Dix-neuf prêtres expriment leur perplexité et leur
désaccord devant deux interventions ecclésiales,
l'une sur le mariage civil des personnes de même
sexe, l'autre sur l’accès à la prêtrise des personnes
d’orientation homosexuelle.
Deux interventions ecclésiales récentes ont porté sur
les personnes d’orientation homosexuelle : l’une
concernait le mariage civil des conjoints de même
sexe ici au Canada, l’autre traitait de l’accès à
la prêtrise et venait du Vatican. Dans le premier
cas, il s’agissait du mémoire de la Conférence des
évêques catholiques du Canada (CECC) auprès du
Comité législatif chargé du projet de loi C-38;
l’autre document émanait de la Congrégation pour
l’éducation catholique à Rome. Dans les deux cas,
l’attitude globale qu’on y manifestait ainsi que
l’argumentation qui y était déployée soulèvent
chez nous – comme chez bien d’autres – perplexité
et désaccord.
Perplexes devant l’attitude négative
Le concile Vatican II a mis en lumière une donnée
fondamentale : l’Église aime le monde. Elle
l’accueille avec ses richesses et ses misères.
Elle se montre disposée à l’accompagner dans sa
marche. Elle souhaite et désire contribuer à la
vie des sociétés qui en font partie, et elle
s’attend également à s’enrichir à leur contact.
Dans la présentation du mémoire au Comité législatif
sur le mariage gai, quelle différence d’attitude!
Vous semblez donner un cours de droit et
d’anthropologie à nos représentants politiques.
Vous dénoncez le piètre état du mariage au pays et
vous annoncez une dégradation encore plus grande
si le projet C-38 devenait loi. Vous nous faites
malheureusement penser à ces « prophètes de
malheur » évoqués jadis par Jean XXIII à
l’ouverture du concile.
Comme on se sent loin de la Constitution pastorale
sur l’Église dans le monde de ce temps! On
pouvait y lire : « Les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des hommes de ce temps
(…) sont aussi les joies et les espoirs, les
tristesses et les angoisses des disciples du
Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne
trouve écho dans leur cœur. »
Quant à la compassion qui imprégnait toute la démarche
de Jésus sur terre, y a-t-il là quelque trace ?
Pas un paragraphe, pas une phrase dans votre
mémoire qui prenne en compte la discrimination
historique exercée à l’endroit des personnes
homosexuelles, et la tragédie de leur exclusion
sociale ou ecclésiale ressentie profondément par
un grand nombre d’entre elles. C’est pourtant dans
cette souffrance humaine que s’enracine toute la
quête de reconnaissance sociale du mouvement gai
dans ses multiples expressions. N’y a-t-il pas là
de quoi être perplexes?
C’est la même attitude qui se retrouve dans
l’Instruction de la Congrégation romaine à propos
de l’admissibilité aux ordres sacrés des
homosexuels. Pourtant, Thimothy Radcliffe,
l’ancien Maître des Dominicains, affirmait
récemment à propos de ce document, selon ce que
rapporte The Tablet (27 novembre 2005) :
« Je n’ai aucun doute que Dieu appelle des
homosexuels au sacrement de l’Ordre; et il s’en
trouve que je range parmi les prêtres les plus
engagés et les plus impressionnants que j’aie
connus. Et nous pouvons présumer que Dieu
continuera d’appeler des homosexuels autant que
des hétérosexuels à la prêtrise parce que l’Église
a besoin des qualités des deux. »
Il en conclut : « Nous devrions nous montrer plus
soucieux de ceux que nos séminaristes pourraient
être enclins à détester plutôt que de ceux qu’ils
aiment. Le racisme, la misogynie et l’homophobie
sont autant de signes qu’une personne pourrait ne
pas être un bon modèle du Christ. »
En désaccord avec l’argumentation
Toute l’argumentation sous-jacente à ces textes ne
nous convainc pas. On y parle de « loi
naturelle » comme s’il s’agissait d’une donnée
aussi immuable qu’évidente. Pour notre part, nous
considérons que l’être humain n’a jamais fini de
chercher et de découvrir sa « vraie » nature. Il
n’y a de saisie de la condition humaine que par le
biais d’une culture précise qui ne cesse d’évoluer
dans le temps. Ainsi ce qui était « naturel » dans
une civilisation et à une époque passées peut
apparaître inacceptable maintenant. Bien sûr, il
s’agit d’une évolution qui s’échelonne sur
beaucoup de temps, et il faut en parler en termes
de siècles plutôt que d’années. Prenons un
exemple : l’esclavage a perduré comme naturel,
même dans l’Église, pendant des siècles, alors
qu’il nous apparaît aujourd’hui « contre nature ».
La responsabilité de la recherche et de la définition
de la loi naturelle incombe à tout le monde
puisqu’il s’agit de la condition commune à
l’humanité. L’Église peut puiser à des sources
d’inspiration de grande valeur, dont certaines lui
sont propres. Mais elle est solidaire de toute
l’humanité et fait partie de ce monde. Se
pourrait-il qu’elle détienne seule toutes les clés
qui ouvrent les portes de l’aventure humaine
authentique ? Aurait-elle nécessairement le
dernier mot sur les mystères de la vie politique,
sociale, familiale, sexuelle…? Est-ce qu’elle
détiendrait « toute la vérité » sur l’être humain
? L’histoire et le sens commun démontrent le
contraire. En ces matières, l’enseignement
officiel de l’Église s’est plus d’une fois avéré
erroné.
Nous souhaitons qu’en ce domaine l’Église tout entière
se considère partie prenante de l’aventure
humaine. Qu’elle soit elle-même, avec ses
richesses propres et ses limites, sans complexe
mais sans prétention indue face à « la » vérité
Qu’elle soit solidaire et confiante! Il nous
semble que c’est dans cet état d’esprit et dans
ces dispositions de cœur que Jean XXIII et le
concile Vatican II invitaient le Peuple de Dieu à
s’ouvrir aux « signes des temps ».
Tout le monde est concerné
Pourquoi empruntons-nous la voie de l’opinion publique
? Premièrement, nous voulons dire à haute voix aux
nombreux chrétiens et chrétiennes du pays qui
refusent l’approche et le langage des autorités
ecclésiales : « Vous n’êtes pas moins chrétiens
pour autant! Selon nous, l’essentiel de la foi
chrétienne ne se trouve pas en cause dans ce
débat. Votre dissidence ne fait pas de vous des
excommuniés. Puissiez-vous ne pas vous exclure
vous-mêmes! »
Deuxièmement, nous souhaitons un dialogue d’Église sur
toutes les questions concernant l’homosexualité.
Ce dialogue n’est malheureusement pas pratique
courante au sein de nos Églises, surtout lorsqu’on
pressent des divergences de vues. Et
principalement quand Rome s’est déjà exprimé sur
le sujet. Nous souhaitons que des chrétiens se
mettent à l’écoute de l’expérience de vie de leurs
frères et sœurs homosexuels. Que ce soit dans les
communautés locales comme au sein des instances de
consultation plus larges, avec leurs évêques. Nous
espérons que nos évêques se parlent entre eux
là-dessus et ouvrent le débat dans leurs Églises
respectives. Nous espérons aussi que des
théologiens et des théologiennes soient mis à
contribution dans ces échanges. Rencontres
formelles ou informelles, annoncées ou discrètes,
larges ou restreintes : cela importe peu. Le plus
important, c’est que soit suscité un débat libre,
une prise de parole ouverte et authentique.
Quant à nous, nous avons pris le temps de nous
rencontrer avec des témoins de la réalité
homosexuelle dans l’Église et nous avons décidé de
rendre publique cette première réaction. Le Forum
André Naud s’étend déjà et nos sujets
d’intervention s’allongent. Nous crions
publiquement notre désir de réaliser le grand
projet d’évangélisation que fut le concile Vatican
II. Nous ne voulons surtout pas revenir au XIXe
siècle : l’ultramontanisme a fait son temps ! La
dissidence responsable est possible en Église.
Nous voulons user de ce droit, car nous aimons
l’Église du Christ et nous espérons en la
réalisation de sa mission dans le monde de ce
temps.
6 février 2006
Les prÊtres signataires de la lettre et leur
diocÈse
Montréal
José V. Arruda
Jean-Pierre Langlois
Claude Lefebvre
Claude Lussier
Joliette
Éric Généreux
Raymond Gravel
Bernard Houle
Pierre-Gervais Majeau
Guylain Prince
Claude Ritchie
Saint-Jean – Longueuil
Jean-Yves Cédilot
Jocelyn Jobin
Alain Léonard
Lucien Lemieux
Gatineau
Benoît Fortin
Michel Lacroix
Claude St-Laurent
Gaspé
Jacques Pelletier
Informations :
forum.andre.naud@sympatico.ca
Claude Lefebvre 514-271-7070
ou 514-271-6670
Lucien Lemieux 450-671-5721
Des prêtres
manifestent leur compréhension...
La lettre de 19 prêtres du Forum André Naud
continue de susciter des réactions au sein du
clergé québécois. Cette semaine
(26 février), en entrevue au quotidien Le
Nouvelliste, l'Abbé Yvon Leclerc,
responsable de l'encadrement des futurs prêtres
dans le diocèse de Trois-Rivières, a déclaré qu'il
n'est pas « malheureux que des prêtres réagissent
à un document et disent tout haut ce qu'ils
pensent. Je crois en la liberté de pensée et
d'expression au sein de l'Église ». Pour sa part,
l'abbé Claude Lamoureux, curé des paroisses
Saint-Luc, Saint-Joseph et Saint-Patrick de
Granby, pense « qu'on n'est pas assez près de la
réalité vécue par les personnes homosexuelles. »
Jacques Poulin, prêtre des paroisses
Notre-Dame, Sainte-Famille et Saint-Benoît de
Granby, va sensiblement dans le même sens, en
affirmant que cette lettre sera peut-être
l'occasion d'ouvrir un débat sur la « loi
naturelle », pensée sous-jacente à une grande
partie de la question de la morale sexuelle dans
l'Église catholique. Selon l'Église, qui s'inspire
de la « loi naturelle », un couple est formé par
un homme et une femme, ayant la procréation comme
but premier.
(Proximo
se référant à : La Voix de l'Est/Le
Nouvelliste/Radio Ville-Marie)
Le
Réseau Culture et Foi donne son appui...
Le
Réseau Culture et Foi désire apporter son appui
à ces 19 prêtres du
Forum André Naud qui, dans une lettre ouverte aux
évêques du Québec, expriment leur désaccord sur
deux interventions ecclésiales : le texte du
mémoire des évêques catholiques du Canada au
Comité sénatorial des affaires juridiques et
constitutionnelles à propos du projet de loi C-38
sur la redéfinition du mariage, et l’Instruction
de la Congrégation pour l’éducation catholique sur
l’homosexualité et
l’admission au séminaire ou aux ordres sacrés.
Ces
prêtres, qui sont tous sur la première ligne,
attendent de nos évêques et du Saint-Siège autre
chose que des condamnations et des appels à
l’exclusion. Ils réclament, d’une part, que les
évêques d’ici entendent les points de vue des
fidèles sur l’homosexualité et, d’autre part, que
le Saint-Siège se donne la peine d’obtenir l’avis
des évêques. Il nous paraît important, essentiel
même, que les fidèles, membres à part entière du
peuple de Dieu, aient le droit de s’exprimer, au
même titre que la hiérarchie, sur les critères de
sélection et la formation des futurs prêtres.
Une
Église fidèle à l’Évangile doit éviter les
condamnations et l’utilisation d’un ton
réprobateur pour promouvoir des formes d’exclusion
ou de discrimination fondées sur l’orientation
sexuelle et qui occasionnent de grandes
souffrances. Elle doit plutôt affirmer clairement
et courageusement son amour des pauvres et des
exclus.
Les homosexuels ne sont pas des tarés de la société. Si
Jésus revenait parmi nous aujourd’hui, il ne se
comporterait pas différemment de ces 19 prêtres et
il s’associerait à toutes les personnes qui
prennent la défense des exclus et des marginaux de
la société, comme il est allé spontanément vers
les pauvres et les exclus de son temps.
Le
P. Timothy Radcliffe, ancien Maître général des
Dominicains, s’est prononcé ouvertement contre la
terminologie négative et blessante utilisée dans
l’Instruction romaine sur l’accession des
homosexuels au sacerdoce. Il dit que l’Église a
besoin et des hétérosexuels et des homosexuels.
Les
évêques, si on en croit la rumeur, auraient
souhaité un débat sur cette question « à
l’intérieur de l’Église » plutôt que sur la place
publique. Pourquoi cette volonté de toujours
traiter ces questions derrière des portes closes?
C’est bien cette manie du secret que les
catholiques reprochent à leurs évêques. On demande
que ceux-ci engagent un dialogue avec les membres
de leurs Églises locales. De fait, nous
accueillons comme un signe de bonne volonté
l’ouverture que certains évêques, en particulier
ceux de Joliette et de Sherbrooke, ont manifestée
à la lettre des 19. Un porte-parole de
l’archevêque de Gatineau a même affirmé
publiquement qu’il y avait eu des ordinations
d’homosexuels et qu’il y en aurait encore à
l’avenir.
Nous invitons tous nos évêques à se mettre à
l’écoute du monde, et pas seulement du Vatican.
Les baptisés sont membres à part entière du peuple
de Dieu et leur voix doit être entendue des
évêques.
La présidence,
Jean Trudeau
Raymonde Jauvin
Claude Giasson
À Second Regard (Radio-Canada) le 5 mars
2006, Mgr Gaillot sur la dissidence en Église
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