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Il y a des années que nous nous sommes connus et que
nous partageons l’amitié, les luttes et les
utopies qui nous sont communes. Il n’est pas
fréquent qu’un prêtre soit ministre des Affaires
extérieures (dans la révolution sandiniste) et
maintenant président de l’Assemblée des Nations
Unies. En mai dernier, il est arrivé à Madrid
avec son équipe, et c’est avec surprise et une
grande joie que j’ai reçu un appel de lui. Nous
avions le temps de nous voir. Il m’a donné
rendez-vous à l’hôtel, nous avons parlé et nous
avons convenu qu’après avoir dîné au El Botín
(le plus vieux restaurant de l’humanité, 1725),
je pourrais l’interviewer. « Après avoir mangé
et dégusté le cochon de lait », lui ajoutai-je.
« Oui, me dit-il. Nous irons chez toi ». Voici
une preuve de ce qui est important pour cet
homme, peu importe les années et l’heure.
Miguel D’Escoto est né en Californie en 1933; il
arrive au Nicaragua, la patrie de ses parents,
en juin 1934, quelques quatre mois après
l’assassinat de Sandino.
En 1953 il entre dans la Congrégation
missionnaire de Maryknoll à New-York où il fut
ordonné prêtre en 1961.
Envoyé au Chili en 1963, il fonde l’Institut
national d’action de quartier et de recherche (INAP)
et il se consacre à travailler dans les
campements « champignons » et les quartiers les
plus pauvres de la périphérie de Santiago et
d’autres villes telles que Chillán, Concepción
et Temuco au sud du Chili.
En 1970, il crée la maison d’édition ORBIS à New
York, laquelle est toujours considérée comme la
plus importante aux États-Unis sur les thèmes
touchant le tiers monde.
Même s’il demeurait à New York, il devient l’un
des fondateurs du groupe des 12, intégré par des
professionnels et des intellectuels
démocratiques et progressistes, qui appuient la
lutte libertaire du Front sandiniste de
libération nationale.
En juillet 1979 il est nommé chancelier de la
République, poste qu’il a occupé jusqu’en avril
1990. Il a eu une participation importante dans
les processus de paix de Contadora et
d’Esquipulas et il a amené les États-Unis en
cour mondiale, obtenant la condamnation la plus
forte dans l’histoire du droit international
contre la politique étasunienne.
Actuellement, le Père Miguel, en plus d’être
membre du Conseil sandiniste national et de sa
commission politique, organe maximum de
direction du FSLN, il est conseiller du
président Daniel Ortega Saavedra en relations
extérieures et affaires limitrophes avec le rang
de ministre.
En reconnaissance, il a été décoré par l’Ordre
Carlos Fonseca Amador, le prix Alfonso
Comín pour la paix, le prix Julio
Cortázar pour la paix et la démocratie en
Amérique latine et les Caraïbes, le prix
Lénine pour la paix, la même année où ce
prix fut attribué aussi à Julius Nyerere, dont
la cause de canonisation est en cours), le prix
Thomas Merton, l’Ordre du mérite
centroaméricain remis par le parlement
centroaméricain et bien d’autres.
Vous êtes prêtre et religieux et vous vous
retrouvez aux Nations Unies avec une grande
responsabilité. Que vient faire un prêtre dans
un poste politique?
Je crois qu’il faut profiter de tous les espaces
pour porter notre message de fraternité, de
solidarité et de paix entre les humains. En ce
moment, nous vivons une série de crises
convergentes, mais sous-jacente à toutes ces
crises, la plus grande est la crise éthique.
Je suis convaincu qu’il en est ainsi parce que
nous avons accepté que toute activité d’échange
de biens et de services, l’activité économique,
doit être exempte d’éthique, car celle-ci
posséderait ses règles propres, une autonomie,
qui l’amène à rejeter l’intervention des
gouvernements. Par contre, moi je crois que ce
qu’ils craignent le plus est l’intervention de
l’éthique. C’est pourquoi la consigne
fondamentale du capitalisme est que le négoce
des affaires, ce sont les affaires, c’est-à-dire
le profit. Il s’agit de maximiser le gain, ce
qui nous a amené au chaos du moment présent.
Tout le monde le comprend ainsi. Incroyable!
Que je sois un curé et en même temps président
de l’Assemblée des Nations Unies, du Groupe 192,
(nombre des États membres) leur apparaît comme
une chose providentielle et c’est en partie pour
cela que j’ai été élu tant par les musulmans que
les chrétiens et gens d’autres croyances. Il y a
quelques mois, nous avons eu une Assemblée
générale spéciale sur les principes nécessaires
pour sauver le monde et nous nous sommes trouvés
d’accord que toutes nos traditions religieuses
ou éthico-philosophiques recèlent des principes
que nous avons trahis.
Je n’ai jamais été un politique, mais je ne
crois pas que nous devrions empêcher que le
message du Christ entre là aussi. Je suis et me
considère toujours comme prêtre. En plus, cela
de devenir président ne m’est jamais passé par
la tête; je ne le désirais pas et je n’y avais
pas pensé. Je m’en suis rendu compte quand j’ai
su qu’on moussait ma candidature. Je n’étais pas
au courant. Alors par la suite on m’a demandé :
que faisons-nous? Doit-on retirer votre
candidature?
Comme je ne sais pas refuser et que j’ai une
vocation de service et surtout de service à la
cause des pauvres, bien que je pensais ne pas
être élu, je me suis dit : au cas où, je dois me
préparer. J’ai voyagé à New York, je suis allé
voir Noam Chomsky, Stiglitz le grand économiste
étasunien, prix Nobel d’économie, professeur à
l’université de Columbia, mon Alma Mater… et je
leur ai dit : Écoutez, je ne suis pas élu,
mais il existe un danger que je le sois, et
alors je dois être prêt.
Mais les gens ne trouvent-ils pas curieux qu’un
prêtre préside une Assemblée aussi civile et
universelle?
Les gens ne trouvent pas cela curieux et moi non
plus, parce que nous avons à porter notre
message à toutes les sphères de l’activité
humaine. Les gens aux Nations Unies m’appellent
seulement « père », ils n’ont pas à me dire
« excellence » ni rien de semblable, ils me
voient vieux et collaborent beaucoup, ils
s’approchent et disent : Père, c’est bon ce
que vous avez dit, parce que nous autres, nous
ne pouvons pas le dire, mais vous le pouvez, car
vous avez une autorité morale comme religieux.
Au commencement, mes interventions résonnaient
pour eux comme une prédication et moi, ce que je
fais, c’est de me diriger à la communauté
internationale comme un frère parmi d’autres qui
les convoque et leur dit : Si nous voulons la
paix, cessons de faire la guerre contre les
pauvres, c’est là la paix fondamentale dont nous
avons besoin, parce qu’il y a une guerre sans
quartiers livrée par les riches contre les
pauvres du monde.
Comment jugez-vous le réveil des nations
latino-américaines face à la politique impériale
dans cette nouvelle période Obama?
Nous vivons le meilleur moment de l’histoire
d’Amérique latine, un moment durant lequel le
rêve de Bolivar, de Morazán et de Martí n’est
plus un simple rêve, mais c’est transformé en un
projet réalisable dans lequel nous pouvons nous
engager.
Pourquoi ce moment-ci? Je crois que nous sommes
en train de voir les fruits de l’exemple et de
la lutte de Fidel, diabolisé par l’Occident pour
avoir prêché la solidarité. Fidel ne l’a pas
seulement prêchée, il a prêché par l’exemple.
Pour moi, et cela je le dis aux Nations Unies,
il est le héros mondial de la solidarité. Comme
je voudrais pouvoir dire que mon Église est
celle qui a porté la flamme de la solidarité !
Mais je ne peux le dire, parce que ce n’est pas
vrai. Les plus hauts représentants de notre
Église viennent aux Nations Unies et rien! Il
n’y a pas de souffle, pas de passion, pas de
feu, tout est éteint et l’Esprit se sert des
laïcs, même certains qui se disent agnostiques
et non croyants.
Il me serait difficile de comprendre la
révolution au Nicaragua si elle n’avait pas eu
lieu à Cuba et par la suite aussi au Venezuela.
Oui, nous sommes dans une bonne période, mais
c’est une conséquence de cet engagement total
d’humains que j’appelle humains de l’espérance,
qui savent qu’un autre monde est possible et que
c’est faisable. Mettre tous nos efforts à
convertir cette utopie en réalité, ce qu’est
Dieu, voilà la manière d’obtenir ce monde de
fraternité et de justice.
Face à la crise économique mondiale qui affecte
surtout les pays appauvris, considérez-vous
qu’il soit juste que seulement le Groupe des 20
se réunisse?
Ce qu’on appelle le groupe des 20 ne s’est pas
réuni pour résoudre la crise, mais pour voir
comment sauver le système qui a causé la crise.
Ils pensent que ce fut une erreur, qu’il s’agit
d’un plus ou moins grand degré de
réglementation, mais ce ne l’est pas. Ce dont il
s’agit c’est que le système, en soi, ne sert à
rien. Notre Seigneur Jésus dans ses dernières
paroles d’adieu, nous dit : Aimez-vous les
uns les autres comme je vous ai aimés.
L’amour est absolument indispensable pour que ce
monde, selon le plan de Dieu, puisse
fonctionner, mais nous ne l’avons pas accepté.
Aux Nations Unies je leur ai dit plusieurs
fois : La vérité la plus importante en ce
monde c’est de reconnaître que nous sommes tous
des frères et des sœurs, mais il faut
reconnaître aussi les conséquences qui dérivent
de cette vérité et les appliquer. Trahir les
principes, flirter avec les valeurs du
capitalisme nous a amenés à cela, à un problème
fondamentalement éthique. La lutte maintenant
est de créer un nouveau système qui placera
l’être humain avec son bien-être et son bonheur
au centre de toute activité humaine.
Les guerres d’Irak et d’Afghanistan
conditionnent beaucoup l’avenir des nations.
Quelles sont les raisons qui inspirent ces
guerres-là?
En ce moment, selon les dernières enquêtes
d’opinion, le prestige et l’image des Nations
Unies sont au plus bas, c’est le pire moment et
cela coïncide avec l’image du pays hôte : les
États-Unis sont à terre, répudiés, maintenant
seulement semble apparaître un changement avec
l’arrivée d’Obama.
Le fait que les Nations Unies n’aient pas pu
empêcher la guerre contre l’Afghanistan et
ensuite la guerre contre l’Irak, et que le
Conseil de sécurité n’ait rien fait pour
dénoncer ce crime, – le pire crime qui existe en
droit international! – voilà la preuve la plus
criante de la crise qu’on créait. On ne peut pas
mépriser l’autorité des Nations Unies. On a
déclaré une guerre d’agression et une guerre
d’agression est le pire acte de terrorisme qui
soit. Néanmoins, les Nations Unies n’incluent
pas la guerre d’agression dans les 16 exemples
de terrorisme.
Les guerres d’Afghanistan et d’Irak sont de
flagrantes invasions pour s’emparer des
ressources d’un pays et cela s’est passé sans
aucune condamnation, parce que les crimes
d’agression des États-Unis ne sont jamais
condamnés. Par exemple, nous avons beaucoup
entendu parler de l’holocauste et aussi du
bombardement de Tokyo, avec les cylindres
incendiaires lancés sur 60 cités japonaises
lesquels ont brûlé plus de 6 millions de
Japonais, et cela a culminé avec la bombe
d’Hiroshima et de Nagasaki. Eh bien, le plus
grand génocidaire de cet épisode, le général
Curtis Limae, est le militaire le plus décoré
des États-Unis, celui qui a passé le plus
d’années à son poste, 17 ans; il est considéré
comme un héros. Dans d’autres pays, les
assassins sont traités comme tels, mais en
Occident on est en train de s’accoutumer à cela.
Et où se trouve notre Église? Qu’a-t-elle à dire
et à proposer sur ce point? Rien. Nous sommes un
contre-témoignage, une raison de plus pour
explorer des espaces qui nous sont offerts sans
même les avoir cherchés et en profiter.
Pensez vous qu’il existe des conflits et des
guerres qui ne puissent pas se solutionner par
le dialogue et la négociation?
Je crois qu’il est possible d’éviter la guerre,
c’est la raison d’être des Nations Unies et on a
établi un code de comportement humain qui est la
Charte des Nations Unies, mais certains pays
membres sont les plus grands violeurs de la
Charte, parce qu’ils croient avoir plus de
droits et d’autres droits par le fait de leur
pouvoir économique et militaire.
La Charte des Nations Unies parle d’égalité
souveraine de tous les États, indépendamment de
leur dimension géographique et de leur pouvoir
militaire ou économique. Ce qui manque le plus
sont des personnes qui croient réellement dans
les Nations Unies et alors celle-ci pourra
devenir la plus importante organisation dans le
monde pour atteindre la paix.
Du point de vue de l’ONU que vous dirigez, quel
avenir voyez-vous pour l’ONU?
Elle a un grand avenir, tout dépend de l’unité
des uns et des autres. D’un côté, nous avons les
pays du G20 et d’un autre le groupe des 172.
Tout n’est pas perdu. Si nous nous unissons,
nous le pouvons. Et c’est ce qu’on est en train
de faire maintenant en juin, en présentant une
nouvelle proposition pour une architecture
financière, économique, commerciale, monétaire
mondiale qui tienne compte des droits de tous
les citoyens de la terre. Parce que ce qui se
passe à l’heure actuelle c’est que ceux qui
paient les conséquences des règles du jeu
établies par quelques uns, ce sont justement
ceux qui n’ont pas participé à l’établissement
des ces règles. Et de plus, une fois perpétrée
l’agression, que font les États-Unis? Ils n’ont
pas d’argent pour la payer et alors ils
impriment de l’argent sans répondant.
L’une des choses les plus importantes que nous
allons obtenir lors de cette réunion des 24, 25
et 26 juin, c’est de nous mettre d’accord pour
que le dollar ne puisse plus être la monnaie
pour les réserves internationales, pas plus que
pour les transactions internationales. Ce devra
être une autre monnaie et sur cette question
tous les pays du tiers monde vont être d’accord,
et même quelques pays européens ainsi que la
Chine, puisque ces derniers possèdent 40% de la
dette étasunienne.
Le sujet des finances et de l’économie
internationale était tabou à l’Assemblée
générale. La réunion de Bretton Woods, réalisée
il y a 64 ans, fut une réunion des Nations
Unies, mais la Charte n’avait pas encore été
signée et ses membres n’étaient que 44. Les
États-Unis ont imposé leur volonté, mais ce fut
une réunion des Nations Unies et c’est à cause
de cela que la Charte fait référence à la Banque
mondiale et au genre de coordination qu’il
faillait avoir avec ECOSOC, l’Assemblée et tout
le reste. Mais cela ne s’est pas réalisé.
Maintenant c’est la deuxième conférence des
Nations Unies sur le sujet. On m’a dit au
Qatar : Nous demandons au président des
Nations Unies de convoquer une réunion du plus
haut niveau et qu’on nous fasse des propositions
concrètes sur comment nous devons commencer
cette gouvernance économique, financière,
commerciale et monétaire mondiale.
En ce temps de crise, comment voyez-vous le rôle
de l’Église catholique? Qu’est-ce qu’elle
devrait prioriser?
Jésus de Nazareth a beaucoup à nous dire, parce
que son message concerne le genre de relations à
avoir entre nous. L’Église qui serait supposée
exister pour proclamer par son exemple et son
message les enseignements et l’exemple de Jésus,
ne se rend-elle pas compte qu’elle a quelque
chose à dire au monde?
Quand j’étudiais l’économie politique à
l’université de Columbia, un économiste de
l’époque commençait à dire : Nous allons
analyser les messages des principaux économistes
qui ont contribué à nous amener là où nous
sommes, mais je voudrais y ajouter
l’enseignement de saint Thomas d’Aquin, qui
disait qu’il n’existe une propriété absolue sur
rien, que Dieu est l’unique propriétaire de tout
ce qui peut exister, que nous sommes des
serviteurs et qu’il n’existe pas de cette
propriété privée avec droit de gaspiller et de
s’en servir à son caprice.
L’Église n’a pas eu besoin d’être persuadée par
le Libéralisme de se tenir hors de ce terrain,
elle s’en est exclue elle-même, mais ce qui est
grave là-dessus, c’est qu’on a cessé de
transmettre le message de Jésus et on parle
comme si l’économie était quelque chose
d’indépendant avec ses règles propres et que les
normes évangéliques n’avaient rien à voir là
dedans.
Les grandes religions disposent-elles de
réserves éthico-spirituelles pour programmer un
vivre ensemble entre les peuples qui soit plus
égalitaire, juste et pacifique?
Le plus triste c’est que cette culture dominante
a été conçue dans le sein de ce qu’on appelait
autrefois la Chrétienté, à notre grande honte!
Jamais n’y a-t-il eu quelque chose de plus
contraire au christianisme que le capitalisme.
Le capitalisme est péché! C’est la négation de
l’Évangile. Le capitalisme te dit qu’être
plus, c’est avoir plus. Rien de plus
contraire à la doctrine de Jésus qui te dit :
être plus, c’est avoir un cœur plus grand, pour
pouvoir étreindre tout le monde. Je pense
souvent que si Jésus notre Seigneur venait dans
ce monde, il l’excommunierait.
Pedro Casaldáliga, dans un poème à Reagan,
disait: Je jure par le sang de son Fils qu’un
autre empire a tué et je jure par le sang de
l’Amérique latine, grosse aujourd’hui d’aurores,
que tu seras le dernier (grotesque) empereur.
L’impérialisme est l’opposé de la Charte des
Nations Unies : les pratiques et les rêves
impériaux vont à l’encontre de la Charte et de
notre rêve de créer un monde non violent.
Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas de violence pire
que la violence impérialiste.
http://www.atrio.org/?p=1796
11 juillet 2009
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