Yvan Lajoie et
Marlène Lucie Grenier, historienne d’art, sont
respectivement président et directrice générale de
la Fondation Domus Domini,
créée le 8 février 2005 dans le but de conserver,
de mettre en valeur et d’enrichir le patrimoine
religieux de l’église Saint-Dominique à Québec.
Cette Fondation a soumis un mémoire sur le
patrimoine religieux à la Commission sur la
culture de l’Assemblée nationale du Québec.
L’ouvrage de Luc Noppen et de Lucie K. Morisset,
publié aux Presses de l’Université du Québec,
en avril 2005, dont les auteurs ont repris
l’essentiel dans un texte intitulé « Libre
opinion : Reprendre en main l’avenir des églises
du Québec » (Le Devoir, 27 avril 2005),
nous a paru particulièrement inquiétant à
plusieurs égards. Le titre même du volume Les
églises du Québec, un patrimoine à réinventer
de même que celui de leur article laissent
supposer que les Québécois n’auraient d’autre
choix que de se départir de leur riche patrimoine
religieux auquel il ne faudrait même plus faire
allusion : « Qu’on cesse de parler de patrimoine
religieux », lancent Noppen et Morisset dans leur
article.
Il est pourtant question de patrimoine religieux dans leurs
écrits et ils font constamment référence à nos
églises catholiques qu’ils appelaient nos
« châteaux » dans leurs publications précédentes.
Ce patrimoine est soudainement devenu, dans leurs
derniers textes, « le patrimoine des pauvres ».
D’ailleurs, cette opération de désappropriation de
notre patrimoine religieux trouve sa pleine
justification, semble-t-il, dans la théorie du « turbo-capitalisme
financier » de Edward N. Luttwak dont s’inspirent
Madlen Fournier et Yves Langevin dans leur volume
sur L’avenir du parc immobilier religieux du
Québec.
Les tenants de cette « théorie » capitaliste
proposent ni plus ni moins que le « transfert à
l’État des églises qu’il finance » de même que le
« remplacement des lieux cultuels par des
bâtiments modernes et contrôlés par les nouvelles
religions » (p. 370, note 26). Comme lecture de
notre histoire, par des historiens chevronnés, on
ne peut trouver formule plus étriquée et
méprisante. Le lecteur le moindrement critique est
en droit de s’interroger sur la visée d’un tel
projet.
Le patrimoine religieux des Québécois, se plaisent à dire et
à redire les deux auteurs, est devenu un fardeau
trop lourd à porter pour l’Église et pour l’État.
Pour nous en convaincre, ils dressent un tableau
beaucoup trop sombre, selon nous, de la situation
des églises au Québec. L’effet produit par ce
pessimisme est d’une efficacité redoutable aux
yeux de lecteurs pressés. En effet, par un procédé
d’accumulations, les auteurs en viennent à donner
l’impression qu’il y a eu tellement d’opérations
commerciales douteuses visant la vente et la
destruction des églises, que le combat est perdu
d’avance pour les mordus du patrimoine.
Le lecteur en vient finalement à penser que les églises sont
devenues un fardeau tellement énorme pour la
société qu’il faudra bien, tôt ou tard, s’en
débarrasser : « N’en parlons plus, donc, et
libérons le patrimoine de cet envoûtement d’un
passé mal refoulé, d’un deuil caché, des
qualificatifs qui l’enferment, de la forclusion
que la collectivité s’impose en déférant ses
choix, qui à l’Église, qui à l’État. » (p. 389)
Mais de quel droit des « professionnels de la pensée », selon
l’expression du sociologue Pierre Bourdieu,
lanceraient-ils l’anathème contre ceux qui veulent
mettre en valeur et protéger adéquatement un bien
qui appartient à la collectivité?
Ainsi, étant donné l’inertie et le silence prudent des
pouvoirs politiques et religieux dans ce domaine,
il est certain que les grands ténors du patrimoine
profitent de toutes les tribunes pour proposer
leurs solutions. À ce sujet, nous pouvons nous
interroger sur le fait que Luc Noppen soit la
seule personne que la Commission de la culture a
rencontrée, à sa séance de travail du 10 mars
2005, pour « discuter de la problématique du
patrimoine religieux au Québec », et ce, en vue de
la consultation publique sur le patrimoine
religieux annoncée pour septembre prochain.
La solution résiderait alors, selon Noppen et Morisset, dans
une formule simple sinon simpliste : « Pour ce qui
est du transfert de propriété (mais de quel
propriétaire? [sic]), certains, ici et ailleurs,
ont déjà envisagé l’expropriation (pour cause
d’utilité publique du patrimoine), moyennant une
indemnité qui pourrait être la « compensation »
précédemment évoquée, un dollar ou le droit
d’usage garanti à l’Église. » Il s’agit ni plus ni
moins que d’exproprier les églises car,
ajoutent-ils, « la Loi sur les biens culturels
reconnaît d’ailleurs au ministre de la Culture et
des Communications un droit d’expropriation […] »
(p. 373).
Selon nos deux historiens, il faudrait donc « en réitérant le
statut historiquement civil des églises
québécoises, créer une fiducie propriétaire des
églises, dont les Églises, libérées de cette
« charge », qu’elles déplorent si souvent,
seraient affectataires » (p.368). Mais pour faire
passer de telles couleuvres, ils ont recours à
quelques reprises à la bénédiction de Paul Ricoeur
dont ils utilisent les textes en les détournant de
leur sens : « On nous pardonnera, disent-ils,
d’utiliser à nouveau à nos fins propres Ricoeur »
(p.345, note 23).
L’enjeu est de taille, car il existe près de 1800 églises au
Québec toutes plus magnifiques les unes que les
autres. Toutefois, s’ils ne peuvent pas éliminer
celles qui servent encore au culte, Noppen et
Morisset n’en proposent pas moins de faire
disparaître 60 % des églises pour, selon leurs
calculs, aider à financer celles qu’ils jugeront
bon de conserver : « L’un des premiers mandats de
la fiducie sera en effet d’utiliser les produits
de la disposition des quelque 60 % des églises
dont on se débarrassera tôt ou tard pour financer
la survie des autres 40 % » (p.371). Quant aux
compensations pour un tel vol, les Églises n’ont
qu’à en faire leur deuil. En effet, les deux
historiens, avec une vision « détachée du passé »
et prenant « plutôt l’avenir pour horizon »
(p.371) se justifient en des
termes péremptoires: « […] il nous semble que les
cotisations, les subventions et les exemptions ont
déjà suffisamment « compensé » l’Église » (p.
369).
Une fois éliminées les églises qui ne répondent
plus aux critères des « experts », ces derniers ne
retiennent en fin de compte qu’un seul de ceux
proposés par Aloïs Riegl dans leur travail
d’évaluation, soit celui de la « valeur d’usage ».
Selon eux, seul ce critère permettrait d’attribuer
une valeur marchande à chacune du petit reste des
églises ainsi classées. Ils en arrivent donc à
leur conclusion après avoir emprunté un chemin
tortueux: « Admettre qu’on ne sauvera pas les
églises avec le tourisme, mais avec un projet,
c’est aussi reconnaître, comme nous l’écrivions,
la primauté de la valeur d’usage dans le statut
qui distingue « ce qui est patrimoine » de ce qui
ne l’est pas » (p.336). Ainsi, avec un objectif
économique en tête, soit « l’appropriation
collective des églises » (p.364), les deux auteurs
peuvent laisser libre cours à leur imagination et
trouver des exemples « d’usages » nombreux et
lucratifs, quoique peu inspirants et peu variés.
Nous ne citerons que quelques-uns des exemples qu’ils nous
donnent pour illustrer cette « appropriation » de
nos églises par le secteur privé. Nous laissons
toutefois aux lecteurs curieux le loisir d’aller
eux-mêmes aux sources. Lorsqu’il s’agit des
églises du Québec, les deux auteurs proposent
l’exemple de l’église Saint-Roch, à Québec, « où
le dynamique Mario Dufour organisait des
cérémonies de bénédiction des chiens et autres
événements d’envergure […] » (p. 347). Ils
ajoutent aussi l’exemple suivant où, « en 2002, le
curé de Saint-Michel de Rougemont, Jacques Chaput,
a mis sur pied une cérémonie de bénédiction des
sacs d’écoliers à laquelle le chanteur country
(et producteur porcin ) Bernard Paquette a été
convié pour « enrichir » l’homélie de ses
chansons les plus populaires » (p.347). Dans une
étude qui se veut sérieuse comme celle que
prétendent avoir fait Noppen et Morisset, pourquoi
ces derniers livrent-ils de cette façon en pâture
aux lecteurs des exemples de « reprise d’église »,
comme ils disent, qui n’ont absolument rien à voir
avec une utilisation rationnelle de nos belles
églises?
Sur cette lancée, ils se permettent de discréditer toutes les
initiatives, souvent même fort louables et
efficaces, qui visent à rendre autonomes
financièrement les églises, et ce, sous le
fallacieux prétexte qu’il s’agit-là d’un retour en
arrière qui ne peut que retarder le phénomène
qu’ils appellent la « profanisation » des églises.
Ils reprochent même à l’État d’avoir agi
consciencieusement en investissant pendant neuf
ans (de 1995 à 2004) une somme de 134 M $ dans la
restauration et la conservation des églises du
Québec.
Une telle entreprise se révèle symptomatique d’une amnésie
collective où des pans entiers de notre histoire
religieuse ont été déformés par les lunettes
troubles d’une pensée teintée d’un laïcisme
fortement anticlérical.
Mais cette dernière donnée du problème est facilement
occultée par Noppen et Morissset qui préfèrent une
analyse de structure plutôt qu’une lecture du sens
que l’histoire aide à dégager des traces de la
civilisation. Pour Paul Ricoeur, cependant,
« ce
n’est pas le seul bénéfice que l’historien peut
tirer peut-être de la reprise philosophique de son
travail[…] En effet l’acte philosophique a fait
surgir l’homme comme conscience, comme
subjectivité; cet acte a valeur de rappel […] Et
ce rappel sonne quelquefois comme un réveil quand
l’historien est tenté de renier son intention
fondamentale et de céder à la fascination d’une
fausse objectivité : celle d’une histoire où
il n’y aurait plus que des structures, des forces,
des institutions et non plus des hommes et des
valeurs humaines.» (Paul Ricoeur, Histoire et
vérité, Éditions du Seuil, Points, 1990, p.
49-50)
Coordonnées
Marlène Lucie Grenier
2404, chemin Saint-Louis
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Tél. : 418-522-3963 poste : 177
Marlene.grenier@videotron.ca
Yvan Lajoie
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