Chers frères évêques du Québec,
J’essaie, comme vous et tant d’autres, d’être un
fidèle disciple au quotidien du Christ de
l’Évangile. Ni titre de gloire, ni objet de honte,
mais simple déclaration de mon parti pris : Jésus
de Nazareth me fascine et m’interpelle.
Deux documents récents vous ont invités à ouvrir
au monde les fenêtres de l’Église (pour reprendre
la belle image de Vatican II) et à redynamiser le
dialogue toujours aussi urgent mais jusqu’ici
hésitant et maladroit entre culture et foi : la
lettre des 19 prêtres du Forum André Naud publiée
le 26 février dernier et la lettre de la
Conférence religieuse canadienne envoyée au nom de
l’ensemble des religieux hommes et femmes du
Canada, et qui a été rendue publique quelques
jours plus tard.
Deux gestes complètement autonomes, avec une
origine et des objectifs très différents, et que
seule la proximité de publication rapproche dans
l’opinion publique. Et pourtant, deux gestes qui
lancent le même cri du cœur et qui, jusqu’ici,
tombent sur la même sourde oreille!
J’ai pleuré d’entendre Mgr Gaumond, au nom des
évêques du Canada, et Mgr Cazabon, au nom des
évêques du Québec, répondre de façon aussi
pathétique à ces interpellations qui viennent
pourtant de leurs plus proches alliés et de
serviteurs et servantes de l’Église dont on ne
peut questionner ni le dévouement, ni la fidélité.
Langue de bois prévisible, qui s’enferme dans le
discours institutionnel et cherche avant tout à ne
pas faire de vagues avec Rome, la maison mère.
Réponses toutes faites, qui sonnent creux et faux,
et tout le contraire d’une parole vraie, germée au
cœur de la personne qui la prononce et assumée
dans la liberté de l’Évangile.
J’ai eu la chance de connaître personnellement
plusieurs d’entre vous, tout comme plusieurs de
vos prédécesseurs (Mgrs. Hubert, Valois, Lebel,
Drainville, Couture et quelques autres). J’ai un
immense respect pour la responsabilité, lourde et
difficile, qui est la vôtre : guider et
accompagner notre Église à la suite de l’Évangile.
Mais il est plus que jamais urgent, par amour de
l’Évangile et de l’Église, que quelqu’un ose enfin
dire publiquement ce que tant de gens pensent
depuis longtemps tout bas : « Le roi est nu! ».
Nous n’avons plus de pasteurs à l’écoute de leur
peuple mais des officiers prisonniers de leur
chaîne de commandement, des ministres prisonniers
de leur solidarité gouvernementale, des leaders
prisonniers de leur autocensure face à Rome.
J’ai eu la chance, depuis trente ans, d’avoir
assez de contacts et de proximité avec plusieurs
d’entre vous pour avoir constaté plus d’une fois
que ce que vous pensez et ressentez vraiment, dans
la liberté des têtes à têtes personnels, des
partages informels entre évêques ou des réflexions
privées à l’abri des micros, ne ressemble pas
beaucoup à ce que vous vous sentez obligés de dire
ou de répéter publiquement à la suite de Rome.
Vous êtes des hommes dévoués et fidèles, pour la
plupart vraiment à l’écoute des difficultés et des
souffrances des hommes et femmes dont vous avez la
charge. Mais vous n’êtes pas libres de dire ce que
vous voyez et entendez. Vous ne vous sentez pas
libres de dire vraiment ce que vous pensez, y
compris vos questions et vos doutes. Vous n’osez
plus prendre la liberté de dire publiquement ce
qui devrait être soulevé dès que cela risque de
s’éloigner de ce que Rome vous semble vouloir
entendre. C’est ce qu’on appelle l’autocensure. Ce
n’est plus la liberté des enfants de Dieu à
laquelle nous convie l’Évangile.
Qui suis-je, pour oser vous écrire cela? Rien
d’autre qu’un disciple de Jésus, plein comme tout
le monde de ses faiblesses et de ses
contradictions. Mais qui continue d’espérer dans
une Bonne Nouvelle pour notre monde de ce temps.
Comme les 19 prêtres qui se sont adressés à vous,
et plus encore comme les milliers de religieux et
de religieuses qui vous ont transmis le portrait
fidèle de notre Église, patiemment reconstruit à
partir de leurs innombrables engagements à la
base, sur le terrain.
J’ai assez fréquenté les communautés religieuses,
au fil des ans, pour savoir quel dévouement elles
manifestent au quotidien, au service de l’Église
et du peuple de Dieu. Pour avoir constaté, à
répétition, quelle fidélité et quelle solidarité à
toute épreuve elles éprouvent envers l’Église et
ses divers responsables. Et quelle prudence et
long discernement elles exercent avant de prendre
la parole, surtout publiquement.
Si la Conférence religieuse canadienne (CRC) a
finalement choisi de vous faire parvenir,
privément, sa lettre de 28 pages sur l’état de
notre Église, au nom de ses 230 communautés
religieuses membres, ce ne peut être qu’un geste
de « dernier recours » : l’aboutissement d’une
longue prise de conscience et le sentiment d’une
urgence qui ne peut plus attendre. La CRC
elle-même admet, dans sa lettre, le caractère
« inusité » du geste et prend la peine d’en
expliquer clairement le sens. C’est donc tout sauf
un geste spontané ou irréfléchi de la part de
dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui ont
consacré toute leur vie au service de l’Évangile.
Comment, dans les circonstances, avez-vous pu même
songer à « refuser cette lettre »? Comment
avez-vous pu tarder à en accuser réception et, à
plus forte raison, à vous mettre sincèrement à
l’écoute de ce que vos alliés les plus proches se
sont sentis obligés de vous écrire à travers cette
procédure « inusitée »?
Comment justifier les arguments grotesques que vos
responsables ont tenté d’utiliser pour discréditer
la parole douloureuse et prophétique des
communautés religieuses : manque de
représentativité, genre littéraire inadéquat,
absence de solidarité, ou mauvais forum pour
soulever ces questions?
Les dernières semaines ont donné de notre Église
une image désolante : négation de la réalité la
plus évidente, soumission craintive à l’autorité,
lâche désaveu de ses serviteurs les plus dévoués,
rigidité (cadavérique?) institutionnelle. C’est
dommage. Car je suis convaincu que notre Église
québécoise dans sa globalité, y compris ses
responsables hiérarchiques, est capable de bien
plus de foi, d’espérance et de charité qu’elle ne
le laisse paraître trop souvent, et
particulièrement à l’occasion de ces deux derniers
cris du cœur. Capable de plus de liberté aussi, de
cette liberté de penser, de chercher, d’aimer et
d’agir que Jésus a manifestée tout au long de sa
vie. Une liberté dérangeante, courageuse et
amoureuse, qui n’a jamais fini de chercher son
chemin, au risque de la croix.
Je vous invite, chers frères évêques, à retrouver
cette liberté de la Bonne Nouvelle, à la pratiquer
entre vous et face à Rome, tout comme à nous y
encourager sans relâche : sur les défis de notre
temps, sur les débats ecclésiaux épineux ou
interdits, sur nos pratiques de solidarité et les
combats pour la justice. Vous en êtes capables.
Nous en avons besoin. Le monde l’attend de nous.
Dominique Boisvert
12 mars 2006
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