sur les plans personnel et collectif,
puisse servir de pierre angulaire à un projet de
société?
Qu'une réciprocité foncière instaurée entre des
humains égaux en dignité permette de fonder une
société où les intérêts particuliers cherchent à
s’inscrire dans la recherche de l’intérêt
général? Il faudrait pour cela que chaque membre
du corps social en arrive à se sentir
directement concerné par ce qui arrive à tous
les autres : l’humanité dans son ensemble est
blessée dans chaque victime du mépris, de la
violence ou de l’injustice, ou grandit dans tout
geste de libération et de service désintéressé.
Cette intuition d'un destin partagé sur une
planète qui est notre habitat commun se
manifeste par exemple dans la mobilisation
internationale autour d'enjeux comme la crise
alimentaire, le réchauffement climatique ou la
reconstruction de pays dévastés. De là à espérer
que cela puisse annoncer une nouvelle conscience
collective et une nouvelle figure de l'humanité,
il y a un saut qui relève d’un certain acte de
foi.
Février 2010
Personne-contact :
Guy Côté
gcote1740@hotmail.com
NOTES
[1]
Pour des analyses éclairantes sur les
mécanismes de la crise actuelle, on pourra
consulter par exemple : Éric Pineault, « Crise
du capitalisme financiarisé », À bâbord,
N˚ 28, fév.-mars 2009, p. 9-11; Louis Gill, «
Une crise annoncée », Ibid., p. 6-7.
[2]
Pour donner une idée de l’ampleur de
cette bulle financière, mentionnons qu’en 2007,
la « valeur des produits dérivés de tous types
s’élevait à 670 000 milliards de dollars, soit
huit fois le produit mondial brut (PMB). En
2008, elle atteignait dix fois ce PMB (Louis
Gill, «La vraie source de la crise», La
Presse, 28 décembre 2008).
[3]
Ainsi, le président Sarkozy se refusait
récemment à hausser le taux d’imposition des
plus hauts revenus en invoquant la situation de
compétition internationale interdisant, en
pratique, de dépasser le fardeau fiscal des
concurrents par crainte d’une fuite des
capitaux. La société est ainsi empêchée de
maîtriser l’économie et se voit plutôt imposer
une dépendance dont elle paie le prix par une
spirale vers le bas de ses conditions de travail
et de vie pour satisfaire la dictature du
capital.
[4] Cité dans François Normand, « Et le
bien commun? », Le Devoir, 30 novembre
1999.
[5] E. Desrosiers, « La mondialisation n'a
pas tenu ses promesses », Le Devoir, 24
octobre 2004, p. 1 et 8.
[6] Philippe Langlois, « Les inégalités,
racine de la crise économique », Le Devoir,
28 novembre 2008.
[7] J.-M. Keynes, Ensayos de persuasion,
Barcelone, Ed. Critica, 1988, p. 331, cité dans
Francisco Gomez Camacho, «Le marché. Histoire et
anthropologie d’une institution
socio-économique», Concilium, 270,1997,
p. 22.
[8] AFP, «Brown refuse une réforme
financière au ‘plus petit commun dénominateur
commun’», Le Devoir, 8 mars 2009.
[9] Cf. J. Beauchemin, La société des
identités, Outremont, Athéna, 2004.
[10] Pour toute cette section, voir
Dany-Robert Dufour, L’art de réduire les
têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme
libéré à l’ère du capitalisme total, Paris,
Denoël, 2003, pp. 13-16.
[11] Avant 1980, selon un observateur de
longue date du monde des affaires commentant les
scandales de Enron et Worldcom, «les patrons
étaient des hommes ambitieux, voulant changer
les choses, devenir plus puissants, plus riches,
mais l’argent n’était pas le modus operandi
principal pour eux». («Le capitalisme saisi par
la cupidité. Entrevue avec Félix G. Rohatyn»,
Le Débat, N° 123, janv.-février 2003, p.
22).
[12] Voir le préambule de la Charte
mondiale des femmes pour l'humanité, 2005.
[13] Manifeste des femmes du
Québec, 2000.
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