|
Introduction
Nous sommes de ceux et celles qui avons fait une
découverte personnelle de Jésus de Nazareth.
Cette rencontre inspire notre vie et l’éclaire.
Avons-nous la chance de nous sentir à l’aise
dans une communauté de croyants, quelle qu’elle
puisse être? Nous pouvons, dans ce cas, faire
l’expérience que le partage avec d’autres sur ce
qui nous tient à cœur peut nous aider à vivre
l’essentiel. Seuls, laissés à nous-mêmes, notre
foi ne pourrait s’épanouir...
Mais, précisément suite à ce vécu personnel et
communautaire, nous sommes souvent profondément
mal à l’aise face à l’Institution-Église. C’est
elle qui devrait nous aider, nous nourrir, et ce
n’est plus le cas. Il s’est développé une
certaine contradiction, en tout cas un important
décalage, entre ce que nous vivons et ce qu’elle
persiste à nous proposer.
Face à elle, chacun réagit comme il peut – et ce
n’est jamais sans souffrance. Certains prient
pour que nos évêques comprennent enfin davantage
ce qui se passe. Et à l’autre extrême, d’autres
qui en sont arrivés à l’évidence d’une
contradiction devenue insurmontable, ont rompu
avec l’Institution-Église et ne veulent plus
rien en savoir.
Ce texte voudrait contribuer à une meilleure
compréhension du problème, nous aider à
analyser ce qui se passe réellement.
L’essentiel, à nos yeux, est de pouvoir
progressivement clarifier nos positions,
percevoir où se trouvent nos ambiguïtés. Nous
pourrions par ce chemin vivre notre foi avec
plus de liberté et de paix personnelle,
précisément ce à quoi Jésus nous invite.
Quel avenir pour le christianisme ?
A bien y réfléchir, face à la crise
d’aujourd’hui, il n’y a guère que quatre
hypothèses possibles sur son avenir.
Après tout, ne pourrait-on envisager que dans
quelques générations le christianisme ait
disparu ? Il aurait fait son temps pour
guider et éclairer les humains. On peut se
sentir offusqué de pareille hypothèse : ainsi,
avec le temps, il ne resterait rien de ce sur
quoi les générations avant nous et nous-mêmes
avons bâti notre expérience de vie. Mais déjà
maintenant, disent les enquêtes sociologiques,
il a cessé d’intéresser la plupart des jeunes de
nos pays. Cela fait problème à tout le moins.
(Première hypothèse)
Poursuivons froidement notre logique. Il est
sans doute plus probable que l’homme ne pourra
se passer d’un certain sentiment religieux. Mais
avec la mondialisation, le mélange des
civilisations qu’elle entraîne, les grandes
religions ne peuvent guère que perdre leur
prétention à être la seule vraie. Elles se
relativisent ; le christianisme se dissout. Ce
qu’il a pu apporter à l’humanité devient le bien
commun et lui échappe. Ainsi ces « valeurs
chrétiennes » de respect de la personne, soin
des souffrants, dignité des pauvres, peuvent
parfaitement faire bon ménage avec bien des
éléments du bouddhisme, beaucoup plus discret
que nous, par exemple, sur une idée de Dieu.
Chacun pourra y ajouter ce qui lui paraît bon
pour lui ; ainsi un peu d’esprit Zen pour vivre
plus relax dans le stress quotidien du boulot et
de la ville. On en arrive ainsi à une religion à
la carte. Jésus y trouve sa place parmi « les
grands maîtres spirituels de l’humanité »
[1]. (Deuxième hypothèse)
La troisième hypothèse reviendrait à penser que
l’Église en a vu d’autres. Pourquoi vouloir
changer? On a bien essayé avec Vatican II ; mais
qu’est ce que cela a donné, sinon une crise et
l’abandon par tant de chrétiens ? Il faut au
contraire restaurer, rétablir, rester soi-même
sans rien céder sur ce que l’on considère comme
l’essentiel. Notre sécurité personnelle repose
dans les certitudes de toujours. Soyons forts et
n’entrons pas dans le relativisme. Il ne manque
pas, en Espagne en particulier, de groupes
souvent puissants et bien organisés pour
soutenir cette hypothèse. Constatons cependant
qu’en s’isolant ainsi des turbulences du monde,
en refusant de se laisser interpeller par ses
changements, peu à peu, aux yeux de l’histoire,
on devient une secte. On s’enferme avec des
fidèles dont le nombre ne peut que décroître
plus ou moins vite.
Mais il se fait que nous sommes sans doute de
ceux qui ne nous retrouvons vraiment dans aucune
de ces trois hypothèses. Notre expérience de
disciples de Jésus est pour nous vie. Nous ne
pensons pas qu’elle puisse un jour ne plus
concerner personne, ni qu’elle se dilue dans un
grand tout en perdant ses caractéristiques
propres. Mais de là à rester membres
inconditionnels de l ‘Église qui se fait
sectaire, cela nous est devenu impensable. Il y
a trop de différences, de contradictions entre
celle-ci et notre vécu. Bref, nous ne nous
reconnaissons dans aucune des trois hypothèses
citées.
Nous aspirons à autre chose, une autre Église,
une autre manière de vivre la foi. Si nous avons
la chance de participer à d’authentiques
célébrations communautaires, nous ne supportons
plus guère la liturgie officielle. Pour exprimer
notre foi, bien des passages du Credo nous sont
devenus étrangers, nous font problème. Nous
voudrions dire ce qui nous est
essentiel autrement. Celui-ci, pour nous,
ne se retrouve plus non plus dans les dogmes.
Les mots qu’ils utilisent : nature,
transsubstantiation... assomption... relèvent
d’une autre culture et ont cessé de nous
éclairer. Quant aux interdits par lesquels
l’Église entend diriger notre vie morale :
contraception, interdiction du remariage après
un divorce..., ils ont finalement cessé de
s’imposer à notre propre conscience. C’est bien
celle-ci qui décide et non un pouvoir
extérieur ; se prétendrait-il imposé par Dieu.
Après tout, cette crise de l’Institution-Église
participe à un contexte beaucoup plus global;
c’est l’ensemble du monde dans lequel nous
vivons qui change de plus en plus rapidement.
Notre pays,
l’Espagne, a
connu la crise de la Transition qui nous a
projetés dans un autre univers. L’Église
pourrait-elle échapper à ce changement ? Depuis
lors, la globalisation nous fait prendre
conscience que bien d’autres bouleversements se
préparent qui dépassent notre pays et même
l’Europe, et que nous ne pourrons les éviter.
Nous vivons un changement de civilisation, la
fin d’un monde. L’avenir sera bien différent de
ce que nous avons pu vivre... Ni le
christianisme, ni
les autres grandes religions, n’échapperont à la
crise.
Cependant, nous avons longtemps espéré que
l’Église aurait la capacité de se rénover du
dedans, de se mettre radicalement en question.
Mais, prenant prétexte de se penser comme
« gardienne du dépôt de la foi », nous
constatons qu’elle est bien incapable, par
exemple, de reconnaître une égalité réelle entre
homme et femme, enferrée qu’elle est dans un
machisme et un autoritarisme d’un autre âge...
et tout aussi peu de renoncer à une de ses
propres règles, instaurée au XIème siècle, qui
imposait le célibat à ses prêtres. Comment
pourrait-elle accepter d’autres changements
autrement radicaux ?
Ainsi en arrivons-nous à formuler une quatrième
hypothèse sur l’avenir de l’Église. Elle associe
deux constations fondamentales. La première
serait que quelque chose de neuf est en train de
naître. Celui-ci se fonde sur l’Évangile, la
parole inaugurale du christianisme, sur un
retour aux sources. Nous ne savons pas ce que
cela pourra devenir. Cela se passera-t-il dans
la vieille Europe, ou plutôt dans le
tiers-monde ? Après tout, les communautés de
base qui s’y sont développées ainsi que la
compréhension de l’Évangile que développe la
théologie de la libération ne nous
donneraient-elles pas une indication, une piste,
pour un avenir possible de l’Église ? Ne
pourrions-nous déjà y percevoir quelques grands
traits du visage de l’Église de demain ? Et,
d’autre part, oui, une Église se meurt dans
l’immobilisme, sans rien comprendre. C’est
cependant elle dans laquelle nous avons souvent
été éduqués, qui a donné tant de fruits au cours
de l’histoire. Mais c’est en fait la fin d’un
christianisme de « chrétienté ». Celui-ci
relevait d’un monde qui achève de disparaître.
On ne voit finalement pas d’autre hypothèse que
celle-là : quelque chose de neuf naît, se
cherche, grandit ; en même temps qu’autre chose
qui a cessé de remplir son rôle est en train de
mourir. Et cette mort peut nous atteindre dans
nos racines : cela fait mal. En fait, nous
quittons, et nous nous mettons en marche « sans
savoir où nous allons », comme le fit Abraham,
fidèles à l’appel de Dieu en nous, à nous-mêmes.
Cela peut effrayer ...
C’est pourquoi il est important de chercher à
mieux comprendre ce qui se passe et d’en
percevoir les ressorts intimes. Essayons donc de
fonder cette quatrième hypothèse qui
correspondrait le mieux à ce que nous sommes en
train de vivre. Pour cela il nous faut relire
l’histoire des derniers siècles. Il nous faut
comprendre le rôle qu’a joué l’apparition de ce
qu’est finalement l’homme moderne.
L’enjeu est de taille. Car s’il s’avère vraiment
que l’on ne peut dissocier mort d’une
institution d’un autre âge et naissance d’autre
chose, quelle sera finalement dans
l’aujourd’hui notre relation avec
l’Institution-Église ? Devrait-on chercher à la
faire disparaître ? Devrions-nous nous installer
dans la dissidence, en rupture ? Et si nous
étions appelés simplement à vivre ce que nous
croyons vrai, en traçant notre propre chemin,
en toute liberté. Car pour un nouveau-né
l’essentiel est de vivre. Automatiquement il
pourra alors grandir peu à peu en déployant ce
qu’il porte en lui et qui reste à ce jour encore
inexprimé, invisible...
Deux pyramides de pouvoir et la naissance de
l’homme moderne
Dans la société occidentale d’autrefois, le
pouvoir s’exerçait de façon pyramidale. Le Pape,
représentant de Dieu sur terre, partageait son
pouvoir avec le haut-clergé qui le déléguait au
bas-clergé. Les fidèles, les « laïcs », ne
pouvaient qu’accepter ce qui venait d’au-dessus
d’eux, ce qu’imposaient les clercs. Au plan
civil, le même pouvoir pyramidal s’exerçait au
départ du roi, puis de la noblesse. L’Église
s’arrogeait le droit de reconnaître les rois
comme étant de droit divin. Ainsi
légitimait-elle leur autorité. En contrepartie,
elle-même se renforçait grâce à l’appui du
« bras séculier »...Et les deux savaient
s’entendre au mieux pour se partager richesses,
terres et « bénéfices ».
Ainsi, de part et d’autre, tant au plan civil
que dans le domaine religieux, le peuple, de
loin le plus nombreux, était entièrement soumis
à l’autorité d’une minorité qui tenait,
pensait-on, tout pouvoir de Dieu même. La
société était donc constituée de trois groupes :
le clergé, la noblesse… et la masse des fidèles
appelée aussi tiers-état au plan politique.
Cette structure sociale était certainement la
plus adaptée à la « société agraire »
d’autrefois, et sans doute, d’ailleurs, la seule
possible à cette époque.
Pas plus que nous ne chercherons ici, à préciser
comment le christianisme, au 4e siècle, est
devenu religion d’état et les conséquences que
cet accès au pouvoir a entraîné pour lui, nous
ne pourrons présenter ce que fut la Renaissance,
le développement de l’humanisme luttant contre
un autre courant de réforme, par ailleurs bien
nécessaire : le protestantisme.
Il nous faudrait ensuite évoquer les premières
découvertes scientifiques. L’une d’elles va
d’ailleurs ébranler toute une vision de
l’univers et de la place de Dieu dans celui-ci :
la terre, qui est ronde, tourne autour du soleil
(Galilée fut condamné en 1633). Le monde
matériel se fait plus compréhensible grâce à des
lois simples, telle les lois de Kepler régissant
le mouvement des planètes, et bientôt la loi
plus générale de la pesanteur découverte par I.
Newton en 1687. L’homme est capable de
comprendre le monde ; il découvre la démarche
scientifique. Puis il se rend compte que
celle-ci rend possible de nombreuses
améliorations techniques qui rendront la vie
moins dure et plus productrice.
Et nous entrons ainsi dans l’époque moderne car,
en même temps, la réflexion s’étend librement à
bien d’autres domaines. Ainsi naissent les
premiers philosophes réellement autonomes par
rapport à la théologie. Faut-il rappeler le
fameux « Cogito ergo sum » de
Descartes en 1637 ? Surgissent aussi les
premiers économistes, des sociologues, des
démographes... bref, les premiers penseurs
vraiment modernes !
Progressivement, ceux-ci vont oser porter leur
réflexion sur l’essence de ce qu’est le
politique et le religieux. Et ainsi va-t-on peu
à peu prendre conscience qu’en ces domaines,
comme dans les autres, tout, en définitive, peut
être objet d’analyse et de critiques. Il
deviendra alors assez normal d’envisager des
améliorations, des changements. Et rapidement,
ces derniers se feront évidents, puis
indispensables. Et l’on se mettra à chercher les
moyens à mettre en place pour y arriver. Tel
sera plus ou moins clairement le cheminement de
ceux et celles – car des femmes y
participèrent – qui firent le « Siècle des
Lumières ». À ce vaste mouvement européen, de
nombreux Espagnols dont un roi, Charles III,
prendront part : ce seront nos Ilustrados.
D’aucuns, en France, se mirent à rédiger sur
tout cela. Ils écriront l’Encyclopédie, la bible
du moment. Tout ce que l’Europe d’alors pouvait
compter de gens qui réfléchissent sera entraîné
dans ce mouvement d’ensemble.
Et voilà que même le peuple, jusqu’ici soumis à
la double autorité du clergé et de la noblesse
qui lui est imposée, grâce à divers progrès
matériels qui rendent sa survie moins
problématique et lui donnent un minimum de temps
pour commencer à avoir enfin accès à la lecture
et l’écriture, commence aussi, surtout en
certains pays d’Europe, comme la France ou
l’Angleterre, à observer, à réfléchir, à
analyser, à concevoir des améliorations. Il va
se rendre compte, en particulier, qu’il n’y a
finalement pas de vrai motif qui interdise tout
changement social. Ne pourrait-il pas, un jour,
devenir acteur de son propre destin ?
Dans toute cette effervescence, ce sont les
règles immuables par lesquelles Dieu dirigeait
la bonne marche de l’univers, de la société, et
de chaque individu, qui sont, pas toujours de
manière explicite, mises en question. L’homme,
en effet, s’est mis à observer, à analyser, à
réfléchir, bref à penser par lui-même. Ce sera
finalement toute une conception de l’Absolu
divin et de sa Toute-puissance qui ne convainc
plus. Mais, plus concrètement, ce sera
l’ensemble de la société qui se voit ébranlée.
C’est, en effet, le double pouvoir qui dirigeait
celle-ci, celui de l’Église et de la Royauté,
cette double pyramide hiérarchisée qui
fournissait l’ossature de la « société
agraire », qui est radicalement mise en question
dans ses fondements même.
Ainsi est née « la modernité », plus
précisément, l’homme moderne : cet homme nouveau
qui en est arrivé à penser par lui-même... et à
agir en conséquence. Le conflit ne tardera pas
entre lui et les deux pouvoirs en place
[2].
L’effondrement d’une des deux pyramides et
l’avènement de la démocratie
Le changement de société commencera à se jouer
d’abord au plan politique. Nous sommes à Paris,
fin du printemps 1789. Les représentants des
trois Corps Constitués de la société de
toujours : clergé, noblesse, et tiers-état, sont
réunis dans des États-Généraux où ils sont
censés apporter ensemble une solution à la
banqueroute de l’État royal. Mais les problèmes
de l’époque sont infiniment plus larges et plus
complexes. La préparation de cette assemblée a
provoqué et accéléré la prise de conscience
qu’un changement radical est indispensable
[3].
Tout se joue quand le Tiers-État se retire, le
17 juin, et se déclare Assemblée Nationale
Constituante. Un mois après la révolte du 14
juillet, celle-ci a rédigé et proclame la
« Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen ». C’est la naissance d’une autre
société puisque chacun y sera désormais libre et
égal. C’est l’arrêt de mort de « l’Ancien
Régime ». Cette Déclaration met fin au pouvoir
de la noblesse qui, associée au clergé, comptait
alors en France environ 350.000 personnes
[4], soit 1,5 % d’une société qui comptait
pas moins de 27 à 28 millions de personnes.
L’Assemblée, dès ses origines, s’en prend aussi
à l’autre pouvoir : celui de l’Église. Elle va
nationaliser ses biens dès le 2 novembre de la
même année. L’affrontement sera bientôt frontal.
L’on pourra critiquer les nombreux excès de
cette Révolution Française, son idéalisme, ses
insuffisances, ses incohérences. La démocratie
qui se met en place, ne cessera de connaître
bien des avatars, des progrès, mais aussi des
reculs. Son évolution n’a rien d’une ligne
droite et ascendante. Ne magnifions pas la
révolution de 1789 et ce qui a pu suivre. Ainsi,
en France, elle engendrera « la terreur » puis
l’aventure de Napoléon qui se terminera, en
Espagne comme en France, par une calamiteuse «
Restauration » de la royauté. Dès ses débuts, on
verra sa récupération par la bourgeoisie et son
utilisation par le capitalisme en pleine
expansion, pour son plus grand profit.
Il faudra bien du temps pour que la démocratie
se généralise peu à peu. D’ailleurs, bien des
pays l’ignorent encore actuellement. Ainsi en
Espagne, que de temps passé entre le rêve de la
Constitution de Cadiz de 1812, les divers
soubresauts de l’histoire du XIXème siècle, et
la démocratie mise en place lors de la «
transition » à partir de 1977. En fait, toute
démocratie, parce que fondée sur la liberté de
chaque individu, restera toujours l’enjeu de
luttes, avec progrès et reculs. De plus, comme
tout ce qui est humain, elle ne peut que
poursuivre son développement. Si nous regardons
notre monde en voie de « globalisation
[5] », que de changements, que de progrès,
que de révolutions plus que jamais nécessaires,
que ce soit face au changement climatique ou à
« la folie de l’argent facile » qui est en train
d’ébranler les fondements financiers de
l’économie, et que les plus pauvres paieront.
L’Église face à l’homme moderne
En 1791, le pape Pie VI écrira : « On ne peut
imaginer une plus grande sottise que de
considérer tous les hommes comme égaux et
libres. » (Encyclique Quod Aliquantum). Le ton
est donné. Le pouvoir ecclésiastique ne cessera
durant le XIXème siècle de s’opposer de toutes
ses forces au changement social en cours. Il ne
cessera de prôner un retour à l’Ancien Régime.
Il ne cessera de condamner énergiquement toute
forme de démocratie. L’anticléricalisme, en
conséquence, qui commence à se développer durant
le « siècle des lumières », ne cessera de
s’exacerber. Aussi, en 1905, en arrivera-t-on en
France Républicaine, après plus d’un siècle de
luttes, à la séparation totale entre l’Église
et l’État toujours en vigueur à ce jour.
S’opposant ainsi à la démocratie, conquête
essentielle de l’homme moderne, l’Église
refusera tout autant de tolérer des changements
au sein de cette chrétienté qu’elle entend
continuer à « diriger ». Si la pyramide du
pouvoir politique, avec la Révolution Française,
s’est effondrée dans ce pays et que la
démocratie n’a pas cessé de s’étendre à toute
l’Europe et au monde, l’autre pyramide, celle du
pouvoir religieux, entend demeurer intacte.
Il faudra finalement attendre jusqu’à Vatican II
(1963-65) pour que le monde moderne, la
démocratie dans la société civile... (Gaudium et
Spes) soient enfin officiellement reconnus.
Récapitulons les conquêtes du Tiers-État
français dès 1789. C’est dans la société, la
communauté de tous les humains, que réside la
source du pouvoir politique. La pyramide qui la
dominait et l’écrasait ne fait pas partie de la
« nature » des choses ; même si elle a pu
correspondre à un âge de l’humanité. Chaque
individu est désormais reconnu capable de penser
par lui-même et de décider librement. Pourquoi
tout cela ne pourrait-il pas se vivre aussi
désormais dans le domaine du religieux ? Nombre
d’Ilustrados, en leur temps, pensaient de même.
Pour ces derniers, d’ailleurs, la pyramide du
pouvoir ecclésiastique était bien peu conforme à
l’idéal évangélique
[6].
C’est ce que comprit enfin le concile lorsqu’il
proclama, dans sa Constitution Lumen Gentium de
1965 que l’Église est constituée d’abord et
avant tout du « Peuple de Dieu ». Cette
proclamation marquait la fin du pouvoir
pyramidal, du rôle d’intermédiaire indispensable
exercé par le clergé face au « Sacré » ; nom
donné alors au Divin en tant qu’extérieur et au
dessus de l’humanité. Une autorité reste
indispensable... mais celle-ci se fera service,
nous disait Jésus. En même temps, l’égalité de
chacune et chacun au sein de la communauté était
enfin reconnue. Chacun(e) est animé(e) par
l’Esprit qui lui parle au plus intime, dans la
liberté de sa conscience. C’est en
s’adressant à chacun(e) que ce même Esprit
guide le « Peuple de Dieu ».
Ainsi l’Institution-Église affirmait enfin, dans
un texte officiel, qu’elle reconnaissait le
surgissement dans sa propre histoire de
« l’homme moderne » et qu’elle semblait se
décider à en tirer les conséquences. Sa
reconnaissance allait-elle entraîner des
bouleversements dans l’image qu’elle se donnait
d’elle-même, sa manière de concevoir et
d’exercer le pouvoir – ainsi les ministères –
en son sein ? Allait-elle, avec 170 ans de
décalage depuis 1789, entrer enfin dans l’ère
moderne ? Car il faudrait désormais se mettre à
concrétiser, à traduire dans les faits, cette
« révolution » dans la manière de se percevoir.
C’en serait enfin terminé avec une certaine
manière de concevoir pouvoir et autorité du
clergé et en particulier de ses chefs.
Mais les espérances seront rapidement déçues. Si
le Concile se termine le 8 décembre 1965, en
juillet 1968, le Pape Paul VI, qui a tenu à
retirer de la réflexion du Concile deux sujets
qu’il s’est réservés, publie sur l’un d’eux
[7], la contraception, son encyclique
Humanae Vitae. Pour les laïcs, et surtout bien
des femmes, c’est le début d’une rupture qui
n’ira qu’en s’accentuant.
Le clergé, pour sa part, se rendra vite compte
que la volonté de changement ne se manifeste
guère au-delà de la réforme liturgique et que
l’exercice du pouvoir par Rome ne change pas
vraiment. Cela contribuera très largement au
découragement et à la multiplication des départs
d’un bon nombre de prêtres. On pouvait penser,
par exemple, que le premier Synode des Évêques,
en septembre 1971, qui devait justement traiter
du ministère du prêtre, marquerait le début
d’un exercice plus collégial du pouvoir et,
pourquoi pas, la fin du célibat obligatoire. Il
n’en fut rien. Et quand, en octobre 1979,
Jean-Paul II sera choisi comme pape, le
mouvement de réformes s’arrêtera pour de bon. De
plus, jamais dans toute l’histoire de l’Église,
le contrôle exercé par le Vatican sur les
nominations d’évêques, les positions et
l’enseignement des théologien(ne)s n’aura été
aussi strict
[8]. L’aurait-on voulu
autrefois, que les moyens de communication plus
anciens ne le rendaient matériellement pas
possible comme actuellement.
Où en sommes-nous aujourd’hui ? Constatons que,
dans sa dernière encyclique de décembre 2007 sur
l’Espérance (Spe Salvi), le pape actuel va
réussir l’exploit de « ne pas citer le concile
de Vatican II une seule fois ». Celui-ci
n’est-il cependant pas « un des événements le
plus porteur d’espérance de l’histoire moderne
du christianisme ?»,
écrit Juan J. Tamayo
[9].
Il constate que le Pape « condamne de façon
iconoclaste quelques unes des réalisations
historiques les plus emblématiques de la
modernité. Il s’agit très concrètement de trois
d’entre elles : la foi dans le progrès..., la
Révolution Française et le marxisme »
[10]. En fait, comme le synthétise Tamayo :
« Il dynamite les ponts de communication établis
par Vatican II entre l’espérance chrétienne et
la transformation du monde ». Ainsi Benoît XVI
apparaît-il être bien plus qu’un simple
conservateur attaché à son passé personnel : il
n’accepte pas, au nom de ses principes
augustiniens, ces caractéristiques essentielles,
ces valeurs nouvelles qui constituent désormais
l’homme moderne...
[11]. Veut-il donc remonter au XVIIe
siècle : avant la naissance de celui-ci ?
Songe-t-il vraiment, après l’échec de tant
d’autres, à restaurer la chrétienté ? Pour le
suivre, devons-nous renier ce que nous sommes
devenus depuis : des hommes modernes
précisément ?
L’Église, ici en Espagne, a conservé une
importance numérique qu’elle a bien perdue dans
les pays du nord de l’Europe. On connaît à
satiété les positions achroniques de la
Conférence Épiscopale Espagnole, que l’on sait
soutenues, voir inspirées par le Vatican. On
connaît le message que sa radio propre ne cesse
de diffuser. Les divers groupes de chrétiens
néoconservateurs dont l’importance est assurée,
entre autres, par leurs propres collèges
secondaires et par leurs universités,
soutiennent sans faille ces mêmes positions.
Bref, partout où c’est possible : « On conserve,
on restaure, on rétablit. » Mais telle est
précisément la description de la troisième
hypothèse.
Et la quatrième hypothèse ?
Maurice Bellet, celui qui a lancé l’idée de
cette quatrième hypothèse
[12], la présentait en ces termes : « C’est
qu’il y a bien quelque chose qui finit,
inexorablement... Quelque chose meurt : et nous
ne savons pas jusqu’où cette mort descend en
nous... Alors ce qui est en cause est comme la
fin d’un monde... Quelque chose
s’annonce, et nous ne savons pas ce que ce
sera » [...] « Si l’Évangile est, ici et
maintenant, la parole précisément inaugurale qui
ouvre l’espace de vie [...] tout le reste nous
nous en arrangerons. Tous ces problèmes d’Église
qui tourmentent les chrétiens, ce sont des
problèmes : on s’y attaquera, mais on peut vivre
sans qu’ils soient résolus. »
Ce texte s’est efforcé de montrer que les deux
versants de cette hypothèse : mort et naissance,
tout à la fois, sont bien indissociables. C’est
la conséquence inéluctable du conflit entre
modernité et chrétienté. Le visage
institutionnel que s’est donné l’Église à partir
du 4ème siècle se trouve, en fait, incompatible
avec la perspective de la modernité.
Deux pyramides de pouvoir furent mises en cause
par l’homme moderne. L’histoire a montré que la
pyramide du pouvoir politique ne pouvait que
disparaître pour faire place à la démocratie et
que le seul avenir est bien le développement et
l’épanouissement de celle-ci. Pourrait-il en
être autrement de la pyramide du pouvoir
religieux qui structura la chrétienté durant
tant de siècles ? Cette minorité de clercs qui
s’impose à l’immense troupeau des laïcs, comme
autrefois la noblesse, n’est pas compatible avec
cette autre Église, « peuple de Dieu » , que
définissait Lumen Gentium.
L’on pourra discuter sans fin pour savoir si un
autre Pape, enfin, aura la force de changer
radicalement les choses... Cet avenir nous
échappe. Mais on ne peut que constater ce
double mouvement : une Église s’éloigne de nous,
se replie dans le passé, se fait sectaire et
nous est devenue étrangère ; alors que la Vie
nous pousse à creuser, à déployer notre
rencontre de Jésus de Nazareth dans nos
communautés et dans la lutte pour un monde
autre, plus humain, comme est le Royaume auquel
il nous invite. « Une autre Église est
possible » ! « Nous sommes Église » ! Allons de
l’avant !
« Vous, mes frères, c’est à la liberté que vous
avez été appelés » ... « Donc tenez bon et ne
retombez pas sous l’esclavage de la loi »,
écrivait Saint Paul aux Galates (5.13 & 5.1).
Soyons libres ! Vivons ! Découvrons ce vin
nouveau de l’Évangile et osons lui confectionner
patiemment des « outres nouvelles ». Nous avons
en charge de façonner pour notre Église le
visage qu’elle aura demain.
Soyons libres ! Vivons ! Laissons « les morts
enterrer les morts », disait Jésus.
Soyons libres ! Osons la vie !
[1] Selon l’expression de Mariano CORBI
dans son livre Religion sin religion
(Ed. PPC 1996). Ce livre présente un bon
exemple de cette deuxième hypothèse.
[2]
Signaler ici un livre essentiel sur ces sujets :
Le Christ philosophe de Frédéric LENOIR
(Plon 2007). Il étudie précisément l’évolution
de l’Église depuis son accès au pouvoir, au 4ème
siècle, jusqu’à l’époque moderne. L’auteur y
développe l’idée que c’est le christianisme qui
a rendu possible l’avènement de la modernité.
Celle-ci assume d’ailleurs des valeurs
évangéliques essentielles. Mais l’Église n’a
pas su accueillir cette évolution qui a dû se
faire sans elle, puis contre elle.
[3] Désormais, même dans les campagnes
reculées, on trouve des gens du peuple sachant
écrire. C’est la conséquence immédiate des
premiers progrès techniques Ils mettront par
écrit les conséquences pratiques pour eux, les
petits, des idées nouvelles qui circulent. Ce
seront les « Cahiers de doléances » présentés
aux États Généraux. Ceux-ci contribueront
largement à la diffusion de ces mêmes idées.
[4] Chiffre donné par E. SIEYES, prêtre et
membre des États-Généraux, dans son livre
fameux Qu’est ce que le Tiers-État ?,
publié dès janvier 1789. Il y pose les
questions :
Qu’est ce que le Tiers-État ? Il y répond :
tout.
Qu’était-il jusqu’à présent ? Rien.
Que demande le Tiers-État ? Devenir quelque
chose.
[5] Manière aseptisée d’évoquer le pouvoir
sans cesse grandissant du capitalisme pur et dur
et de ses multinationales...
[6] Selon l’excellente analyse de Frédéric
Lenoir. Voir réf. en note 2.
[7] L’autre sujet « réservé » était la
possibilité de mariage des prêtres.
[8]
Citons l’évaluation faite par P. Richard : « on
a fermé la bouche à plus de 140 théologiens et
théologiennes de la Libération ».
[9] Juan
José TAMAYO, directeur de la Chaire de Théologie
et des Sciences des Religions de l’Université
Carlos III de Madrid, dans El Periodico Religión,
razón y esperanza
(déc. 2007).
[10] Quels
sont finalement, pour le pape, les lieux
privilégiés pour apprendre l’espérance ? Ce sont
« l’agir illuminé par Dieu, la prière et la
souffrance ». Nous est-il vraiment possible de
nous en satisfaire ?
[11] Voir Leonardo BOFF : « Un doctor en la
sede de Pedro » (mai 2007).
Voir aussi Joseph A. KOMONCHAK, enseignant à la
Catholic University of America (Washington D.C.)
: « L’Église en crise. L’approche théologique de
Benoît XVI ». Voir dans Commonweal,
vol. CXXXII, no 11, 3 juin 2005. (traduction de
l’anglais)
[12] Voir
La quatrième hypothèse. Sur
l’avenir du christianisme ( Desclée de
Brouwer 2001, p.17-18). On comprendra que le
début de ce texte s’en inspire pour l’essentiel.
Les années qui passent depuis sa publication ne
font que donner plus d’intérêt à cette
perspective.
mairlotdelrey@telecable.es
[
RETOUR ]
|