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La
question qu’on se pose partout ces temps-ci est
la même :
quel sera l’effet à long terme du
scandale de la pédophilie sur l’Église
catholique? La
spéculation
va des prédictions d’effondrement total
à celles de configuration nouvelle complète.
Étant donné les longues leçons de
l’histoire, aucune des deux hypothèses n’est
susceptible de se réaliser peut-être, mais nous
pourrions bien avoir déjà perçu le reflet du
changement à venir.
Permettez-moi de vous dire ce que j’ai déjà
constaté.
C’était
en 1996. À
ce moment-là j’étais à Dublin en train d’écrire
un livre. Afin
de me concentrer sur mon travail, j’étais allée
vivre seule dans une petite maison de ville en
bordure du canal.
Pendant un certain temps, il n’y eut
aucune distraction.
Mais bientôt, le premier scandale de pédophilie
éclata en Irlande.
Je me suis retrouvée plongée dans
l’histoire comme le reste du pays
mais,
en tant qu’observatrice étrangère, j’étais
davantage concernée par les conséquences en général
que par les personnages en jeu.
Je commençai à comprendre que les
Irlandais aussi géraient cette situation d’une
manière différente de ce qu’ils avaient fait
par le passé.
Les
Irlandais avaient déjà dû traiter le cas d’un
évêque qui avait eu un fils, il y a des années,
et qui l’avait soutenu financièrement toute sa
vie mais sans jamais admettre sa paternité.
Ils s’étaient lassés de lire au sujet
du jeune pasteur qui mourut subitement en laissant
une ménagère qui était sa maîtresse et leurs
enfants, lesquels poursuivent présentement le
diocèse pour son héritage.
Ils avaient regardé l’Église affronter
le gouvernement au sujet de la légalisation de la
contraception.
Les Irlandais, selon toute apparence,
avaient bien passé
l’épreuve des batailles
dans le domaine des scandales sexuels.
La
pédophilie, cependant, était une tout autre
affaire. La
pédophilie a galvanisé la société comme aucune
autre question sexuelle regardant les clercs
n’avait pu le faire dans le passé. Les prêtres
pédophiles sont demeurés prêtres, ont migré de
paroisse en paroisse, ont continué d’abuser des
enfants, récoltant statuts et privilèges,
confiance et autorité que la prêtrise avait réussi
à engranger pendant des siècles; et cela sans
qu’une parole à ce sujet ne soit prononcée par
la hiérarchie, sans qu’un seul homme ne soit
destitué. La
pédophilie, en effet, est passée au delà de la
criminalité des individus pour atteindre le cœur
du système.
À la pédophilie, les Irlandais ont tracé
la limite.
RTE,
Radio Television Erin, la compagnie
nationale irlandaise de télédiffusion, lança
une enquête nationale pour déterminer quelle était
la réaction émotionnelle d’un peuple à
presque 98% catholique à un scandale qui
assombrissait leur institution la plus sacrée.
La question numéro un, dit l’annonceur,
demandait : « Ce scandale a-t-il
affecté votre foi? »
Je me rappelle avoir poussé un gémissement
dans mon fauteuil.
« 97% », dit le reporter,
« ont répondu non ».
Je me levai d’un bond.
« C’est impossible » me
dis-je. «
Je ne peux le croire.
Comment cela peut-il ne pas affecter la foi
d’un peuple aussi complètement identifié aux
valeurs catholiques à tous les niveaux! »
La question numéro deux,
continua l’annonceur, demandait :
« Ce scandale a-t-il affecté votre relation
avec l’Église? » « 97% »,
annonça le reporter, « disent oui ».
J’avais la tête qui commençait à
tourner.
Étant
donné l’unanimité écrasante de la réaction,
le reporter commença à interviewer des passants
sur la rue afin de connaître les raisons dissimulées
derrière les réponses.
« Jésus et les sacrements sont tout
pour moi; il
n’y a rien de mal en ce qui les concerne »,
affirma un Irlandais après l’autre.
Mais, en réponse à la question numéro
deux relative aux effets des derniers problèmes
sexuels du clergé sur les relations avec l’Église
elle-même, un homme affirma sans ménagements,
pour tous : « Nous voulons dire
qu’ils ne vont plus désormais nous dire ce qui
est bien ou mal. À
partir de maintenant, nous allons juger des choses
par nous-mêmes . »
Je me rassis et je regardai le monde
changer devant mes yeux.
Je voyais un peuple entier distinguer une
tradition spirituelle de l’institution qui l’hébergeait.
Je voyais l’autorité morale de cette même
institution dramatiquement diminuée.
Maintenant,
des années plus tard, la fréquentation des églises
est à la baisse en Irlande, le plus religieux et
le moins séculier des pays d’Europe de
l’Ouest. Le
gouvernement n’attend plus l’approbation de
l’Église pour introduire de nouvelles
lois.
Les cours de justice sont saisies de
nombreuses causes d’abus sexuels commis par des
clercs. Des
séminaires sont fermés.
L’opinion de l’Église sur les
questions sociales a chaque jour moins d’impact.
Aujourd’hui,
l’Église catholique des États-Unis,
ébranlée par les scandales de pédophilie
qui ont cours depuis longtemps
et par le camouflage de l’épiscopat,
se trouve aussi à un moment critique.
Il s’agit de voir si de nouvelles règles
pour le célibat, une autre façon de procéder
dans le traitement des plaintes, une communication
améliorée avec les victimes, peuvent restaurer
la confiance en l’Église que toutes les enquêtes
auprès des catholiques américains révèlent minée.
La réponse à cette question, si la
situation en Irlande peut nous servir de modèle en quelque sorte, est
que la question elle-même est pire qu’inutile.
Le problème fondamental ne réside pas dans la
manière dont cette question particulière fut
traitée, mais plutôt dans les raisons qui
ont rendu possible cette manière de faire.
La
question qui doit être posée est celle-ci :
qu’est-ce qui avant tout conduit à ce genre de
débâcle dans la culture des clercs?
Autrement, quelles que soient les règles
appliquées à ce problème, la démarche
n’aidera en rien à résoudre le prochain.
Et il y en aura un prochain si la culture
des « Princes de l’Église » (avec
tout ce que cette sorte d’allégeance systémique
implique) est autorisée à se perpétuer dans le
monde moderne.
Trois
dimensions de l’Église médiévale font encore
partie intégrante de l’Église
d’aujourd’hui.
Elles furent autrefois efficaces et peut-être
même nécessaires à la sécurité de l’état,
mais elles ont disparu depuis longtemps de la
politique et des méthodes dans le reste du monde.
La culture du silence, la culture de
l’exclusion et la culture de domination, trois
éléments d’un monde clérical, conduisent
justement au fiasco qui entraîne de bonnes gens
(parmi eux, il y a des prêtres, des évêques et
des cardinaux) à faire des choix destinés
davantage à sauvegarder le système plutôt qu’à
sauver des personnes.
Même si l’Église trouve sa fierté dans
le fait de ne pas être une démocratie, elle
oublie à ses risques et périls que même les
monarchies sont aujourd’hui à la fois soumises
à l’examen public et obligées par la loi de répondre
de leurs actes.
La culture du silence
exige que les affaires et les décisions, les
ordres du jour et les processus, les batailles et
les conflits d’un système fermé demeurent
complètement cachés du public.
L’intention est bonne, selon certains
arguments. Les
gens doivent échapper au scandale.
Peut-être bien, mais le scandale du
silence peut parfois lui-même être plus
dommageable que le scandale de la faillibilité.
Les résultats peuvent être désastreux.
Le silence est ce qui permet au système de
transférer des prêtres pédophiles de place en
place. Le
silence dissimule.
Le silence cache les problèmes afin de les
nier. Et
il achète le silence des autres pour que le reste
de la société ne puisse jamais savoir qu’elle
aussi est en danger.
Finalement,
le silence fait en sorte qu’il est impossible
pour un système d’affronter et de reconnaître
les problèmes qui le détruisent : les
difficultés de la prêtrise, les ruptures en théologie
d’une période à la suivante, le mécontentement
des masses dont les questions sont ignorées,
rejetées, ridiculisées
ou taxées d’hérésie.
Selon un modèle classique,
il porte sous son manteau un renard qui le
ronge de l’intérieur.
La culture de l’exclusion
refuse à un système l’expertise dont il a
besoin pour résoudre ses difficultés.
Quand un système se définit lui-même en
dehors de la race humaine, il réduit ses
ressources aux moments mêmes où il peut en avoir
le plus besoin.
Quand les consultants dont on a le plus
besoin sont maintenus en dehors du dialogue parce
qu’un système est devenu un monde en soi, ce
système peut, au mieux, seulement espérer
reproduire ses propres idées passées, vieilles
et fatiguées.
Avec peu d’idées nouvelles apportées au
système, peu de créativité rafraîchissante
pour refaire son énergie, sans accès à
d’autres systèmes – lesquels pourraient tous
être de loin plus qualifiés que le système en
cause pour traiter des nouvelles questions – le
système se condamne lui-même à la stagnation.
Les nouvelles questions quêtent de
nouvelles réponses, deviennent insatiables devant
les vieilles réponses, et le système n’explose
pas, il éclate à l’intérieur de lui-même.
La culture de domination
court à la fois le risque de s’arroger un
pouvoir qu’elle n’a pas et celui d’abuser du
pouvoir qu’elle possède.
Elle lie son pouvoir à quelques personnes
qui s’en servent pour le conserver.
Étant donné que ceux qui s’inscrivent
dans une culture de domination mènent une
existence insulaire dans une société qui définit
elle-même ses élites, leur pouvoir est rarement,
sinon jamais mis à l’épreuve.
Une
culture de domination met des ponts-levis et
creuse des fossés autour de l’esprit de ses
propres membres.
Penser en dehors d’une orthodoxie
acceptable disqualifie la personne et l’empêche
d’y contribuer.
La culture de domination crée l’image
d’un monde spécial avec un pouvoir si
particulier qu’il ne peut jamais être mis en
question. Elle
accumule une sorte de pouvoir – un pouvoir
attribué – et ce faisant réduit finalement le
pouvoir même qu’elle cherche à protéger en
essayant de l’exercer au-delà de ses sphères
d’expérience ou de compétence.
Négliger d’accroître le pouvoir en le
partageant ouvertement avec ceux qui ont acquis
une autre sorte de pouvoir – un pouvoir de fait
– ne peut que menacer celui qu’on a. En conséquence, ceux qui sont désignés aux postes de
pouvoir sont privés du support de ceux
qui possèdent un pouvoir encore plus
convaincant de par leur expertise ou leur talent
naturel.
Une
culture d’infaillibilité rampante, disséminée
à divers degrés à travers un système
infaillible qui se voit lui-même comme le terme
final et privilégié où qu’il soit et
simplement parce qu’il est, est presque destinée
à passer sur le corps de l’impuissance des
autres. L’abus de pouvoir devient son pilier, même à ses niveaux
les plus sains.
À ses niveaux les plus bas, « quand
elle s’impose aux femmes, aux enfants, à ses hérétiques
et aux étrangers en général, » elle fraye
avec le diabolique.
Le pouvoir des visions, de l’expérience,
des idées et des personnes des autres est tout
simplement écarté au profit de l’image du système,
de « l’intégrité » du système, du
pouvoir du système dont l’efficacité repose
largement sur le pouvoir seul.
Quand
la culture en question est l’Église, alors
l’institution et la foi, le système et l’Évangile,
la théologie du Saint Esprit et la théologie de
la prêtrise se séparent comme l’huile et
l’eau. Les Irlandais s’en sont déjà rendu compte.
La foi survivra. Le système tel qu’il est ne survivra pas.
S’il n’est pas abattu par ce problème-ci,
il sera certainement renversé par le prochain qui
sera sans doute engendré par la même mentalité.
Il
est indubitable qu’à moins que cette Église
ne s’occupe des questions sous-jacentes au problème
actuel – les questions du silence, de
l’exclusion et de la domination – les effets
à long terme de cette situation qui n’est
elle-même qu’un terrible symptôme d’une
maladie beaucoup plus sinistre entraîneront les
membres de l’Église des États-Unis, comme ceux
de l’Église irlandaise à établir une
distinction entre la foi qu’ils possèdent et
les autorités qu’ils suivent.
Dans cette éventualité, il est clair que
ce sont les autorités qui se préparent à
perdre.
Traduit
par Pauline Ouellet
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