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Controverse : La loi naturelle, un concept valable?
Chantal Beauvais  et  Gregory Baum

 

 

 

Le concept de « loi naturelle » affirme que la raison humaine est capable de découvrir par elle-même les principes universels du bien et de s’y conformer. Ceux-ci seraient en effet inscrits dans la nature humaine et dans l’ordre de la création – et donc impossibles à relativiser. La modernité a fortement critiqué cette prétention. Mais le débat reste entier : comment fonder certaines normes – par exemple les droits humains – si nous ne nous reconnaissons plus une « nature commune »?

Chantal Beauvais : Ce concept peut encore correspondre à une certaine sensibilité morale actuelle.

La théorie de la loi naturelle, hautement contestée sinon détestée, résulte d’un métissage sophistiqué entre la métaphysique grecque et la théologie de la création. Il importe de bien comprendre les notions avant de les critiquer. Trop souvent, nous rejetons une version édulcorée ou une interprétation trop étroite de cette théorie.

La métaphysique

La « nature » (ousia) renvoie à ce qui fait le propre d’un être, par opposition à ce qui lui est accidentel. Chez Aristote, cette nature détermine de manière essentielle le développement d’un être humain du début jusqu’à la fin de sa vie. L’enfant porte en lui la promesse de l’adulte qu’il sera, moyennant le concours d’un écosystème proprement humain (conditions sociales, politiques, culturelles, biologiques, génétiques, climatiques, etc.). La notion de nature évoque à la fois ce qui est et ce qui devrait idéalement être. Pour les Grecs, l’idéal consiste en l’existence vertueuse.

La notion de « loi » (nomos) renvoie à des normes qui seraient immanentes à la nature et pourraient être inférées par un être raisonnable. Cette idée est attribuable notamment aux penseurs grecs pour qui le cosmos est organisé de manière harmonieuse selon des lois immuables auxquelles l’être humain ne peut que se soumettre pour son propre bien. Le monde est un théâtre où se joue une pièce écrite par les dieux. Le rôle de l’humain consiste à jouer le script qui lui est confié. En outre, le mot loi évoque également des prescriptions sanctionnées par une autorité – les dix commandements, par exemple.

La théologie

Pour sa part, la foi chrétienne propose une théologie de la création : le monde est créé par Dieu. Cette création n’est pas seulement vue comme un simple fait accompli, mais aussi comme un processus continu de relations entre le monde créé et son créateur – de sorte que ce dernier s’exprime dans sa création et y manifeste sa volonté. L’être humain, lui-même créé, fait partie de cette création et est donc lui aussi une manifestation de la raison divine éternelle. Son agir doit se déployer dans le sens de sa nature et dans le sens de son appartenance à l’ordre de la création. Sa pleine réalisation en dépend. La liberté de l’être humain n’est donc pas absolue, mais relative à son statut d’être créé. La notion de création, telle que conçue par cette théologie catholique, vient donc enrichir la notion d’écosystème proprement humain évoquée ci-dessus. Et pour les chrétiens, l’idéal à atteindre porte un nom : Jésus le Christ.

Les difficultés

On ne peut nier que l’architecture conceptuelle entourant l’idée de loi naturelle est dépassée à bien des points de vue. En outre, son traitement de la liberté humaine déçoit les attentes de la culture contemporaine axée sur l’autonomie du sujet. De plus, elle ne semble souvent pas tenir compte – du moins explicitement – de la possibilité d’une évolution de la nature.

Cela dit, cette théorie possède certains mérites qui valent la peine qu’on s’y intéresse. La loi naturelle nous rappelle que l’éthique ne peut être ramenée au seul critère des subjectivités. Il n’est pas vrai que toutes les approches sont égales en valeur. L’authenticité éthique (être cohérent avec soi-même) n’est pas une condition suffisante pour assurer la moralité d’une action. Il y a une norme qui dépasse et précède le sujet éthique. L’être humain est habité par une visée éthique qui l’appelle à mieux être et à mieux faire. Cette visée nous permet de savoir ce qui permet de mieux promouvoir l’humanité des personnes en telle ou telle circonstance : cela n’est pas au-dessus de nos forces en tant qu’êtres raisonnables.

À l’heure où la société est confrontée à des défis majeurs, dont certains mettent en péril la notion même d’humanité, la théorie de la loi naturelle suggère qu’une éthique ne peut s’élaborer sans miser sur un patrimoine humain commun. Il est possible de s’entendre sur le sens de notre présence dans le monde en tant qu’humain parce que nous sommes confrontés à la même fragilité fondamentale. C’est ce que le philosophe Jan Patočka appelait la « solidarité des ébranlés ». Tout être humain porte en lui la fragile promesse de son plein épanouissement et cela pourrait servir de base à l’élaboration d’une éthique commune. Enfin, la loi naturelle, situant l’humain au cœur d’un équilibre écosystémique, ne rejoint-elle pas une sensibilité moderne importante?

L’auteure, philosophe, est rectrice de l’Université Saint-Paul à Ottawa.

Gregory Baum : Ce concept est émoussé car les normes morales s’élaborent dans un dialogue critique avec la culture.

Selon la théorie classique de la loi naturelle, les humains sont appelés par leur nature à faire le bien et à éviter le mal. La personne humaine a donc une vocation éthique. Le grand mérite de cette théorie est que l’obligation éthique n’est pas perçue comme une imposition faite aux humains par un pouvoir extérieur, un gouvernement ou une divinité. Cette obligation est plutôt une inclination naturelle, émergeant du cœur humain et de la conscience de façon spontanée.

Un concept en débat

Cette théorie de la loi naturelle, qui reconnaît aux êtres humains la vocation éthique, fait partie de la tradition catholique. Réagissant aux réformateurs protestants qui affirmaient que le péché originel avait gravement blessé la nature humaine et avait détruit son inclination vers le bien, le concile de Trente a enseigné que, malgré les blessures de l’humanité pécheresse, la nature humaine reste toujours orientée vers le bien.

Mais depuis le philosophe Emmanuel Kant, c’est la raison agissant dans la conscience qui est vue comme imposant la moralité à la personne – à l’encontre de son inclination naturelle. Pour Kant, en effet, nous désirons le bonheur par nature, mais pour être moral nous devons obéir à la raison, devenir altruistes et renoncer au désir du bonheur. Opposée à cette triste philosophie, la théorie de la loi naturelle affirme plutôt que la vocation éthique est naturelle, qu’elle fait partie de l’orientation de la nature vers le bonheur, et que la résistance à l’égoïsme mène à une plus grande réalisation de soi.

Les scientifiques modernes, adeptes des idées positivistes, rejetèrent aussi la théorie de la loi naturelle. Selon eux, les humains sont orientés vers ce qui leur est utile. Les sciences propagent ainsi une éthique utilitariste. Contre cette lourde tendance, l’enseignement catholique a toujours défendu la vocation naturelle des humains à faire le bien et à éviter le mal.

L’éthique au pluriel

Malgré l’universalité de cette vocation éthique, la détermination des obligations concrètes demeure toutefois complexe. Dans le passé, les philosophes catholiques croyaient, d’une part, qu’ils avaient une compréhension parfaite de la nature humaine et, d’autre part, qu’ils pouvaient définir les normes morales inscrites dans cette nature. Par ailleurs, ils soutenaient que ces normes étaient valables pour toutes les sociétés du monde. L’éthique fondée sur la loi naturelle était universelle.

Cette théorie n’est plus acceptable aujourd’hui. Nous sommes devenus conscients du pluralisme des civilisations ainsi que des évolutions culturelles à travers l’histoire. Même à l’intérieur de la tradition catholique, nous remarquons une différence considérable entre l’éthique formulée dans les sociétés traditionnelles et celle formulée dans la société moderne. Dans les sociétés traditionnelles, l’accent était mis sur l’unité de la société et sur le droit de celle-ci de se défendre contre la dissidence; la liberté personnelle était très restreinte. Cette éthique exigeait alors conformité et unanimité. Pour défendre le bien commun, l’éthique fondée sur la loi naturelle approuvait l’ordre féodal, l’obéissance aux princes, la hiérarchisation de la société, le système d’esclavage, la punition sévère de l’hérésie et même, pendant quelques siècles, la pratique judiciaire de la torture. Après la Révolution française et tout au long du XIXe siècle, les papes ont condamné la liberté religieuse et les autres droits civils, les considérant comme des violations de la loi naturelle.

Depuis Jean XXIII et le concile Vatican II, l’Église catholique a repensé son éthique officielle. Toujours basée sur la vocation éthique inscrite dans la nature humaine, l’éthique catholique reconnaît à présent la haute dignité de la personne humaine et, sur ce fondement, les droits civils et la liberté religieuse. C’est là un exemple – parmi beaucoup d’autres – montrant que même si la loi naturelle fondamentale est universelle, les normes concrètes qu’elle requiert ne le sont point. Reconnaissant la contextualité de l’éthique, bien des penseurs catholiques ont constaté que la théorie de la loi naturelle est devenue « un instrument émoussé ». Sur les droits humains, l’Église catholique a changé son enseignement. Cependant, sur la relation homme/femme et sur le comportement sexuel, l’enseignement pontifical s’appuie toujours sur les normes élaborées dans les sociétés traditionnelles. Bien des catholiques pensent, au contraire, que les normes morales, dans ce domaine, doivent être élaborées dans un dialogue critique avec la culture. Animés par l’Évangile et sensibles aux conseils des sages, ces catholiques suivent leur propre conscience.

L’auteur est théologien.


Relations,
décembre 2009

 

 

 

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