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Le Québec, avec son unique centrale nucléaire
peu performante, ne vit pas les mêmes enjeux ni
les mêmes périls que la France avec sa vingtaine
de centrales nucléaires, sa soixantaine de
réacteurs. Mais les implications du nucléaire
sont mondiales. Et les analyses de Jean-Claude
Guillebaud vont au-delà du nucléaire aux
collusions entre le politique et l’économique,
aux appétits qui jouent dans le court terme… Et
cela, le Québec connaît, comme il connaît de
plus en plus les prises de conscience et les
réactions populaires, la préoccupation chez
beaucoup de remédier aux injustices érigées en
systèmes. Le message évangélique peut être ici
une source d’inspiration. Les réponses de cette
interview nous conduisent jusqu’à ces niveaux de
réflexion...
RCF
Parvis :
L’importance accordée au nucléaire civil et
militaire n’est-elle pas un des révélateurs les
plus parlants de la logique qui gouverne
l’évolution du monde contemporain ?
Jean-Claude Guillebaud :
Les enjeux de l’énergie atomique me sont apparus
cruciaux dès le début des années 70 quand j’ai
couvert, pour le journal « Le Monde », les
premières grandes manifestations antinucléaires.
Au forcing entrepris par EDF pour convaincre les
Français de la nécessité du tout nucléaire s’est
vite opposée, résolument non violente et
d’emblée transnationale, une puissante
résistance citoyenne. J’avoue avoir été séduit
par la clairvoyance, la générosité et le courage
de celles et ceux qui, comme Solange Fernex, ont
lancé cette contestation à Marckolsheim et
Fessenheim sans craindre de s’exposer aux coups
et à d’éprouvantes grèves de la faim. À la même
époque (en 1973), j’ai suivi pour « Le Monde »
le « Commando de la Paix » dépêché en Polynésie
française par Jean-Jacques Servan-Schreiber pour
tenter, avec le général Pâris de la Bollardière
entre autres, de gêner les essais atomiques en
cours à Mururoa.
Devenu l’ami et l’éditeur de Jacques Ellul après
avoir été son étudiant à Bordeaux, j’ai très tôt
adhéré à sa critique de la logique technicienne
qui, selon lui, détermine une folle fuite en
avant de notre civilisation. De fait, à la
pointe de la technoscience, les activités liées
à l’industrie de l’atome refaçonnent
imperceptiblement et en profondeur la société.
La croissance de la consommation d’énergie est a
priori considérée comme nécessaire et possible
de façon illimitée et généralisable. Au plan
politique, le nucléaire a fini par jouer un rôle
clé jusque dans l’organisation de l’État, servi
par une sorte de cabinet noir qui reconfigure
les rapports de force au profit des lobbies
qu’il représente. La pratique du secret
contribue à l’émergence de structures
foncièrement antidémocratiques, voire policières
et totalitaires. Contrairement à ce que l’on se
plaît à faire croire, le problème du nucléaire
ne réside pas d’abord dans le retard des remèdes
attendus de découvertes scientifiques nouvelles,
ou dans les difficultés techniques et
économiques que rencontre le projet de
substituer des énergies renouvelables à
l’énergie atomique. Il réside dans la perversion
du modèle de société et des pratiques sociales
qu’induit l’atome, et dans la nature même de
cette énergie.
Les partisans du nucléaire parlent des dangers
de ce secteur comme on parle des dangers de la
route, ne se souciant que des précautions à
prendre face aux risques immédiats. Mais loin
d’être localisés et momentanés, les périls que
véhicule l’atome peuvent affecter de vastes
régions, voire la planète entière, et peuvent se
répercuter sur des siècles, voire hypothéquer
l’avenir de l’humanité. Il faut donc intégrer,
quand on réfléchit à cette question, une rupture
phénoménale de la temporalité humaine. Et, du
même coup, l’énormité sans précédent de notre
responsabilité. Banalisé, le nucléaire est
projeté dans des perspectives de confort
puissamment médiatisées, cependant qu’est
occultée l’obsession du profit à court terme qui
le commande. Voulez-vous revenir à la bougie ou
à la lampe à huile, nous dit-on, voulez-vous
enlaidir nos horizons avec des forêts
d’éoliennes ? Scandaleux chantage qui fausse à
dessein toutes les données du problème. Sans
même parler de la menace de prolifération de
l’armement atomique à la faveur du nucléaire
civil, le drame survenu à Fukushima nous remet
face à l’essentiel : la vie humaine et la nature
sont sacrifiées aux intérêts des opérateurs
privés auxquels est déléguée l’exploitation de
l’atome. C’est le règne du mensonge, de la
manipulation et du racket.
P. :
D’où émergent les forces opposées aux politiques
dominantes qui, amnésiques des drames du passé
et aveugles aux périls actuels, divinisent le
progrès ?
J.-C. G. :
La résistance populaire qui se lève rappelle ce
propos de Friedrich Hölderlin : « Les peuples
somnolaient mais le destin prit soin qu’ils ne
s’endormissent point ». Un peu partout surgit,
en marge des institutions traditionnelles, un
mouvement de fond qui conteste les structures,
les institutions et les idéologies en place, qui
se rebelle contre le désordre social établi
présenté comme l’unique et ultime ordre
possible. Des projets alternatifs s’élaborent et
sont expérimentés avec enthousiasme dans les
domaines les plus divers. Certaines propositions
des altermondialistes, comme la taxation des
transactions financières internationales, sont
de mieux en mieux accueillies. Le printemps
arabe a balayé de puissantes dictatures
longtemps soutenues par l’Occident. Quoique
composite et fluctuant, ce mouvement se
renforce, débordant les syndicats, les partis
politiques, les Églises et les frontières. Les
argumentaires officiels se disloquent, le savoir
des grands experts se révèle aussi incertain que
péremptoire, les discoureurs politiques sont
discrédités. Après avoir été érigée en
rationalité indiscutable et universelle, la
raison calculatrice est désormais accusée
d’aveuglement : elle mène droit à la ruine en
ignorant que les seules valeurs décisives,
celles qui fondent l’homme et sauvegardent la
vie, ne se prêtent à aucune comptabilité.
De nouveaux espaces de réflexion, de parole et
d’action s’ouvrent. L’arrogance scientiste qui
dressait autrefois d’infranchissables barrières
entre les savants et la masse prétendue
ignorante est démystifiée. Le discours
d’intimidation qui accusait systématiquement
d’incompétence quiconque n’était pas du sérail
n’est plus ni accepté ni pertinent. Il est
manifeste que les monumentales erreurs d’analyse
commises au cours des dernières années par les
économistes les plus renommés de la planète
imposent la modestie. L’exaltation du
désintéressement de la science n’est plus de
mise après les scandales du sang contaminé ou du
Médiator qui ont montré que l’appât du gain
finit par gouverner la technoscience elle-même.
De leur côté, comment les spécialistes du
nucléaire pourraient-ils encore avoir le verbe
haut après la terrifiante et irrémédiable
catastrophe survenue au Japon ? En débattant
entre eux de ces problèmes au sein de chaque
discipline, les scientifiques découvrent qu’il
s’agit en fin de compte de questions
« culturelles » autant que scientifiques, et qui
débordent leurs compétences. C’est une bonne
nouvelle pour la démocratie : tout un chacun est
convié à comprendre les enjeux des grandes
décisions qui engagent l’avenir et à en assumer
la responsabilité.
Il me plaît de noter ici que beaucoup de
chrétiens se révèlent d’un dynamisme exemplaire
sur les fronts qui contestent l’hégémonie du
système ultralibéral, principal thuriféraire de
l’atome considéré comme un moteur indispensable
pour perpétuer l’ordre dominant. Ils dénoncent
la marchandisation du monde et la violence qui
en est le corollaire, et ils essayent de
remédier à l’injustice dont souffrent les plus
vulnérables parmi nous et ailleurs. Leur
fidélité à l’évangile ne s’embarrasse pas de
l’attitude souvent timorée des institutions
ecclésiastiques, voire du désaveu dont ils font
parfois l’objet. Sans forcément s’afficher comme
tels, les chrétiens sont présents dans les
grandes ONG humanitaires comme Attac, Amnesty
International, ATD Quart Monde. Le christianisme
a ses propres organismes d’intervention qui font
un travail remarquable, comme le CCFD-Terre
Solidaire. Et je crois important de relever que
l’immense majorité des chrétiens se sent
directement concernée par les initiatives prises
pour faire advenir un monde plus solidaire et
plus fraternel à travers les restos du cœur, les
banques alimentaires, et de multiples petites
ONG. J’ai toujours pensé que c’est là que
s’inventent le monde et la démocratie de demain.
P. :
Pour sauvegarder l’homme et la création, les
visées humanistes et religieuses sont-elles
toutes interchangeables ou existe-t-il une
spécificité du message évangélique ?
J.-C. G. :
Parachevant la tradition prophétique d’Israël,
le message évangélique a changé la face du
monde. En voici quelques caractéristiques en
rapport avec la question qui nous occupe.
L’homme a le devoir de prendre soin de la
création que la Bible déclare tout entière chère
à Dieu, ce qui exclut le droit d’en abuser et de
se risquer à la détruire. Bien commun de
l’humanité, les richesses de la terre ne sont
pas destinées à des minorités sociales,
ethniques ou nationales pour leur jouissance
exclusive, mais la foi invite au partage dans le
cadre d’une frugalité située aux antipodes de
l’avidité consumériste. Plus strictement
évangélique, et dévoilement du mystère de
l’Incarnation, est l’identification de Dieu aux
victimes de l’injustice des hommes, et notamment
aux laissés-pour-compte de la société actuelle.
On voit que ces considérations ne sont pas
étrangères à la problématique du nucléaire, à la
compétition stimulée par l’atome pour le
contrôle des richesses et du pouvoir au mépris
de l’idéal de partage fraternel et de respect de
la nature. Ce qui est attendu des chrétiens,
c’est un effort de lucidité et une réelle audace
prophétique.
Mais la foi chrétienne n’a aucun monopole et
doit se garder de tout triomphalisme. « Le vrai
dialogue commence quand j’accepte l’idée que
l’autre peut être porteur d’une vérité qui me
manque » a dit l’évêque d’Oran Pierre Claverie
peu avant d’être assassiné par des islamistes.
Une parole magnifique dont on retrouve l’écho
dans le testament spirituel de Christian de
Chergé, le prieur des moines de Tibhirine. Il ne
s’agit pas de « tolérer » la religion et la
personne de l’autre en se murant dans sa propre
vérité, mais d’accueillir la part d’humanité et
de mystère que l’autre porte en lui d’une façon
unique. Le philosophe Cornelius Castoriadis, qui
n’était pas chrétien, avançait l’image
suivante : « Toute croyance est un pont jeté sur
l’abîme du doute ». Un « pont » pour aller vers
l’autre, « jeté » pour signifier le caractère
décisionnel de l’acte de foi, et « sur l’abîme »
pour indiquer que le pont ne supprime pas le
doute mais nous permet de l’enjamber.
J’ajouterai qu’il existe de multiples ponts pour
enjamber nos abîmes, de multiples religions et
philosophies recourant à des concepts et des
moyens différents pour atteindre le même but, et
que les pontonniers ont tous vocation à
s’entraider. Défendre ensemble l’homme et la vie
contre les projets totalitaires de maîtrise du
monde s’avère d’une urgence prioritaire.
Rappelez-vous le Bernanos des « Grands
cimetières sous la lune », et François Mauriac,
et l’engagement des chrétiens contre la guerre
et les tortures en Algérie. Ces témoins ont
marqué leur époque. Où en sommes-nous
aujourd’hui ? De semblables combats s’imposent
contre le cynisme, le vol et le mensonge. Or je
suis frappé par le critère qu’utilise l’INSEE
pour mesurer le moral des Français : l’envie
d’acheter ! C’est insensé. Le désir de consommer
n’est-il pas plutôt l’indice d’un état morbide?
Consommez pour soutenir la croissance et faire
tourner la machine, clame-t-on, devoir de
citoyen ! Mais n’omettez pas de restreindre vos
dépenses et de rembourser vos dettes, est-il
clamé en même temps ! Injonction paradoxale,
disent les psychanalystes... Les nantis
s’enrichissent en spoliant les autres, et ils
distribuent des crédits en contrepartie de cette
spoliation jusqu’à étouffer par l’endettement
ceux qui en bénéficient. La crise financière
n’est qu’un pan d’une crise qui est globale, et
il est clair que le nucléaire relève de la même
boulimie et met en évidence les mêmes
contradictions. Face à cela, l’évangile n’est
pas neutre : ce n’est pas d’énergie que nous
avons le plus besoin, mais d’un vivre ensemble
respectueux de tous et de l’environnement.
P.:
Entre les contraintes de la situation
socioéconomique présente et les impératifs non
négociables de l’éthique évangélique, quelle
société voulons-nous et comment la bâtir ?
J.-C. G. :
Je dirai d’abord que personne ne sait ce qui va
arriver dans les prochains mois ou les
prochaines années, ce que deviendront l’euro et
l’Europe par exemple. Une chose est sûre par
contre, c’est que nos privilèges de rentiers du
monde ne perdureront pas. Nous sommes entrés
dans une phase de stagnation, et plus
vraisemblablement d’appauvrissement relatif. Le
dynamisme des pays émergeants et les
revendications de l’hémisphère sud entraîneront
une redistribution des richesses qui se fera
inévitablement à nos dépens. Mais est-il
vraiment dramatique qu’une société qui s’est
enrichie de 4 ou 500% en quelques décennies, à
la faveur et dans le sillage des trente
glorieuses, s’appauvrisse de 10% pour permettre
à d’autres d’améliorer leur niveau de vie à leur
tour ? En cas de guerre ou de catastrophe
naturelle, en période de grande dépression et
même d’une façon plus générale, toutes les
sociétés sont capables de sacrifices bien plus
grands, mais à la condition qu’elles connaissent
un minimum de cohésion sociale.
Or cette cohésion ne saurait exister sans un
minimum de justice sociale, et force est de
constater que nous vivons dans une société où
les inégalités ne cessent de s’aggraver. Alors
que les revenus des plus riches ont connu une
croissance exponentielle, plus de huit millions
de Français vivent aujourd’hui sous le seuil de
pauvreté avec moins de 950 euros par mois.
Demander des sacrifices à ceux qui se sentent
déjà sacrifiés ne peut entraîner que
l’incompréhension, le refus et la révolte, et
les scandales provoqués par la collusion entre
le politique et les affaires exacerbent ces
attitudes de rejet. Profondément ébranlée par
les ententes occultes entre les décideurs
économiques et politiques, notre époque est
devenue vulnérable aux extrémismes de droite et
de gauche qui menacent la démocratie. Là où
vient à manquer la confiance, la cohésion
sociale s’effondre, et la société tout entière
avec elle. La crise financière n’est-elle pas
d’abord, dans une large mesure, une crise de
confiance ? Même les Églises souffrent de ce
mal. C’est dans tous les domaines, y compris
celui du nucléaire de toute évidence, que la
confiance est foulée aux pieds. Pourquoi cette
situation et comment en sortir ?
Le monde vit en ce moment une mutation
gigantesque, d’ordre à la fois technologique,
économique, géopolitique, écologique. Bien plus
profonde que celle qui a marqué la fin de
l’empire romain ou la Renaissance, cette
mutation s’avère d’une ampleur comparable,
d’après Michel Serres, à la révolution
néolithique. Le vieux monde est sur le point de
disparaître et un monde nouveau est en train de
naître, que nous avons du mal à déchiffrer parce
que nous n’en avons pas encore les clés. Est-il
surprenant, dans ces conditions, que toutes les
institutions du vieux monde soient en crise -
l’économie et la finance, le politique et la
démocratie, la justice et l’éducation, la
religion et les Églises ? Comment pourrait-il en
être autrement ? Cette crise est aussi grave
qu’incontournable, sans retour en arrière ni
restauration possibles, et elle nous rend
forcément anxieux. Mais participer à
l’enfantement de ce monde nouveau est une
aventure prodigieuse, la plus passionnante qui
soit. Tout est à réinventer. Et là, notre
problème n’est pas tant celui des potentialités
énergétiques de l’atome que celui des valeurs de
la société que nous voulons bâtir pour
sauvegarder l’humanité de l’homme.
Propos recueillis par Jean-Marie Kohler
NOTE
[1] Ce
numéro comprendra un dossier entièrement
consacré au problème du nucléaire. Pour
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