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Le 6 octobre
prochain, en la basilique Saint-Pierre-de-Rome, le
pape Jean-Paul II canonisera le bienheureux
Josemaria Escriva de Balaguer y Albás. Le balcon
surplombant la place Saint-Pierre arborera alors
une bannière à l’effigie du fondateur de la
Société sacerdotale de la Sainte-Croix, inséparablement
unie à l’Opus Dei.
Les
auteurs qui s’intéressent à l’histoire de
l’Opus Dei rapportent les circonstances qui ont
accompagné la fondation de l’Œuvre. Au cours
d’une retraite spirituelle, un jeune abbé
espagnol Josemaria Escriva, depuis longtemps préoccupé
du salut des âmes, reçoit le 2 octobre 1928, une
inspiration qualifiée d’ « illumination ».
Dès lors, l’abbé Escriva se sent investi
d’une mission divine et impérative :
l’apostolat personnel
auprès des laïcs en vue de la sainteté ici-bas
comme au ciel. Quelle forme cela prendra-t-il? Il
l’ignore encore. Dans un premier temps, il réunit
des disciples et met en place les éléments qui,
en définitive, serviront de base à une
organisation qui portera le nom d’Opus Dei,
« œuvre de Dieu », et essaimera sur
les cinq continents.
Une
organisation particulière
Depuis
1982, l’Opus Dei a le statut de prélature
personnelle. Elle relève de la Sacrée Congrégation
pour les évêques. À son sommet se trouve le prélat,
actuellement Mgr Xavier Echevarria. Les
prêtres, formés depuis 1943 dans les séminaires
particuliers de l’Œuvre, sont incardinés dans
la prélature et font partie de la Société
sacerdotale de la Sainte-Croix. Plusieurs
d‘entre eux ont développé une expertise en
droit canon à l’exemple de leur fondateur.
Quant
aux laïcs, liés à l’Opus Dei d’une manière
contractuelle, ils ne prononcent aucun vœu. Leur
formation philosophique et théologique est assumée
par les prêtres de l’organisme. Tous les
membres sont égaux sans distinction de sexe, d’âge,
de statut social et d’état de vie. Les hommes
et les femmes fonctionnent sans aucune promiscuité,
dans des entités cloisonnées et parallèles.
Escriva rejetait la notion de catégories dans
l’Œuvre et préférait celle de diversité de dénominations,
dont les numéraires, les numéraires auxiliaires,
les agrégés, les surnuméraires et les coopérateurs1.
Le
prosélytisme que Mgr Escriva appelait
« l’apostolat de la confidence » fait partie intégrante de l’apostolat. L’exercice de cet
apostolat s’opère par une sélection élitiste
dans les milieux où des hommes et des femmes
occupent, ou sont susceptibles d’occuper, des
postes de pouvoir à revenus élevés. La clientèle
étudiante, surtout dans les facultés de prestige
des universités, est particulièrement ciblée.
Mais qu’est-ce donc qui attire cette clientèle
privilégiée vers l’Opus Dei?
Les
sources
Josemaria
Escriva a fondé son Œuvre avec la volonté de
proposer aux laïcs une spiritualité puisée dans
la sacramentalité et une fidélité sans faille
à la doctrine catholique. Selon le fondateur, le
plan de vie spirituelle se réalise en sanctifiant
le travail, en se sanctifiant dans et par le
travail. Sa pensée, il l’a exprimée, entre
autres, dans El
Camino. Édité une première fois en 1934,
traduit en 39 langues, et en français sous le nom
de Chemin,
cet ouvrage a été revu et augmenté en 1939, et
proposé aux membres comme code de vie spirituelle
en union filiale avec Dieu. Avec ses 999 maximes, Chemin
se présente comme un guide dans l’art de bien
diriger sa vie intérieure et se lit comme un code
de civilité et de convivialité.
Mgr
Escriva n’est pas le premier dans
l’histoire de l’Église à proposer une
nouvelle façon de vivre l’Évangile. L’ont précédé,
entre autres, Ignace de Loyola dont la spiritualité
trinitaire et christocentriste privilégie le
discernement en vue de l’action dans le monde.
Également Thérèse de Lisieux avec sa « petite
voie », cette voie de l’enfance qui
reconnaît en Dieu un père aimant et qui se vit,
non pas par une fuite infantile devant ses
obligations, mais en adulte responsable.
Ce
qui distingue la spiritualité opusdéiste,
c’est qu’elle s’adresse spécialement aux laïcs
en passant par la médiation incontournable du
directeur spirituel pour aller à Dieu. Il
s’agit bien d’une direction, à cause de la
condition d’abandon et de soumission
obligatoires aux directives données. Pas
question, ici, d’un conseiller spirituel qui
n’impose rien et qui s’efforce toujours de
renvoyer les gens à leur liberté d’enfant de
Dieu et de leur responsabilité baptismale après
les avoir éclairés. Cette spiritualité épouse
trois traits particuliers : la soumission, la
place incontournable du prêtre, une certaine
dualité.
Même
si le fondateur a fait mention de la liberté
individuelle, il n’en a pas moins imposé aux
membres une obéissance totale et inconditionnelle
aux directives données : « Ton obéissance
doit être muette », n° 627; « Directeur
spirituel, il t’en faut un. Pour te donner,
t’abandonner… en obéissant », n° 62;
« Transiger est le signe certain qu’on ne
possède pas la vérité », n° 394.
Aucun compromis n’est donc possible.
Personne
ne conteste le fait que le prêtre doive témoigner
de la présence du Christ dans le monde et qu’il
se mette entièrement au service de l’Évangile.
Dans Chemin,
le prêtre y est plutôt présenté, malgré ses
carences humaines, comme un être du sur-naturel.
« Si connu que ce soit, je ne veux cesser de
te rappeler que le prêtre est “un autre
Christ”. Et que l’Esprit Saint a dit : nolite
tangere Christos meos – “ne touchez pas à
mes Christs” », n° 67.
Compte tenu de cet état de fait, on
comprendra qu’il n’est jamais permis de
critiquer ni la personne du prêtre, ni le magistère,
ni le pape, ni l’Église.
« Qui es-tu pour juger de la sagesse de
ton supérieur? Ne vois-tu pas qu’il a plus de
jugement, plus d’expérience que toi?… »,
n° 457; « …Prends une plume et du papier,
écris simplement et avec confiance – en peu de
mots – les choses qui te tourmentent. Remets le
papier à ton supérieur. N’y pense plus. Lui
qui est « la tête » – et qui a la
grâce d’état – classera la note … ou la
jettera au panier », n° 53.
L’approche
platonicienne – dualisme corps/âme – est très
présente dans Chemin.
Unie au corps, l’âme ici-bas est dans un état
violent, contre nature, dont elle cherche à se
libérer. « Dis à ton corps : je préfère
t’avoir pour esclave que d’être le tien »,
n° 214; « N’oublie pas que tu es… la boîte
à ordures », n° 592. Puisque la sensation
entrave la libre contemplation de Dieu, le corps
dont elle relève est un obstacle à la vie de
l’âme. « À table ne parle pas de
nourriture; c’est là une vulgarité indigne de
toi. Parle de sujets élevés : de l’âme,
de la raison. Tu ennobliras ainsi la nécessité
de manger », n° 680. Mais Dieu n’a-t-il
pas envoyé son Fils prendre chair dans sa création?
La
spiritualité des opusdéistes est, de plus,
soutenue par des exercices de piété bien connus :
messe quotidienne, examen de conscience, dévotion
mariale, scapulaire, eau bénite, confession
hebdomadaire à des prêtres de l’Opus Dei, et
comme « prière du corps » :
jeûne, mortifications, port du silice, etc.
Et les femmes…
Y
a-t-il une place pour les femmes dans cette
pyramide patriarcale? Luc Néfontaine, dans son
livre L’Opus
Dei, rapporte que l’abbé Escriva avait écrit :
« Il n’y aura jamais de femmes, jamais au
grand jamais, dans l’Opus Dei ».
En 1930, le fondateur revenait sur cette décision
en faisant une certaine place aux femmes.. Tout en
affirmant que « les femmes n’avaient pas
besoin d’être savantes, il leur suffisait d’être
prudentes » (n° 946), il n’avait pas
d’objection à ce que les femmes poursuivent
leurs études jusqu’au doctorat et pratiquent
leur profession, sans toutefois négliger leur
foyer. Il tenait, par contre, à ce que des femmes
s’investissent dans la spécialité de l’hôtellerie.
À
cette fin, il favorisa la mise sur pied d’écoles
de formation doctrinale et technique aujourd’hui
répandues à travers le monde. Ces jeunes filles,
à titre de numéraires auxiliaires, sont
exclusivement chargées de l’entretien de toutes
les résidences de l’organisme : travaux
domestiques, préparation des repas, entretien de
la lingerie et toutes les tâches ménagères qui
leur sont connexes. Montréal compte un de ces
centres : l’Essor, centre de formation pour
la femme, situé sur la 13ème avenue
à Rosemont. Le modèle stéréotypé de la femme
cantonnée dans la sphère privée du foyer semble
bien prédominer dans l’Opus Dei. Le biographe
d’Escriva, l’allemand Peter Berglar, réagit
à la controverse née de la condition faite aux
femmes dans l’Opus Dei : les numéraires
auxiliaires. Il trouve intolérable le mépris de
certaines envers ce service : « C‘est
un désastre lorsque même les femmes sont
contaminées par un tel refus ».
Le service étant bien entendu le spécifique du
sexe féminin. Qui plus est, certains conseils
prodigués aux femmes relèvent davantage de
l’idéologie de la femme-objet que de la
spiritualité. « Quand votre mari rentre du
travail… qu’il ne vous trouve pas de mauvaise
humeur. – Arrangez-vous, faites-vous belles, et
à mesure que les années passent, ravalez un peu
plus la façade comme on fait pour les vieux
immeubles. Il vous en sera reconnaissant ».
(Palais des congrès d’Anhembi Park, São Paulo,
Brésil, 1974).
Dans
le même sens, L. Néfontaine rapporte ceci :
« Mgr Escriva a affirmé que les femmes sont
responsables à 85 % des infidélités de
leurs maris parce qu’elles ne savent pas les
conquérir chaque jour. »
L’Œuvre
à l’œuvre
En
regard de l’évidente croissance de l’Opus Dei
et des nombreuses critiques qui l’accablent, il
y a lieu de se demander pourquoi donc cette
« œuvre de Dieu » est-elle l’objet
de tant de suspicion? Le fait que des personnes
s’appliquent à vivre leurs activités
personnelles, familiales et professionnelles sous
le regard de Dieu, que des laïcs témoignent de
leur foi catholique à la face du monde avec
l’espérance que la qualité de leur travail
professionnel reflète cette présence divine qui
les habite, n’a rien de répréhensible, au
contraire. Tout cela n’est que belle et bonne
chose à n’en pas douter.
Mais
là où le bât blesse, c’est quand l’Opus Dei
déborde le plan de sa mission initiale. Sa compréhension
manichéenne du monde nous laisse perplexe. Avec
sa vision apocalyptique du monde, Mgr
Escriva donne l’impression de regarder avec
suffisance la plèbe immonde. « Toutes les
choses de ce monde ne sont que terre », n°
676. L’éthique, le respect de
l’environnement, le partage dans le pluralisme,
la démocratie, la charte des droits de la
personne, l’abolition de la torture et des
mutilations génitales sont tout de même issus du
monde et promus par lui. Repliée sur elle-même,
l’Opus Dei s’appuie sur une théologie
primaire basée sur l’orthodoxie de l’Église
plutôt que sur l’Évangile. Intégraliste, elle
incorpore tout ce qui vient du Vatican et
manifeste une intolérance imperturbable envers
toute forme de critique à cet égard. Certains théologiens
et théologiennes l’ont appris amèrement. Le
culte envers la personne de Jean-Paul II a atteint
un paroxysme incontestable, on peut même parler
de papophilie. D’ailleurs, ce dernier ne fait
pas mystère de sa sympathie pour l’Opus Dei à
qui il a accordé le statut de prélature
personnelle et, de plus, s’est entouré de
disciples pourprés, membres ou sympathisants de
l’Œuvre qui détiennent présentement les
ficelles de l’administration ecclésiale.
L’intégralisme
pratiqué par l’Opus Dei a pris la forme du
conservatisme, de l’intransigeance et du
maximalisme. Son action est fortifiée par la
culture du secret développée et entretenue par
l’Œuvre depuis sa fondation. En effet, le
secret (le fondateur préfère discrétion)
en constitue le principe opératoire; il conforte
et nourrit la structure et maintient le contrôle
absolu sur la vie de ses membres. Ces derniers,
nostalgiques de l’homogénéité d’autrefois,
sont sécurisés par une rhétorique de certitude
et une assurance quant au retour de l’ordre
moral. Ne dédaignant pas les moyens modernes,
l’Œuvre de Mgr Escriva pratique son
apostolat par l’infiltration, les alliances, le
lobbying et les communications.
Même
si la consigne est formelle de ne pas faire de
politique, il n’en reste pas moins que des
membres influents ne se privent pas pour se faire
les missionnaires de la pensée unique dans les
milieux politiques. À partir d’une conception dépassée
de la conversion du peuple par la classe
dominante, des dirigeants de l’Œuvre sont à
l’aise dans les grands salons où ils fréquentent,
avec complaisance, les chefs nationaux et n’hésitent
pas à copiner avec des dictateurs, sans tenir
compte du fait que ces gens ont outrageusement
bafoué les droits humains et les valeurs démocratiques.
L’exemple est venu de haut : Mgr
Escriva ne cachait pas ses affinités avec le général
Franco lequel comptait dans son ministère au
moins un membre de l’Opus Dei, sinon davantage.
Et puis, il y a bien sûr, la nomination d’évêques
opusdéistes en Amérique latine; en particulier
celle de Mgr Fernando Lacalle nommé au
siège de Mgr Oscar Romero, l’évêque
assassiné par l’extrême-droite au Salvador.
Demain,
l’Église canonisera Josemaria Escriva, et ses
disciples loueront ses vertus, lui qui a su mettre
sur pied une vaste organisation laïque dirigée
par des clercs. Mais oubliera-t-on que cette
personnalité charismatique avait cru bon de
solliciter le titre de marquis de Peralta qu’il
a obtenu en 1968? Malgré cet accroc à la
modestie, souhaitons qu’au royaume des saints,
il puisse intercéder pour notre Église!
Numéraires :
prêtres ou laïcs célibataires
qui résident généralement dans les centres de
la prélature, au service des activités
apostoliques et de la formation des autres fidèles.
Numéraires
auxiliaires :
membres féminines qui exercent leur profession
dans les centres de l’Œuvre pour l’entretien
ménager.
Agrégés
ou agrégées : hommes
et femmes célibataires ne vivant pas dans les
centres, pouvant être associés aux activités
apostoliques et de formation.
Surnuméraires :
laïcs, célibataires
ou mariés, vivant dans leur famille.
Coopérateurs :
mécènes, catholiques ou non, qui ne sont pas
membres de l’Œuvre.
(Ce
texte a été publié dans la revue Relations du
mois de septembre 2002)
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