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La
politique du silence est une politique largement
répandue dans l'Église. Elle peut prendre
diverses formes. Parfois les autorités
ecclésiastiques ne répondent pas aux lettres,
même sérieuses et documentées, lorsqu'elles
affichent un désaccord. Parfois elles réduisent
ou tentent de réduire certaines personnes au
silence, leur refusant le droit d'enseigner dans
les facultés de théologie, leur interdisant
d'écrire et de parler publiquement sur tel ou tel
sujet. On peut même interdire à un prêtre, à
un religieux un type de ministère ou
d'activité...
Ainsi,
le 31 mai 1999, un
décret de la Congrégation pour la défense de la
foi interdisait tout service pastoral auprès
des gays et des lesbiennes ainsi que de leurs
familles à Robert Nugent et à Jeannine Gramick.
Ces deux religieux américains se consacraient
depuis plus de vingt ans à ce ministère. Ils
avaient prononcé de multiples conférences et
publié quelques livres. Dans la pastorale des
homosexuels et de leurs familles, ils étaient des
autorités reconnues. Le principal grief de la
Congrégation : ne pas reconnaître le caractère
intrinsèquement mauvais des actes homosexuels.
Le
présent texte de soeur Jeannine Gramick amorce une réflexion sur la politique de la
réduction au silence dans l'enseignement de
l'Église. (Présentation faite au Haverford College de Philadelphie, Pennsylvanie,
le 16 septembre 2000)
Au cours de l’histoire, la société a vu des régimes répressifs
comme ceux des états facistes et totalitaires
employer des méthodes de mise au secret et de réduction
au silence afin de maîtriser la conduite et même
les pensées des masses dominées.
Étant donné que les discussions publiques
peuvent mettre en question ou en péril le statu
quo et la règle du gouvernement en place, le
dialogue ordinaire fait peur et est interdit par
les gouvernements oppressifs.
Les dissidents sont réduits au silence ou
bien ils disparaissent.
Le pouvoir des autocrates doit être
maintenu à tout prix.
Les autorités religieuses, non moins que
les pouvoirs séculiers, ont également eu recours
aux méthodes de la mise au secret et de la réduction
au silence afin d’imposer l’orthodoxie.
Dans l’histoire de l’Église catholique
romaine, nous avons vu la mise à l’index des
livres défendus,
des procès secrets tenus par les
Inquisitions espagnole et romaine, l’imposition
du silence à des opinions scientifiques et théologiques
comme celles de Galilée et des théologiens
modernistes du début du XXe siècle.
Plus près de nous, dans la dernière
partie du XXe siècle, plusieurs se rappellent la
mise au silence de Leonardo Boff, de Matthew Fox,
de John McNeill, d’Ivone Gebara ainsi que la
disparition de Hans Küng et de Charles Curran des
institutions académiques catholiques. Devons-nous comprendre ces mises au secret et au silence et
ces disparitions comme le pendant ecclésiastique
de l’abus de pouvoir que les sociétés civilisées
ont constaté chez les gouvernements séculiers ou
y a-t-il une interprétation
moins sévère?
Nous les humains ne pouvons jamais comprendre tout à fait
nos propres motifs et encore moins ceux des
autres. Par
conséquent, nous ne pouvons présumer
automatiquement que l’action des dirigeants de
l’Église pour restreindre des voix diverses a
été ou est motivée par le désir de préserver
leur pouvoir personnel, même si le pouvoir a été
ou est employé pour soumettre d’autres
personnes.
En tant que personnes raisonnables qui reconnaissent la nécessité
d’une certaine forme de direction, les
catholiques croient que les autorités de l’Église
ont la responsabilité de formuler clairement la vérité
que l’Esprit de Dieu continue d’exprimer dans
la communauté.
La façon dont nous avons vu cette
responsabilité exercée dans le passé a surtout
reflété une vision du monde particulière que
Walter Brueggemann (1978), dans son livre The
Prophetic Imagination, appelle la « conscience
royale ».
La conscience royale est un terme
qu’utilise Brueggemann pour décrire la culture
dominante des rois d’Israël qui régnaient sur
le Temple et sur ses prêtres.
En contrôlant l’accès au Temple, la
monarchie contrôlait l’accès à Dieu. Dans cette conscience ou vision du monde, on conçoit
l’autorité comme étant de source divine et par
conséquent fermée à d’autres visions du monde
et à la critique d’elle-même.
Les fidèles ont la garantie morale que la
vérité est possédée entièrement et qu’elle
sera sauvegardée sans ambiguïté.
Comme les prêtres du Temple de Jérusalem,
les autorités de l’Église vont transmettre
clairement la loi divine aux générations
futures. Parce
que la hiérarchie de l’Église est protégée
par la grâce de ses fonctions tout comme les rois
d’Israël étaient protégés par l’Alliance
de David, son interprétation de la foi est
exempte d’erreur.
Cela n’empêche pas l’évolution des
croyances ou l’approfondissement de leur compréhension
dans le futur : il s’agit de maintenir la
doctrine elle-même toujours exempte d’erreur.
Dans cette sorte de système, la communauté ecclésiale
doit être à l’abri des inquiétudes et de la
confusion en ce qui a trait aux enseignements de
l’Église.
Quand les croyances d’une personne
paraissent menacées, les représentants de l’Église
apportent un avis moral plein de certitude
rassurante. Prêtres
et religieux, en tant que représentants de l’Église,
doivent soutenir les enseignements avec rigueur.
Les fidèles ont confiance en leurs
dirigeants et ne doivent pas être troublés ou déstabilisés
par des questions de croyance ou de doctrine.
La hiérarchie interprète toute expression de doute ou de
questionnement au sujet d’un enseignement comme
un affaiblissement de celui-ci ou une menace à
son endroit.
Mettre en question une politique ou une décision
équivaut à miner l’autorité.
L’imposition du silence devient un moyen
nécessaire pour régler les controverses ou
contrer les opinions dissidentes qui peuvent semer
la confusion parmi les fidèles et menacer
possiblement l’unité de l’Église.
Contrairement aux dictateurs militaires qui usent du
pouvoir de réduire au silence ou de faire disparaître
afin de préserver leur pouvoir propre, ceux qui
sont pris dans les filets de la conscience royale
que j’ai décrite peuvent ne pas chercher à
protéger leur pouvoir propre. Ils considèrent l’imposition du secret et du silence
essentielle à la préservation d’un système
qu’ils croient d’ordre divin et qui doit par
conséquent être honoré et protégé.
Imposition
du secret et réduction au silence
À ce moment-ci, je voudrais insister sur le fait, si cela
n’était pas déjà clair, que nous parlons de réduire
au silence des opinions et des optiques
dissidentes pour les soustraire du domaine public
ou d’interdire à certaines personnes de parler
publiquement de leur expérience personnelle.
Nous ne parlons pas du silence qu’il
convient de garder en public, c’est-à-dire de
celui que des individus choisissent de garder sans
y être contraints.
Nous ne parlons pas du droit qu’ont les
individus de garder privées des affaires
personnelles ou intimes.
Nous ne parlons pas de l’obligation
qu’ont les professionnels de protéger
l’information obtenue de leurs clients de
l’accès libre par d’autres personnes.
Nous parlons ici d’un conflit de pouvoir : le
pouvoir de restreindre et de contrôler la
circulation de l’information.
Nous parlons ici de réprimer l’ouverture
et la libre expression des idées et des expériences. Le contrôle des idées implique généralement la mise au
secret.
S’il y a des circonstances appropriées pour la tenue du
secret, par exemple lors des délibérations
d’un jury ou au moment de la votation à des élections
politiques, ceux
qui occupent des positions de pouvoir doivent être
conscients des dangers d’imposer le secret.
Si le secret permet au voteur de choisir
librement, il peut par contre détruire ou limiter
la liberté d’autres personnes.
Dans une organisation le secret pourra
rendre impossible l’examen ou l’enquête :
il détourne les interventions non désirées.
Dans tout groupe, y compris l’Église, le
secret peut empêcher les membres de percevoir les
situations périlleuses susceptibles de faire du
tort à la mission du groupe.
Le secret et le contrôle protègent des
changements et favorisent le statu quo.
Sans liberté d’expression des idées
religieuses dans l’Église elle-même, la
communauté s’expose au danger de perpétuer des
conceptions erronées comme son ancienne position
face à l’esclavage.
Sans liberté d’expression, la pensée
elle-même est étouffée.
Rappelons-nous le personnage de Winston Smith, dans le
roman de George Orwell Dix-neuf
cent quatre-vingt-quatre, qui
a tenté de sauvegarder son autonomie en dépit de
la police de la pensée.
Non seulement interdisait-on à Winston
Smith d’exprimer ses opinions contraires à
l’orthodoxie : on lui interdisait même
d’y penser.
L’enseignement
de l’Église
Comment justifier, si cela est possible, l’utilisation
du secret et de la réduction au silence dans
l'enseignement de l'Église?
Les Écritures ou la tradition
peuvent-elles éclairer la communauté chrétienne
sur la valeur morale de ces moyens de préserver
l’unité et d’éliminer la confusion?
Pour ce qui est de la tradition de l’Église,
je vais parcourir certains des documents sociaux
de l’Église qui font figure de nouveautés dans
la tradition.
J’examinerai en particulier Pacem
in Terris (1963), Dignitatis
Humanae (1965)
et Justice
dans le monde (1971) dans leurs références
aux enseignements sur les droits de la personne et
l’expression des opinions.
Depuis l’aggiornamento
inauguré par le Pape Jean XXIII, l’enseignement
social catholique a quitté la culture de conscience
royale pour adopter celle de l’imagination
prophétique,
suivant la terminologie de Brueggemann.
Pacem in Terris, l’encyclique du Pape Jean qui traite de la paix
dans la communauté politique globale, commence
par une discussion des principes philosophiques de
l’ordre. Elle
trace un large tableau des droits et devoirs des
individus, des fonctionnaires de
l’administration publique, des états nations et
de la communauté mondiale.
Pacem
in Terris
enseigne :
La
dignité de la personne humaine ... exige que
chaque personne jouisse du droit d’agir
librement et de manière responsable ... Chacun,
chacune agit selon ses propres décisions ... sans
être mu(e) par une force ou une pression en
provenance de l’extérieur (PT, 34).
Cela
signifie-t-il que les dirigeants de l’Église
exercent une force quand ils imposent à
quelqu’un une punition sous forme de réduction
au silence? L’imposition
du silence est-elle considérée comme une
pression extérieure exercée sur un individu?
La raison humaine répond à ces questions
par l’affirmative.
Dans
l’un des paragraphes d’introduction à
l’encyclique on lit :
Suivant
la loi naturelle, chaque être humain a droit au
respect envers sa personne, à une bonne réputation,
à la liberté dans la recherche de la vérité et
– dans les limites prescrites par l’ordre
moral et le bien commun
- à l’expression et à la communication
de ses opinions... (PT, 12).
Cette
encyclique déclare plutôt hardiment que chaque
personne a le droit d’exprimer ses opinions et
d’en faire part.
Il faut remarquer ici que le document
traite du domaine public.
Il ne s’agit pas de légitimer la simple
communication privée de croyances.
Toutefois,
la nuance – dans les limites prescrites par
l’ordre moral et le bien commun –
laisse-t-elle entendre que la réduction au
silence pourrait peut-être trouver sa
justification en étant en quelque sorte dans les
limites de l’ordre moral et en vue du bien
commun? Ma
réponse est non.
J’explique pourquoi.
Lorsqu’elle traite de l’essence du bien
commun, Pacem
in Terris dit :
Le
bien commun est intimement lié à la nature
humaine. Il
ne peut exister pleinement et complètement sans
... que la personne humaine ne soit prise en
compte (PT, 55).
Si
la personne humaine doit être prise en compte
pour établir le bien commun, toute injustice
pratiquée contre des personnes ne peut donc
contribuer au bien de l’ensemble.
Si la réduction au silence constitue une
injustice contre des personnes, la réduction au
silence ne favorise donc pas le bien commun .
Comment donc peut-on affirmer que
l’imposition du silence blesse injustement des
personnes?
Pour
répondre à cette question, je me base sur les idées
de Margaret Farley (1987) dans son article intitulé
« Discours moral sur la scène publique ».
L’essai explore les effets du silence sur
l’ordre moral de la communauté chrétienne.
Sa thèse montre que la réduction au
silence constitue une stratégie futile pour le développement
de la vie morale,
qu’elle entraîne un traitement injuste
des personnes et finalement qu’elle ne sert pas
le bien commun.
L’argument
primordial pour imposer le silence est que la
mesure vise à prévenir la confusion parmi le
peuple de Dieu, confusion produite par des sujets
litigieux. Farley
fait valoir que dans ce monde contemporain de médias
électroniques et imprimés il est impossible de
maintenir les gens dans l’ignorance des
controverses morales.
L’avortement, l’homosexualité, la prêtrise
des femmes, les manipulations génétiques et
l’euthanasie par exemple sont régulièrement
objets de discussion dans les principaux médias.
Le motif traditionnel de réduction au
silence vient de tomber.
De
plus, les raisonnements de cette sorte sont
condescendants.
Ils traitent les adultes en enfants qui
doivent être protégés.
Il y a une différence entre l’éducation
des adultes et celle des enfants.
La capacité de tolérer un manque de
certitude fait partie du développement moral de
l’adulte. Le
fait de protéger les individus de la confusion et
de l’ambiguïté ne respecte pas leur autonomie
d’agent moral à part entière;
de fait, cela empêche leur plein épanouissement
moral. Devenir
adulte dans la foi signifie être prêt à rejeter
une certitude auto-suffisante.
Les êtres humains faillibles ne posséderont
jamais toutes les réponses.
L’empêchement du développement moral
des individus en exigeant la certitude constitue
une injustice envers les personnes et, par conséquent,
ne peut contribuer au bien commun.
En
outre, l’imposition du silence prive toute l’Église
d’entendre les raisonnements sur tous les
aspects d’une question complexe.
La thésaurisation de la connaissance plutôt
que son partage est une injustice faite aux
personnes et offense en cela le bien commun.
En conséquence, suivant la raison et la
loi naturelle, comme en fait état Pacem
in Terris, chaque personne a le droit
d’exprimer et de communiquer son opinion.
À
la suite de l’encyclique Pacem in Terris du Pape Jean, un des documents produits par Vatican
II a été Dignitatis
Humanae, la déclaration au sujet de la liberté
religieuse. Il
y est dit :
...
En matière religieuse, toute mesure coercitive de
la part de n’importe quel individu doit être
exclue (DH, 10).
À
cause d’un compromis avec les traditionalistes
faisant partie du Conseil, ce document traite
seulement de l’immunité contre la coercition
externe exercé par l’état séculier.
Néanmoins la théorie ici exposée fournit
la base de l’assertion que le fait d’imposer
à une personne de taire ses opinions religieuses,
même si l’imposition du silence vient de
l’institution religieuse de cette personne,
constitue une violation d’un droit humain
fondamental.
Elle coïncide avec l’article 19 de la Déclaration
universelle des droits de l’homme, qui
reconnaît le droit fondamental de la parole à
chaque être humain.
En
plus des deux documents précités, un troisième
document de l’aggiornamento pertinent à la
question de l’imposition du silence a été
produit par la Deuxième assemblée générale du
synode des évêques de 1971.
Intitulé Justice dans le monde, et soutenu par le Pape Paul VI, le document
reconnaît que l’Évangile réclame la justice
pour la libération de tous les peuples et que
l’Église elle-même doit d’abord se montrer
juste dans ses pratiques institutionnelles.
Il enseigne clairement qu’il doit y avoir
liberté de parole à l’intérieur de l’Église
aussi bien qu’à l’extérieur.
Il y est dit : l’Église reconnaît
le droit de chacun à une liberté adéquate
d’expression et de pensée.
Cela inclut le droit de tous à être
entendus dans un esprit de dialogue qui préserve
une diversité légitime dans l’Église (JW,
44).
Il
est significatif que dans un document d’un si
haut niveau d’autorité le droit d’exprimer
des opinions dissidentes soit légitimé.
L’importance de ce document surpasse
celle de tout autre document produit par un
tribunal du Vatican parce qu’il porte le poids
des évêques du monde en communion avec l’évêque
de Rome. Ce
fait devrait être pris en compte, particulièrement
par la Congrégation pour la doctrine de la foi
(CDF) qui a réduit au silence des théologiens et
des travailleurs pastoraux même après Vatican II.
Une autorité supérieure à la CDF a déclaré
valides la libre expression et le débat public
sur des sujets théologiques controversés.
L’expression
« liberté adéquate » implique
qu’une certaine « liberté d’expression »
pourrait être inadéquate.
Nous ne sommes pas libres, par exemple, de
dire des faussetés ou d’entacher la réputation
d’autrui. Les
conseillers et les confesseurs, par exemple, ne
sont pas libres de révéler de l’information au
sujet de leurs clients ou de leurs pénitents.
Mais cela n’est clairement pas le contenu
d’information ou le contexte de la réduction au
silence dont il est question dans le présent débat. Justice dans le monde
déclare en toute clarté que la liberté
d’expression dont il est question est la liberté
d’exprimer des opinions qui préservent la
diversité légitime de l’Église, c’est-à-dire,
l’affirmation d’arguments théologiques qui
diffèrent de l’enseignement hiérarchique.
Par conséquent, Justice
dans le monde ne justifie pas l’imposition
du silence comme moyen de soumettre les opinions
divergentes.
En
outre, Justice
dans le monde nous dit que cette liberté
d’exprimer des idées dans un esprit de dialogue
qui préserve une diversité légitime est aussi
le droit des prêtres, des religieux, des évêques,
des cardinaux et des papes.
Au sujet des droits qui doivent être
maintenus à l’intérieur de l’Église, le
document déclare :
Personne
ne devrait être privé de ses droits ordinaires
parce qu’il ou elle est associé(e) à l’Église
d’une manière ou d’une autre. (Ceci inclut) ceux qui servent l’Église par leur travail,
y compris les prêtres et les religieux... (JW,
41).
Par
conséquent, la notion suivant laquelle les représentants
de l’Église sont obligés de suivre la ligne de
parti, si l’on peut dire, est remise en
question. Tous
les gens de Dieu ont le droit d’exprimer leur
opinion afin que l’Esprit de Dieu puisse se
manifester dans la communauté entière.
Les
Écritures
Nous
constatons donc que la tradition récente de l’Église
reflétée dans Pacem
in Terris, Dignitatis Humanae, et Justice
dans le monde présente des arguments contre
l’abolition du droit de parole des personnes.
Les Écritures condamnent-elles ou découragent-elles
l’usage de la réduction au silence?
Y a-t-il quelque argument dans les Écritures
en faveur de la mise au secret et au silence pour
protéger la paix et l’harmonie et pour éviter
le désordre et le chaos? Ou bien les Écritures demeurent-elles silencieuses sur
l’imposition du silence?
Il
y a au moins deux passages des Écritures qui suggèrent
l’inopportunité de faire taire les opinions
religieuses dans le peuple de Dieu.
Le premier texte apparaît dans l’Évangile
de Mathieu, lorsque Jésus parle du règne de Dieu
au moyen de la parabole de l’ivraie et du blé.
Quand les ouvriers viennent vers le propriétaire
du champ pour demander si les mauvaises herbes
doivent être arrachées et détruites, le propriétaire
répond qu’on doit les laisser croître avec le
blé jusqu’à la moisson (Mt 13 :30).
Si les autorités de l’Église considèrent
les opinions non-orthodoxes comme de mauvaises
herbes qui étouffent le blé de la vérité, la
parabole suggère qu’on doit permettre aux idées
traditionnelles et aux opinions
non-conventionnelles de croître toutes deux
jusqu’au rassemblement dernier pour la moisson.
Le
second passage des Écritures pertinent à la
question de la réduction au silence se trouve
dans les Actes des Apôtres.
Le Sanhédrin prit pour la deuxième fois
des mesures contre la première communauté chrétienne
en arrêtant les apôtres et en les faisant passer
en jugement.
Le grand prêtre réprimanda les Douze pour
avoir désobéi à l’ordre de se taire qui leur
avait déjà été imposé.
Il leur était «interdit d’enseigner en
ce Nom-là » (AA 5 :28).
Gamaliel, un membre du Conseil qui jugeait
Pierre et les apôtres, avisa le Sanhédrin de ne
prendre aucune mesure punitive.
Gamaliel conseilla, « je vous le dis :
ne vous occupez pas de ces gens-là, laissez-les.
Car si leur entreprise ou leur œuvre vient
des hommes, elle disparaîtra d’elle-même; mais
si vraiment elle vient de Dieu, vous ne pourrez
les faire disparaître, et vous risquez de vous en
prendre à Dieu! » (AA 5 :38-39).
Les
célèbres paroles de Gamaliel font savoir que
l’imposition du silence ne doit pas être utilisée
pour supprimer la dissension ou les opinions
radicales parce qu’un mouvement ou une idée échoueront
d’eux-mêmes s’ils ne viennent pas de Dieu.
Il est ironique de constater qu’un étudiant
de Gamaliel, un Pharisien nommé Saul, apparaît
un peu plus loin dans les Actes des Apôtres comme
le pire agent pour réduire au silence et le pire
persécuteur de la première communauté chrétienne
avant sa conversion.
Avec la grâce de Dieu, le Peuple de Dieu
pourrait être témoin de la transformation de
Sauls modernes en Pauls.
Je
voudrais conclure ce débat sur l’imposition du
silence en réitérant un principe mis de
l’avant par Farley dans l’article mentionné
plus haut. Le
discours public partagé est indispensable à une
quête honnête de la vérité. Les vérités de notre foi concernent toute la communauté
chrétienne.
On ne parvient pas à vivre sa foi en étroite
relation avec Dieu en acceptant simplement des
doctrines et des règles.
On arrive à vivre sa foi en relation étroite
avec Dieu en réfléchissant à ses expériences
de vie pour y découvrir un sens divin.
Par conséquent, la réflexion de chacun,
et non seulement celle des évêques et des théologiens,
est essentielle pour discerner où l’Esprit
guide l’Église.
La réflexion de chacun est essentielle à
la vie de foi de l’Église.
L’expérience de tous, spécialement
celle des groupes marginaux, doit faire partie de
la réflexion théologique.
« Toutes
les voix ne peuvent parler au nom de la communauté;
mais les voix qui parlent le mieux de la vérité
pourront davantage se faire reconnaître si la
dissidence n’est pas exclue et si nous protégeons
les voix les plus fragiles au milieu de nous »
(Farley, 184).
C’est le discours sur la place publique
et non la réduction au silence qui constitue un
impératif moral.
Jeannine
Gramick
Références
Brueggemann,
Walter, The Prophetic
Imagination, Philadelphie : Fortress Press, 1978.
Farley,
Margaret, « Moral Discourse in the Public Arena. » In Vatican Authority
and American Catholic Dissent : The Curran Case and Its
Consequences, William W. May (Ed), New York : Crossroad,
1987.
Le
texte anglais de ce document nous vient du site: http://www.womenpriests.org
http://www.womenpriests.org/teaching/gramick.htm
Traduction
de Pauline Ouellet
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